11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 21:14


 
« Cent ans de capitalisme en Algérie »
Authentique militant anticolonialiste français de la première heure, Robert Louzon mérite d’être mieux connu en ces temps où la social-démocratie française retombe piteusement dans ses pires travers coloniaux, la pâleur médiocre et pateline du discours masquant à peine la persistance de la brutalité des intérêts du grand capital national dont elle confirme être le meilleur défenseur.


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EXTRAIT DE
« CENT ANS DE CAPITALISME EN ALGERIE 1830-1930 »
« Histoire de la conquête coloniale »
De Robert Louzon
Editions Acratie (1998)


Issu d’une famille bourgeoise, après des études scientifique, Louzon devient ingénieur. D’abord membre du P.O.S.R. (socialiste alemaniste), il évolue vers le syndicalisme révolutionnaire. En 1906, il prête l’argent nécessaire à l’achat d’un immeuble pour la CGT, action qui, une fois connue, lui vaudra de perdre son emploi.
Lié à Pierre Monatte, Louzon collabore à « La Vie ouvrière ». En 1913, il s’installe en Tunisie, effectue la guerre comme capitaine, puis adhère en 1919 au parti socialiste tunisien. Il sera vite secrétaire fédéral du P.S., puis du P.C. après le congrès de Tours. En 1921, il est poursuivi pour « diffamation envers les officiers de l’armée française », puis encore en 1922, cette fois condamné à 6 mois de prison et à l’expulsion de Tunisie à sa sortie.
En décembre 1924 il quitte le P.C. après l’exclusion de Monatte et Rosmer, et en 1925, il participe à la fondation de la revue « La Révolution prolétarienne ».
En août 1936, mandaté par la C.N.T espagnole il se rend au Maroc dans le but d’empêcher le recrutement de troupes pour Franco. En février 1937, malgré son âge, il combat un temps sur le front espagnol, puis collabore à S.I.A (Solidarité Internationale antifasciste). 2

En 1939, il signe le tract de Louis Lecoin « Paix immédiate » ce qui lui vaut d’être poursuivi devant le conseil de guerre. Arrêté en 1940, il est interné un an dans un camp en Algérie.
Après-guerre, il reprend son activité militante et sera notamment l’un des signataires du « manifeste des 121 » lors de la guerre d’Algérie.


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 La période de l'accumulation primitive


« Nous avons réuni au domaine les biens des fondations pieuses, nous avons séquestré ceux d'une classe d'habitants que nous avions promis de respecter ... nous nous sommes emparé des propriétés privées sans indemnité aucune ; et, de plus, nous avons été jusqu'à contraindre des propriétaires, expropriés de cette manière, à payer les frais de démolition de leurs maisons et même d'une mosquée.
« Nous avons profané les temples, les tombeaux, l'intérieur des maisons: asile sacré chez les musulmans.
« Nous avons massacré des gens porteurs de sauf-conduits ; égorgé sur un soupçon des populations entières, qui se sont ensuite trouvées innocentes; nous avons mis en jugement des hommes réputés saints dans le pays, des hommes vénérés, parce qu'ils avaient assez de courage pour venir s'exposer à nos fureurs, afin d'intercéder en faveur de leurs malheureux compatriotes; il s'est trouvé des hommes pour les condamner, et des hommes civilisés pour les faire exécuter. »
(Rapport de la commission gouvernementale d'enquête, 1833). *


LA LEGENDE DU COUP DE L’EVENTAIL
En 1794, la France était attaquée de tous côtés. Non seulement son territoire était envahi sur plusieurs points, mais son peuple et son armée risquaient d'être affamés. Ne produisant pas assez pour subvenir à ses besoins, elle ne trouvait nulle part où acheter le complément de grains qui lui était nécessaire. Nulle part ... sauf en Algérie, dont le dey offrit à la Convention toutes facilités pour faire ses achats de blé.
Deux ans plus tard, le Directoire a succédé à la Convention, mais la guerre n'en continue pas moins, et l'Angleterre continue à poursuivre son plan d'affamer les armées de la République; en outre ... le Trésor est vide, ou presque. Le dey d'Alger offre alors au gouvernement français de lui prêter un million, sans intérêts, pour les achats de blé que celui-ci aurait à effectuer en Algérie. Le gouvernement français accepte, et les achats sont effectués notamment par l'intermédiaire de la maison Bacri et Busnach, gros commerçants juifs, auxquels d'ailleurs la plus grosse partie du blé qu'ils livrent à la France est fournie par le dey lui-même.
Les achats de blé ainsi effectués dépassent de beaucoup le million prêté; la France ne les paie pourtant point. Qu'importe! La France est riche et est personne d'honneur. Quand la paix sera revenue, elle règlera ses dettes. Le dey continue donc de fournir du blé à Bacri, et Bacri de livrer à la France.
1815: la paix est revenue, c'est le moment de se faire payer. Bacri et le dey réclament leur dû.
Mais chacun sait que la bourgeoisie française n'aime guère payer ses dettes de guerre. Elle estime qu'est suffisant l'honneur qu'elle a fait à ses créanciers en leur permettant de la sortir de l'embarras. Ils ont eu l'insigne honneur de l'aider à vaincre, que veulent-ils de plus?
Malgré la paix et 1'« ordre » revenus, le gouvernement de la Restauration fit donc autant de difficultés que ses prédécesseurs pour payer ceux qui avaient fourni de quoi faire le pain du troupier français. On objectera que certaines cargaisons avaient été de mauvaise qualité. C'était bien possible, même très probable; il n'y a pas de raison pour que Bacri et Busnach aient fait exception dans l'honorable corporation des fournisseurs de guerre. En conséquence, le Commission française, réunie en 1819, fit subir de sérieuses réductions aux factures de Bacri, en suite desquelles ce qui reste dû est fixé définitivement, d'accord avec Bacri et le dey, à une somme globale de 7 millions. Il n'y a donc plus qu'à payer. Eh bien on ne paie pas. L'accord de 1819 stipulait que, sur les 7 millions, seraient retenues les sommes qui pourraient être dues par Bacri à ses créanciers. En conséquence, le Trésor français verse bien l'argent, mais il le verse à Paris, à la Caisses des dépôts et Consignations ; aussitôt une nuée d'oppositions, de la part de créanciers de Bacri, vrais ou prétendus, se produit, et, en 1827, soit huit ans après que l'accord réglant définitivement le montant des sommes dues a été conclu, les tribunaux français n'avaient pas encore statué sur la validité de ces oppositions! En 1827, donc, le dey n'était pas encore remboursé du million qu'il avait prêté à la France, sans intérêts, trente et un ans auparavant! Bien plus, du fait des dettes que Bacri avait eu soin de faire en France, le dey risquait fort de ne jamais toucher un sou. Ainsi, sous couleur de satisfaire ses réclamations, on avait « rendu légale sa spoliation » (1)

(1)(Esquer la prise d’alger p.49)
Le dey d'Alger était ainsi magnifiquement récompensé de l'ardeur qu'il avait mise à faciliter le ravitaillement de la France affamée par l'Angleterre.
En cette année 1827, le dey d'Alger découvrit un fait bien plus grave encore, où la perfidie du gouvernement de la restauration dépassait vraiment toutes les bornes.
A l'extrémité est de la Régence, à 500 kilomètres environ d'Alger, sur un point du littoral appelé Calle, la France avait la concession d'un entrepôt commercial. Le gouvernement français, par la voix de son représentant à Alger, Deval avait promis au dey que l'entrepôt ne serait pas fortifié (2)
 (2) Esquer la prise d’Alger p.58
c'était un emplacement pour faire du commerce, mais rien de plus; ce ne devait point être transformé en une place forte. Or, la France avait fortifié la Calle, et le dey venait de l'apprendre.
Supposez que la France se soit conduite avec les Etats-Unis, pour le règlement de ses dettes de guerre, comme elle s'est conduite avec le dey d'Alger, ne croyez-vous pas que, bien avant que trente ans ne soient passés, la flotte américaine ne se serait pas, pour le moins, emparée de la Guadeloupe et de la Martinique, et ne serait même venue faire un petit tour à Brest? Ou bien, supposez que la représentation commerciale des Soviets à Paris convertisse ses bureaux en forteresse, la France serait-elle longue à renvoyer l'ambassadeur soviétique chez lui, et à réoccuper par la force les locaux de la Représentation commerciale?
Le dey d'Alger, lui, se contenta de demander des explications. Il les demanda par écrit au gouvernement français, et comme celui-ci ne répondait pas, il les demanda verbalement au consul de France. Que vouliez-vous que celui-ci réponde? Pour l'affaire de la Calle en particulier, il savait fort bien que c'était lui-même, Deval, qui s'était engagé à ce que le territoire ne fût pas fortifié, et il savait aussi que, malgré cela, on l'avait fortifié. Dans ces conditions, quand on n'a pas d'explications valables à fournir, il n'est qu'une ressource: c'est le prendre de haut. C'est ce que fit Deval. Alors, furieux, le dey s'emporta, injuria, et finalement donna au « représentant de la France » un coup de son chasse-mouche.
On tenait le prétexte!
Le gouvernement français, convaincu de mauvaise foi, allait châtier le dey coupable d'avoir « injurié la France ». Car 1'« honneur de la France» ne consistait pas à payer ses dettes le plus vite possible, l'« honneur de la France» ne consistait pas à respecter la parole donnée; l'« honneur de la France» consistait à frapper celui qui lui reprochait ses actes déshonorants. « Je m'appelle lion» ; ma raison est la meilleure ... parce que je suis le plus fort. Et je suis le plus fort, non seulement par les armes, mais par toute l'organisation de mensonges que, sous les noms divers d'enseignement, de littérature, de « culture », etc., j'ai créée pour me servir. En conséquence, du mensonge je ferais la vérité. Toute une armée d'« intellectuels» proclamera par le monde, comme la vérité, comme une Vérité évidente et universellement admise, que j'ai été outragé sans raison, et que mon bon droit à m'emparer d'Alger est incontestable. Il n'y a pas un Français, pas un élève de l'école primaire qui ne sache pas que le « coup de l'éventail » du dey Hussein est à l'origine de la conquête de l'Algérie; combien y en a-t-il à qui vous avez appris, messieurs les Professeurs, l'histoire des fortifications de la Calle ? Il n'est pas un manuel d'histoire élémentaire qui ne contienne quelques illustrations du dey frappant le « représentant de la France », mais ce n'est que dans quelques rares livres, tirés à un petit nombre d'exemplaires, et enfouis dans les bibliothèques, qu'on peut trouver des renseignements sur les raisons pour lesquelles le dey était, ce jour-là, si fort en colère. Voilà l’« histoire » bourgeoise. L'emportement du dey est monté en épingle, mais les raisons de son emportement sont soigneusement cachées, car sinon, le lecteur pourrait s'apercevoir que si jamais « coup d'éventail » fut justifié, ce fut bien celui que reçut à Alger, le 30 avril 1827, le consul de France
 La conquête de l'Algérie a fourni un autre exemple remarquable du point vraiment incroyable jusqu'où les gouvernements bourgeois poussent la perfidie... En 1837, un traité, le traité de la Tafna, intervint entre Louis-Philippe et Abd el Kader. Par ce traité l'Algérie se trouvait partagée entre Abd el Kader et la France. En ce qui concerne le département d'Alger, le traité définissait ainsi le territoire qui revenait à la France: « Alger, le Sahel, la plaine de la Mitidja bornée à l'ouest jusqu'à Kaddara ... » ; c'était clair: la plaine de la Mitidja bornée à l'Est jusqu'à l'oued Kaddara. Eh bien! La France prétendit que son territoire s'étendait au-delà de l'oued Kaddara !


Et voilà pour cela ce qu'on imagina. Le texte arabe, le seul signé d'Abd el Kader, portait après « oued Kaddara» le mot arabe fauq. Ouvrez n'importe quel dictionnaire, interrogez n'importe quel Français sachant l'arabe, ou n'importe quel Arabe sachant le français, vous apprendrez instantanément et invariablement que fauq signifie: au-dessus. Le gouvernement français, lui, prétendit que fauq signifiait au-delà, et, alors, au lieu de la traduction évidente: jusqu'à l'oued Kaddara et ce qui est au dessus, c'est-à-dire les crêtes qui le dominent, il traduisit par cette phrase identiquement absurde: « .• .la plaine de la Mitidja bornée à l'Est jusqu’a l'oued Kaddara et au-delà », Ainsi on aurait fixé une ,borne au territoire revenant à la France, uniquement pour dire que ce qui était au-delà de cette borne lui revenait aussi!
Mais qu'importe l'absurdité, pourvu que cette absurdité fournisse un prétexte pour violer les traités! En vertu de cette « traduction », les troupes françaises se portaient, en 1839, jusqu'aux Portes de Fer, c'est- à-dire à plus de 100 kilomètres au-delà de l'oued Kaddara. Et cette expédition ayant amené la reprise des hostilités, tous les manuels d'histoire nous enseignent que c'est Abd el Kader qui a violé le traité de la Tafna!


QUARANTE ANNEES DE MASSACRES
Donc, le 14 juin 1830, les troupes françaises débarquèrent à Sidi Ferruch, plage de sable située à une vingtaine de kilomètres d'Alger, et quelques jours après, Alger attaqué à revers, tombait ; le 5 juillet, le dey capitulait. Le « coup d'éventail » était donc « vengé » ; le blé que le dey avait fourni à la France n'aurait plus à lui être payé, ni les fortifications de la Calle à être démolies.
Il restait à conquérir l'Algérie.
Cela allait demander quarante ans, près d'un demi-siècle. De 1830 à 1871, sous cinq régimes différents, depuis la restauration jusqu'à la Troisième République, en passant par Louis-Philippe, la République et l'Empire, la bourgeoisie française va poursuivre la conquête de ce territoire à peine peuplé de cinq millions d'habitants.
Quarante ans de combats, de meurtres et de pillages, quarante ans pendant lesquels, à chaque moment, telle région qu'on avait hier « pacifiée » se soulevait à nouveau et devait être « pacifiée» à nouveau, à coup de « razzia » et de massacres. Quarante ans pour cinq millions d'habitants ! Quarante ans de guerre entre, d'un côté, un peuple dépourvu de toute organisation matérielle moderne, et, de l'autre côté, l'armée française, alors, sans conteste, la première armée d'Europe, l'armée qui était, hier, celle de Napoléon et qui sera encore celle de Sébastopol et de Magenta.
La conquête de l'Algérie ne s'est pas effectuée, comme on pourrait le croire, progressivement du Nord au Sud, par tranches successives partant du littoral et finissant aux confins sahariens. Tout au contraire, les régions méridionales, Hauts Plateaux et zone saharienne, on été plus facilement conquises et les premières pacifiées; c'est la région la plus proche du littoral, le Tell, cet ensemble montagneux qui sépare la mer des Hauts Plateaux, qui a offert le plus de résistance et n'a été occupé, réellement qu'en dernier lieu. Le centre de la première grande résistance à laquelle se heurte la conquête française, celle que va personnifier pendant quinze ans le marabout Abd el Kader, c'est le Tell du centre et de l'Ouest. Les villes d'Abd-el-Kader, Mascara, Boghar, etc., sont en plein Atlas tellien, et le dernier massif d'où Abd el Kader conduira ses dernières grandes luttes sera celui de l'Ouarsenis, qui commence à 50 kilomètres de la mer. Après la chute d'Abd el Kader, le dernier bastion de la résistance sera la Kabylie, Tell de l'Est. La grande Kabylie, qui borde la mer, et qui est à moins de cent kilomètres d'Alger, ne sera occupée pour la première fois qu'en 1857, et définitivement qu'après 71, alors que les oasis de Biskra et de Laghouat, en bordure du Sahara, à 400 kilomètres de la mer, seront conquises, la première dès 1844, et la seconde définitivement, en 1852.
La raison en est que les Hauts-Plateaux, le Sahara, et même l'Atlas saharien, vieille montagne qui n'est plus guère constituée que de légères ondulations coupées de larges couloirs, ne sont que des plaines. Le Tell, au contraire, c'est la montagne. La plaine, assez peu peuplée d'ailleurs, et peuplée presque exclusivement d'Arabes plus ou moins nomades, n'a pas pu résister; c'est la montagne qui a résisté, la montagne qui, en Algérie, est plus peuplée que la plaine, peuplée de paysans cultivateurs, la plupart de langue berbère. Cela est conforme à la règle de toujours et de partout: c'est toujours la montagne qui résiste au conquérant ; la montagne est partout le dernier asile de l'indépendance. Ce massif kabyle qui résista le dernier à la conquête française, est celui qui avait aussi le mieux résisté à la conquête arabe, puisque si il a accepté la religion de l'Islam, il a gardé sa langue et son Droit.
Ce que fut cette guerre? Une guerre atroce qui n'eut de la guerre que le nom, j’entends de la véritable guerre, celle que justifie Proudhon dans La Guerre et la Paix, c'est-à-dire un combat loyal entre adversaires de force équivalente. Ce ne fut pas une guerre, ce fut une « expédition coloniale ", une expédition coloniale de quarante années. Une expédition coloniale ça ne se raconte pas, et on n'ose la décrire; on laisse MM. les assassins la décrire eux-mêmes.
« La flamme à la main! »
Saint-Arnaud, qui devait finir maréchal de France, fit, jusqu'au 2 décembre, à peu près toute sa carrière en Algérie. Il y était arrivé lieutenant en 1837 ; il en partit général de division en 1851 ; durant ces quinze années il ne cessa d'être en colonne, tantôt à l'ouest, tantôt à l'est; pendant tout ce temps il écrivit régulièrement à son frère, le tenant presque jour par jour au courant de ses faits et gestes. Ces lettres ont été publiées. Nous en donnons ci-dessous des extraits, sans autre commentaire que l'indication de la date et du lieu (1).
1. On trouvera les lettre dont sont extraites ces citations dans Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome l, pages 141, 313, 325, 379,381,390,392,472,474,549,556, tome II, pages 83,331,340.


« Le pillage exercé d'abord par les soldats, s'étendit ensuite aux officiers, et quand on évacua Constantine, il s'est trouvé comme toujours, que la part la plus riche et la plus abondante était échouée à la tête de l'armée et aux officiers de l'état-major. » (Prise de Constantine, octobre 1837.)
« Nous resterons jusqu'à la fin de juin à nous battre dans la province d'Oran, et à y ruiner toutes les villes, toutes les possessions de l'émir. Partout, il trouvera l'armée française, la flamme à la main. » (Mai 1841.)
«Mascara, ainsi que je te l'ai déjà dit, a dû être une ville belle et importante. Brûlée en partie et saccagée par le maréchal Clauzel en 1855. »
« Nous sommes dans le centre des montagnes entre Miliana et Cherchell. Nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes. L'ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux. » (Avril 1842.)
« Le pays des Beni-Menasser est superbe et l'un des plus riches que j'ai vus en Afrique. Les villages et les habitants sont très rapprochés. Nous avons tout brûlé, tout détruit. Oh 1 la guerre, la guerre 1 Que de femmes et d'enfants, réfugiés dans les neiges de l'Atlas, y sont morts de froid et de misère 1 ... Il n'y a pas dans l'armée cinq tués et quarante blessés. » (Région de Cherchell, avril 1842.)
« Deux belles armées ... se donnant la main fraternellement au milieu de l'Afrique, l'une partie de Mostaganem le 14, l'autre de Blidah le 22 mai, rasant, brûlant, chassant tout devant elles. » (Mai 1842 ; de Mostaganem à Blidah il y a 250 kilomètres.)
« On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. Des combats: peu ou pas. » (Région de Miliana, juin 1842.)
« ••• Entouré d'un horizon de flamme et de fumée qui me rappelle un petit Palatinat en miniature, je pense à vous tous et je t'écris. Tu m'as laissé chez les Brazes, je les ai brûlés et dévastés. Me voici chez les Sindgads, même répétition en grand, c'est un vrai grenier d'abondance ... Quelques-uns sont venus pour m'amener le cheval de soumission. Je l'ai refusé parce que je voulais une soumission générale, et j'ai commencé à brûler. » (Ouarsenis, octobre 1842.)
« Le lendemain , je descendais à Haimda, je brûlais tout sur mon passage et détruisais ce beau village ... Il était deux heures, le gouverneur (Bugeaud) était parti. Les feux qui brûlaient encore dans la montagne, m'indiquaient la marche de la colonne. » (Région de Miliana, février 1843.)
«Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit 1 C'était la malheureuse population des Beni-Naôseeur, c'étaient ceux dont je brûlais les villages, les gourbis et que je chassais devant moi. » (Région de Miliana, février 1843.)
« Les beaux orangers que mon vandalisme va abattre  ... je brûle aujourd'hui les propriétés et les villages de Ben-Salem et de Bel-Cassem-ou-Kassi. » (Région de Bougie, 2 octobre 1844.)
« J'ai brûlé plus de dix villages magnifiques. » (Kabylie, 28 octobre 1844.) 
« Il y avait encore des groupes nombreux d'ennemis sur les pitons, j'espérais un second combat. Ils ne sont pas descendus et j'ai commencé à couper de beaux vergers et à brûler de superbes villages sous les yeux de l'ennemi. » (Dahra, mars 1846.)
« J'ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés. » (Petite Kabylie, mai 1851.)
« Nous leur avons fait bien du mal, brûlé plus de cent maisons couvertes en tuile, coupé plus de mille oliviers. » (Petite Kabylie, juin 1851.)
Tel est le témoignage de Saint-Arnaud. Témoignage décisif, mais qui est loin d'être unique. Tous les officiers d'Afrique, qui ont écrit ce qu'ils ont vu, disent la même chose.


La vente des femmes et le massacre des enfants
Officier d'Afrique non moins typique que Saint-Arnaud, ce colonel Pein, issu du rang qui resta vingt-trois ans en Algérie (de 1840 à 1863), et qui occupa les loisirs de sa retraite à composer un petit ouvrage sur l'Afrique. A la différence de Saint-Arnaud, ce fut surtout dans le Sud qu'il eut à opérer.
Voici comment il décrit la prise de Laghouat, à laquelle il assista (2 décembre 1852.) :
« Le carnage fut affreux; les habitations, les tentes des étrangers dressées sur les places, les rues, les cours furent jonchées de cadavres. Une statistique faite à tête reposée et d'après les meilleurs renseignements, après la prise, constate le chiffre de 2 300 hommes, femmes ou enfants tués; mais le chiffre de blessés fut insignifiant, cela se conçoit. Les soldats, furieux d'être canardés par une lucarne, une porte entrebâillée, un trou de la terrasse, se ruaient dans l'intérieur et y lardaient impitoyablement tout ce qui s'y trouvait ; vous comprenez que, dans le désordre, souvent dans l'ombre, ils ne s'attardaient pas à établir de distinction d'âge ni de sexe: ils frappaient partout et sans crier gare J » (1)

1 Pein, Lettres familières sur l'Algérie, 2e édit., p. 393.


C'est tellement l'habitude de massacrer femmes et enfants qu'une fois que le colonel Pein ne put le faire, il éprouva le besoin de s'en excuser dans une lettre:
« Les Ouled Saad avaient abandonné femmes et enfants dans les buissons. J’aurais pu en faire un massacre, mais nous n'étions pas assez nombreux pour nous amuser aux bagatelles de la porte." il fallait garder une position avantageuse et décrocher ceux qui tiraient sur nous. » (2)
2.Pein. Lettres familières sur l'Algérie, 2e édit., p. 26.


« J'ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés. » (Petite Kabylie, mai 1851.)
« Nous leur avons fait bien du mal, brûlé plus de cent maisons couvertes en tuile, coupé plus de mille oliviers. » (Petite Kabylie, juin 1851.)
Tel est le témoignage de Saint-Arnaud. Témoignage décisif, mais qui est loin d'être unique. Tous les officiers d'Afrique, qui ont écrit ce qu'ils ont vu, disent la même chose.
La vente des femmes et le massacre des enfants
Officier d'Afrique non moins typique que Saint-Arnaud, ce colonel Pein, issu du rang qui resta vingt-trois ans en Algérie (de 1840 à 1863), et qui occupa les loisirs de sa retraite à composer un petit ouvrage sur l'Afrique. A la différence de Saint-Arnaud, ce fut surtout dans le Sud qu'il eut à opérer.
Voici comment il décrit la prise de Laghouat, à laquelle il assista (2 décembre 1852.) :
« Le carnage fut affreux; les habitations, les tentes des étrangers dressées sur les places, les rues, les cours furent jonchées de cadavres. Une statistique faite à tête reposée et d'après les meilleurs renseignements, après la prise, constate le chiffre de 2 300 hommes, femmes ou enfants tués; mais le chiffre de blessés fut insignifiant, cela se conçoit. Les soldats, furieux d'être canardés par une lucarne, une porte entrebâillée, un trou de la terrasse, se ruaient dans l'intérieur et y lardaient impitoyablement tout ce qui s'y trouvait ; vous comprenez que, dans le désordre, souvent dans l'ombre, ils ne s'attardaient pas à établir de distinction d'âge ni de sexe: ils frappaient partout et sans crier gare J » (1)
1-Pein, Lettres familières sur l'Algérie, 2e édit., p. 393.


C'est tellement l'habitude de massacrer femmes et enfants qu'une fois que le colonel Pein ne put le faire, il éprouva le besoin de s'en excuser dans une lettre:
« Les Ouled Saad avaient abandonné femmes et enfants dans les buissons. J’aurais pu en faire un massacre, mais nous n'étions pas assez nombreux pour nous amuser aux bagatelles de la porte." il fallait garder une position avantageuse et décrocher ceux qui tiraient sur nous. » (2)
2-Pein. Lettres familières sur l'Algérie, 2e édit., p. 26.


Ainsi, si les femmes et les enfants des Ouled Saad n'ont pas été « massacrés », c'est uniquement pour raison stratégique! Si on avait été plus nombreux, toutes et tous y auraient passé, on se serait « amusé aux bagatelles de la porte ! »
Certains généraux cependant préféraient qu'on ne massacre pas les femmes, mais qu'on s'en empare ... et qu'on les vende. Telle était la méthode préférée de Lamoricière. Dans les lettres qu'il écrivait à sa famille, l'un des subordonnés de Lamoricière, le colonel de Montagnac, décrit ainsi le système (1)
1. De Montagnac, Lettres d'un soldat, p. 141, 142, 195,203,311,225. (Ce qui est souligné l'a été par nous.)


« Vive Lamoricière J Voilà ce qui s'appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur J ... Ce jeune général qu'aucune difficulté n'arrête, qui franchit les espace en un rien de temps, va dénicher les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde, leur prend tout ce qu'ils possèdent." femmes, enfants, troupeaux, bestiaux, etc. » (1er février 1841).
Dans la région de Mascara, le 17 janvier 1842 :
« Nous poursuivons l'ennemi, nous lui enlevons femmes, enfants, bestiaux, blé, orge, etc. »
Le 11 février 1842 :
« Pendant que nous rasons de ce côté, le général Bedeau, autre perruquier de première qualité, châtie une tribu des bords du Chélif ... leurs enlève force femmes, enfants et bestiaux ... »
Plus tard, étant cette fois en Petite-Kabylie, de Montagnac appliquera à nouveau le système Lamoricière:
« Nous nous sommes établis au centre du pays ... brûlant, tuant, saccageant tout ... Quelques tribus pourtant résistent encore, mais nous les traquons de tous côtés, pour leur prendre leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux. » (2 mai 1843).
Pourquoi prenait-on ces femmes? Qu'en faisait-on?
« Vous me demandez, dans un paragraphe de votre lettre, ce que nous faisons des femmes que nous prenons. On en garde quelques-unes comme otages, les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu à l'enchère comme bêtes de somme. » (Lettre datée de Mascara, 31 mars 1842.)
« Apportez des têtes, des têtes ! Bouchez les conduits crevés avec la tête du premier Bédouin que vous rencontrerez. » (2)
2. Harangue citée par le baron Pichon: Alger sous la domination française, p. 109.


Voici maintenant que le témoignage d'un quatrième officier de l'armée d'Afrique, parti en Algérie, tout frais émoulu de Saint-Cyr, le comte d'Hérisson; bien que très patriote, celui-ci, à la différence des précédents, semble avoir été quelque peu écoeuré par ce qu'il vit; son témoignage est identique.
Voici comment il décrit une colonne à laquelle il participa (1) :
1-D'Hérisson: La Chasse à l'Homme, p. 133 et suivantes


« Il est vrai que nous rapportons un plein baril d'oreilles récoltées paires à paires sur les prisonniers, amis ou ennemis. » c ••• Des cruautés inouïes, des exécutions froidement ordonnées, froidement exécutées à coups de fusil, à coups de sabre, sur des malheureux dont le plus grand crime était quelquefois de nous avoir indiqué des silos vides. »
« Les villages que nous avons rencontrés, abandonnés par leurs habitants, ont été brûlés et saccagés ; ... on a coupé leurs palmiers, leurs abricotiers parce que les propriétaires n'avaient pas eu la force nécessaire pour résister à leurs émirs et lui fermer un passage ouvert à tout le monde chez ces tribus nomades. Toutes ces barbaries ont été commises sans tirer un coup de fusil, car les populations s'enfuyaient devant nous, chassant leurs troupeaux et leurs femmes, délaissant leurs villages. »
Cette colonne était commandée par le général Yusuf. Sur ce même général, le même auteur rappelle le fait suivant, si militaire (2)
2-D'Hérisson: La Chasse à l'Homme, p. 349


« En 1857, le maréchal Randon, que les lauriers de Saint Arnaud empêchaient de dormir, monte à l'assaut de la Kabylie pour exercer ses 25 000 hommes et y recommencer les incendies de ses prédécesseurs. C'est dans cette expédition qu'on vient dire au général Yussuf : "Encore une tribu, mon général, qui en a assez et qui demande l'aman (le pardon}." - Non, répondit Yussuf, il y a là, sur notre gauche, ce brave colonel qui n'a encore rien eu. Laissons-lui cette tribu à éreinter; cela lui fera un bulletin ; on donnera ensuite l'aman (3) »
3-Cela n'a, il est vrai, rien de spécifiquement algérien. Voir dans « Comment j'ai nommé Foch et Pétain» comment Painlevé l'« humanitaire» laissa se produire, quinze jours durant, après le 17 avril 1917, des attaques terriblement meurtrières et complètement inutiles, à seule fin de sauver l'amour propre» du général Nivelle.


A cette époque, Napoléons III avait eu beau venir en Algérie. Assurer les Arabes de sa sympathie : « les oreilles indigènes valurent longtemps encore 10 francs la paire, et leurs femmes demeurèrent, comme aux, d'ailleurs, un gibier parfait (4) »
4-D'Hérisson: La Chasse à l'Homme, p. 349.
Si le général, plus ou moins métèque, Yusuf, faisait couper les oreilles, le colonel de Montagnac, déjà cité, qui, lui, est un Français, fils, petit-fils, arrière petit-fils de soldat, et qui devait devenir le « héros » de Sidi-Brahim, préfère la méthode qui consiste à faire couper les têtes (1) :
1-De Montagnac: Lettres d'un soldat, p. 297 et 299.


« Je lui fis couper la tête et le poignet gauche (il s'agit d'un marabout de la province de Constantine) et j'arrivai au camp avec sa tête piquée au bout d'une baïonnette et son poignet accroché à la baguette d'un fusil. On les envoya au général Baraguay d'Hilliers qui campait près de là, et qui fut enchanté, comme tu le penses ... »
« On ne se fait pas l'idée de l'effet que produit sur les Arabes une décollation de la main des chrétiens ... Il y a déjà pas mal de temps que j'ai compris cela, et je t'assure qu'il ne m'en sort guère d'entre les griffes qui n'aient subi la douce opération. Qui veut la fin veut les moyens, quoiqu'en disent nos philanthropes. Tous les bons militaires que j'ai l'honneur de commander sont prévenus par moi-même que s'il leur arrive de m'amener un Arabe vivant, ils recevront  une volée de coups de plat de sabre ... Quant à l'opération de la décollation, cela se passe coram populo. »
Le massacre par « erreur »
« Frappez, frappez toujours ! Dieu reconnaîtra les siens ! » Vieux précepte que les représentants de la bourgeoisie française en Algérie ne manquèrent pas d'appliquer. L'important était de tuer; qu'on tue amis ou ennemis, innocents ou coupables, cela n'avait guère d'importance. Péra a déjà raconté aux lecteurs de la Révolution prolétarienne (2) comment, en 1871, un détachement français rencontrant un groupe d'indigène, s'en empara et mit tout le monde à mort sans autre forme de procès, sur la simple supposition que ces indigènes avaient participé à l'affaire de Palestro, ce qui fut reconnu entièrement faux, dès qu'on eut fait le moindre brin d'enquête.
2-R.P. du 1er mars 1928: L'insurrection algérienne de 1871.


Voici deux autres faits du même ordre, mais d'une envergure plus grande encore, et dont la responsabilité remonte beaucoup plus haut.
Au printemps de 1832, des envoyés d'une tribu du Sud avaient été dépouillés par des maraudeurs, à quelque distance d'Alger; le fait s'était passé sur le territoire où était campée la tribu des El-Ouffia ; alors:
« En vertu des instructions du général en chef de Rovigo, un corps de troupe sorti d'Alger, pendant la nuit du 6 avril 1832, surprit au point du jour la tribu endormie sous ses tentes, et égorgea tous les malheureux El-Ouffia sans qu'un seul cherchât même à se défendre. Tout ce qui vivait fut voué à la mort; on ne fit aucune distinction d'âge ni de sexe. Au retour de cette honteuse expédition, nos cavaliers portaient des têtes au bout des lances. » (1)
1-Christian: L'Afrique française, p. 143.


« Tout le bétail fut vendu à l'agent consulaire du Danemark. Le reste du butin fut exposé au marché de la porte Bab-Azoun (à Alger). On y voyait des bracelets de femme qui entouraient encore des poignets coupés, et des boucles d'oreilles pendant à des lambeaux de chair. Le produit des ventes fut partagé entre les égorgeurs. Dans l'ordre du jour du 8 avril, qui atteignit les dernières limites de l'infamie, le général en chef eut l'impudence de féliciter les troupes de l’ardeur et de l'intelligence qu'elles avaient déployées. Le soir de cette journée à jamais néfaste, la police ordonna aux Maures d'Alger d'illuminer leurs boutiques, en signe de réjouissance. » (2)
2-Dieuzalde : Histoire de l'Algérie, tome I, p. 289.


Or, quelques jours après, ont sut que cette tribu n'avait été pour rien dans la mésaventure arrivée aux envoyés du Sud, ceux-ci ayant été victimes d'hommes appartenant à la tribu toute différente des Krechnas. Ce qui n'empêcha pas, bien que l'innocence des El-Ouffia fût déjà connue, de condamner à mort le cheik des El-Ouffia, qu'on avait soigneusement épargné lors du massacre et de l'exécuter, ainsi qu'un autre notable aussi innocent que lui (3).
3-Christian: L'Afrique française, pp. 148 et 149.


L'auteur de ces assassinats, le général en chef duc de Rovigo, a maintenant son village, un village de colonisation portant son nom, à quelques kilomètres du lieu où furent assassinés les EI Ouffia ! A Bône, le futur général Yusuf, alors capitaine, opérait pareillement. Voici ce qu'en disent les notes du baron Pichon, alors intendant civil de l'Algérie:
« Le 7 mai 1832, des Arabes d'une tribu inconnue vinrent, sous les murs de la ville, s'emparer de quelques boeufs. Le capitaine Yusuf décida que les maraudeurs appartenaient à la tribu des Kharejas ; le même soir il partit avec les Turcs, fut s'embusquer de nuit dans les environs, et lorsque le jour commençait à paraître, il massacra femmes, enfants et vieillards. Une réflexion bien triste suivit cette victoire, lorsqu'on apprit que cette même tribu était la seule qui, depuis notre occupation de Bône, approvisionnait notre marché. » 
« Meurtre consommé avec préméditation sur un ennemi vaincu, sur un ennemi sans défense»
Prince de la Moskova. (Discours à la Chambre des Pairs)
Le massacre est toujours le massacre, mais certaines circonstances ajoutent encore à son horreur.
La région du Dahra, à mi-chemin entre Alger et Oran, présente la particularité de posséder, en plusieurs points, d'immenses grottes pouvant contenir plusieurs centaines de personnes. De temps immémoriaux, ces grottes servaient de refuge aux tribus de la contrée, refuge qui avait toujours été respecté; les hommes réfugiés là n'étaient plus à craindre; de ce fait là ils s'avouaient vaincus; jamais tribu « barbare », jamais « sectateurs de Mahomet» n'avaient eu l'idée d'y massacrer. L'armée de la bourgeoisie française allait rompre avec cette tradition.
En un an, sur trois points différents, trois colonels français, Cavaignac, Pélissier, Saint-Arnaud, firent périr trois tribus réfugiées dans des grottes en les brûlant et les asphyxiant vives. Trois tribus complètes: hommes, femmes, enfants.
De ces trois « enfumades », la plus connue, longtemps la seule connue, est la seconde, celle commise par Pélissier, parce qu'elle donna lieu à une interpellation du prince de la Moskowa, le fils de Ney, à la Chambre des Pairs.
Le 19 juin 1845, la tribu des Oued-Riah, chassée de ses villages par l'une de ces colonnes incendiaires dont nous avons vu la description chez Saint-Arnaud, se réfugie dans les grottes, toute la tribu, troupeaux compris. La colonne commandée par Pélissier l'y poursuit et la somme de sortir. Celle-ci accepte: elle est même prête à verser comme rançon une importante somme d'argent, mais elle ne veut pas, lorsqu'elle sortira, être massacrée ; elle pose donc une seule condition : que les troupes françaises se retirent. Pélissier refuse. Puis, à trois heures de l'après-midi, il fait allumer, à chaque entrée des grottes, de vastes feux, qu'on alimentera et attisera sans répit tout le restant de la journée et toute la nuit, jusqu'à une heure avant le lever du jour.
Au matin, on entre.
Un soldat a donné, dans une lettre, le récit de ce qu'il vit la nuit et le matin.
« Quelle plume saurait rendre ce tableau ? Voir au milieu de la nuit, à la faveur de la lune, un corps de troupes français occupé à entretenir un feu infernal ! Entendre les sourds gémissements des hommes, des femmes, des enfants et des animaux; le craquement des rochers calcinés s'écroulant, et les continuelles détonations des armes! Dans cette nuit, il y eut une terrible lutte d'hommes et d'animaux!
« Le matin, quand on chercha à dégager l'entrée des cavernes, un hideux spectacle frappa des yeux les assaillants.
« J'ai visité les trois grottes, voici ce que j'y ai vu :
« A l'entrée, gisaient des boeufs, des ânes, des moutons; leur instinct les avait conduits à l'ouverture de la grotte pour respirer l'air qui manquait à l'intérieur. Parmi ces animaux, et entassés sous eux, on trouvait des hommes, des femmes et des enfants. J'ai vu un homme mort, le genou à terre, la main crispée sur la corne d'un boeuf Devant lui était une femme tenant son enfant dans ses bras. Cet homme, il était facile de la reconnaître, avait été asphyxié, ainsi que la femme, l'enfant et le boeuf, au moment où il cherchait à préserver sa famille de la rage de cet animal.
« Les grottes sont immenses; on a compté 760 cadavres; une soixantaine d'individus seulement sont sortis, aux trois quart morts; quarante n'ont pu survivre; dix sont à l'ambulance, dangereusement malades; les dix derniers, qui peuvent se traîner encore, ont été mis en liberté pour retourner dans leurs tribus; ils n'ont plus qu'à pleurer sur des ruines. » (1)
1-Christian, L'Afrique française, p. 142.


Crime de soudard subalterne?
Non ! Pélissier, qui en a porté jusqu'ici la responsabilité devant l'histoire, n'a été qu'un exécutant. La responsabilité remontait plus haut ; elle remonte directement au plus haut représentant de la France en Algérie, à celui qui, pendant sept années) fut, au nom de « la France », le maître à peu près absolu de l'Algérie, le gouverneur général Bugeaud, duc d'Isly; celui-ci avait en effet envoyé à Pélissier l'ordre suivant (2)
2-Revue hebdomadaire, juillet 1911, article du général Derrécagaix.


« Orléansville, 11 juin 1845 « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards. 15
« Duc d'Isly»
« Imitez Cavaignac» ordonnait Bugeaud.
En effet, l'année précédente, Cavaignac, futur gouverneur général de la République en Algérie, futur emprisonné du 2 décembre, avait, lui aussi, le premier, enfumé « comme des renards» des Sbéhas réfugiés dans des grottes, « tribu vaincu », « tribu sans défense »,
Et deux mois après Pélissier, le 12 août 1845, Saint-Arnaud à son tour, près de Ténès, transformait d'autres grottes en « un vaste cimetière » ; « 500 brigands » y furent enterrés. Le seul résultat de l'interpellation à la Chambre des Pairs fut que Saint-
Arnaud tint, à la différence de Pélissier, soigneusement caché son exploit: « personne n'est descendu dans les cavernes; personne ... que moi ... Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal (Bugeaud), simplement, sans poésie terrible ni images. » (1)
1-Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome II, p. 37.
Ainsi, depuis le républicain Cavaignac) jusqu'aux futurs bonapartistes Pélissier et Saint-Arnaud, en passant par le monarchiste Bugeaud, les hommes les plus représentatifs de tous les clans de la bourgeoisie française ont trempé directement dans ces actes où culminent les deux caractères dominants de la conquête de l'Algérie: la lâcheté et la férocité.
Aucune des catégories de la bourgeoisie ne peut en rejeter la responsabilité sur les autres. Le colonialisme étant un produit spécifique du capitalisme, tout le capitalisme avait à se vautrer dans ses horreurs.


L'Honneur kabyle
Devant cette barbarie, on se sent poussé à rechercher quelques gestes qui fassent exception, quelques gestes de générosité, quelques gestes d'honneur.
On les trouve.
Mais on les trouve de l'autre côté de la barricade; on les trouve chez les « barbares », chez ceux qui étaient en état de légitime défense, chez ceux qui étaient à la fois les plus faibles et les moins « civilisés ».
Un seul acte de cruauté a pu être reproché à Abd el Kader, commis non pas par lui, mais par un de ses lieutenants.
Le 24 avril 1846, un an à peine avant la reddition d'Abd el Kader, alors que celui-ci était aux abois, qu'il n'avait plus rien à donner à manger aux prisonniers, ni même suffisamment d'hommes pour les garder, alors qu'Abd el Kader avait écrit lettres sur lettres pour négocier l'échange des prisonniers et qu'on ne lui avait répondu qu'en jetant en prison celui qu'il avait envoyé pour traiter de cet échange, et alors qu'il était personnellement à plusieurs centaines de kilomètres du lieu où étaient gardés les prisonniers, l'un des deux khalifas chargé de leur garde, Mustapha ben Thamin, ne pouvant plus nourrir les prisonniers (l'autre voulant, au contraire, les relâcher), les fit tuer (2).
2-Colonel Paul Azan : L'Emir Abd el Kader, p. 221 et suivantes, et aussi p.295.


C'était la réplique aux enfumades du Dahra. Mais, jusque-là, durant quinze années pendant lesquelles il s'opposa à la France, la manière dont Abd el Kader avait traité les prisonniers avait toujours été empreinte de la plus grande générosité ; il les échangeait quand il le pouvait; sinon, il les libérait sans conditions le jour où il ne pouvait plus les nourrir. Nos soudards en étaient tout éberlués:
« Abd el Kader, écrit Saint-Arnaud, le 14 mai 1842, nous a renvoyé sans condition, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit: "Je n'ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux pas vous tuer, je vous renvoie". Le trait est beau pour un barbare» (1)
1-Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome l, p. 385.


Saint-Arnaud, évidemment, n'en aurait point fait autant. La « civilisation» bourgeoise est, par définition, exclusive de toute générosité.
Quant à la manière dont les prisonniers étaient traités pendant leur détention, rien n'en témoigne mieux que ce trait de l'un des prisonniers faits à Sidi-Brahim. Celui-ci termine ses mémoires en rappelant que lorsqu'Abd el, quelques années après sa reddition, vint à Paris, il offrit, lui, pendant trois jours, dans sa propre famille, l'hospitalité à trois domestiques d'Abd el, qui avaient été ses geôliers, puis, ses fonctions de surveillant aux Tuileries l'ayant mis, quelque temps plus tard, en présence d'Abd el et de deux de ses principaux lieutenants, le khalifa Sidi Kadour ben Allel et l'intendant Kara Mohammed, ces deux hommes et leur ancien prisonnier se serrèrent affectueusement les mains, car, dit Testard, « l'un et l'autre avaient été bons pour moi et j'eus du plaisir à les revoir. » (2)
2-Hippolyte Langlois: Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el Kader, p. 350.


Combien d'Arabes prisonniers des Français en auraient pu dire autant?
Mais ceux dont l'attitude marqua l'antithèse la plus frappante avec la manière dont la bourgeoisie comprend la guerre, furent les Kabyles.
Les Kabyles sont des guerriers. Ils sont traditionnellement • habitués à se battre pour l'honneur, non pour le butin ou la conquête. Lorsqu'un dommage avait été causé à un habitant d'un village par un habitant d'un autre village, on vengeait l'honneur par un combat, mais combat qui ne se terminait jamais par l'expropriation des vaincus. De telles guerres étaient donc aussi différentes d'une expédition coloniale que d'un duel l'est d'un assassinat.
Ces guerres, dès lors, étaient soumises, tout comme l'est le duel, à des règles, à un véritable Code d'honneur. Ce code, les Kabyles continuèrent à l'appliquer, même contre leurs envahisseurs. C'est ainsi que lors du soulèvement de 1871, les Kabyles prévinrent les colons avant de les attaquer . Et ceux des colons qui, au lieu de partir ou de résister, se mirent sous la protection d'un kabyle, sous son « anaia », purent vivre en pleine sécurité durant toute l'insurrection, en plein pays insurgé.
Ce fut notamment le cas de 39 habitants de Bordj Menaïel, auxquels le marabout Si Moussa ben Ahmed avait proposé lui-même de se mettre sous son « anaia » ; ce fut également le cas du maire de Bordj Menaïel qui alla se mettre sous la protection des habitants du douar Rouaffa ; et aussi le cas de 30 voyageurs de la diligence de Dellys qui, sur le conseil de l'amine Omar Benzaman allèrent se réfugier dans le caravansérail, et sous la protection d'Azib Zamoun (2)
2-Rinn : L'insurrection de 1871 en Algérie, pp. 243 et 245.


Or, ce qui est remarquable, c'est que ces Kabyles, sous la protection desquels vécurent les Français, n'étaient nullement traîtres à leurs compatriotes, ni même des partisans tièdes de la cause kabyle, ils étaient au contraire au premier rang des combattants, s'opposant avec l'extraordinaire courage de leur race, à l'avance des troupes françaises.
Ce qui n'empêcha pas le gouvernement de la République de commettre à l'égard des insurgés kabyles la même monstruosité que celle qu'il commettait, au même moment, à l'égard des insurgés parisiens: faire poursuivre, condamner et exécuter les chefs de l'insurrection comme coupables de crimes de droit commun ! Comme Ferré, Boumezrag, frère de Mokrani et successeur de celui-ci à la tête de l'insurrection, fut condamné à mort pour pillage et assassinat ! Thiers ne se contentait pas de tuer ; en Afrique comme à Paris, il lui fallait déshonorer.


L'EXPROPRIATION
La liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur industrie ne recevront aucune atteinte ... Le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur.
Général de Bourmont (5 juillet 1830)
La bourgeoisie tue, mais il faut lui rendre cette justice qu'elle ne tue pas pour le plaisir; elle tue pour que ça lui rapporte.
Le fer de Lorraine et le coke de la Ruhr furent l'enjeu de la guerre aux millions de cadavres; l'expropriation des indigènes, la réduction des indigènes à l'état de prolétaires, de producteurs travaillant pour la plus-value sur les terres que jusque-là ils cultivaient librement, tel est le but de toute conquête coloniale; tel fut le but de la conquête de l'Algérie.
« Les propriétés des habitants ne recevront aucune atteinte ... » Tel était l'engagement solennel qu'avait pris la France, le 5 juillet 1830, en entrant à Alger.
Voyons comment cette promesse fut respectée.
Terres personnelles et terres de tribus 
Il y avait en Algérie, comme ce fut le cas aussi à certaines époques, dans bien d'autres pays, en Europe par exemple, avant la Révolution, deux grandes sortes de propriétés.
L'une dominait dans les montagnes et les oasis, c'est-à-dire là où la culture, revêtant plus ou moins un caractère de jardin, nécessite un aménagement permanent: terrasses en montagne, irrigation en oasis, plantation d'arbres dans les deux cas. L'autre mode de propriété était celui qui prédominait en plaine, c'est-à-dire là où il suffit de semer dans le grand espace nu.
Dans les montagnes et les oasis, la propriété était personnelle, elle était identique à notre propriété paysanne ; chaque lopin de terre, chaque « jardin" avait son propriétaire particulier, bien déterminé, jouissant seul du droit de cultiver sa terre, d'en récolter les fruits, et de disposer de la terre comme il l'entendait, par vente, donation, etc.
Dans la plaine au contraire, c'était la tribu qui était propriétaire; chaque membre de la tribu avait le droit de cultiver sur le territoire de la tribu toute la portion de terres qu'il pouvait cultiver ; sur les terres qu'il cultivait ainsi, il acquérait une sorte de droit de jouissance qui passait à ses héritiers, mais ce droit disparaissait dès que lui ou ses héritiers cessaient de cultiver. Le droit de propriété individuelle se trouvait ainsi limité au droit au travail, au droit à travailler la terre et à disposer des fruits de la terre qu'on avait travaillée; il ne comprenait pas le droit de disposer de la terre: la terre était à la tribu et ne pouvait en sortir sans la volonté de la tribu.
Puisque le membre de la tribu n'était pas propriétaire, lorsqu'il avait à se plaindre de ne pas jouir de ce à quoi il avait droit comme membre de la tribu, il avait à se plaindre non pas d'un empiétement sur son bien de la part d'un particulier, mais d'un abus de pouvoir des chefs de la tribu. La contestation revêtait donc le caractère d'une question administrative, et non d'une question de droit privé; il s'ensuivait que celle-ci était portée, non devant les tribunaux, mais devant l'autorité administrative supérieure, c'est-à-dire devant le dey.


Les « juristes à l'oeuvre»
De ces deux catégories de terres, ce fut la seconde, celles des terres de la tribu, qui furent la première à susciter les plus grandes convoitises.
Terres de plaine, elles étaient beaucoup plus intéressantes pour la culture européenne; d'autre part, le fait que leur mode particulier de propriété n'avait pas d'équivalent dans l'Europe bourgeoise permettait à la qualité fondamentale de la bourgeoisie, l'hypocrisie, de s'exercer pleinement.
Les juristes ont été les pionniers de l'émancipation bourgeoise ; ce furent eux qui, durant les siècles qui séparent le Moyen Age de la Révolution, mirent debout ces chefs-d'oeuvre de casuistique, qui transformèrent progressivement, sans presque qu'on ne s'en aperçoive, le droit féodal en droit bourgeois, le pouvoir du grand seigneur en pouvoir de la « nation », Il était tout indiqué que pour conquérir l'Algérie, pour faire passer les terres d'Algérie des mains des cultivateurs arabes dans celles des capitalistes français, tout en ne portant « aucune atteinte aux propriétés des habitants ", on les appelât à la rescousse. Ils accoururent : leur travail d'expropriation fut le digne complément du travail des massacreurs.
On commença par déclarer (ordonnance du 1er octobre 1844) que toute terre non cultivée sur laquelle un droit de propriété n'aurait pu être prouvé avant une certaine date ferait partie du domaine public. Comme les tribus n'ont généralement pas de titres de propriété et que la plus grande partie de leurs terres sert uniquement de parcours pour l'élevage, il s'ensuivait que les tribus allaient se trouver expropriées sans indemnités de toutes leurs terres de parcours, privées ainsi de ce qui dans ces pays secs constituait la plus grande richesse: les troupeaux.
Comme on n'était encore qu'en 1844, c'est surtout à proximité des grands ports que cette ordonnance fut appliquée. C'est en vertu d'elle que furent expropriées les trois plaines de la Mitidja (à côté d'Alger), d'Oran et de Bône, qui, aujourd'hui, constituent la base essentielle du capitalisme algérien, car ce sont les trois grandes plaines à vin.
En ce qui concerne la région d'Alger seulement, sur 111 000 hectares seulement qui furent soumis à la vérification, 78 000, soit près des trois quarts, furent, en vertu de l'ordonnance de 1844, déclarés appartenir au domaine public.
L'année qui suivit cette ordonnance, tout le Dahra, c'est-à-dire toute la région montagneuse du littoral, entre Alger et Oran, était soulevée.
Il était prudent de revenir en arrière.
En conséquence, une loi de 1851 déclara solennellement, non moins solennellement que ne l'avait fait le général de Bourmont en 1830, que la propriété était « inviolable », « sans distinction entre les indigènes et les Français ».
Mais, entre ceux qui font les lois et ceux qui sont chargés de les appliquer, on sait se comprendre. Ceux qui sont chargés d'appliquer les lois savent qu'il est parfois nécessaire de faire une loi qui pose à grand tralala un grand principe, mais que, dans ce cas, si ce principe est contraire aux intérêts de la bourgeoisie, leur devoir strict est ... de tourner le principe.
C'est ce que s'empressa de faire l'Administration algérienne: pour cela ses juristes inventèrent la théorie du « cantonnement».
S'il y avait contestation entre membres d'une tribu sur leur droit à la jouissance, de telle ou telle terre, c'était, avons-nous dit, l'autorité administrative, le dey, qui statuait. Puisque le dey était juge, c'était donc qu'il était propriétaire ! Et donc, l'Etat français étant successeur du dey, c'est maintenant lui qui est propriétaire des terres de tribus; la tribu n'est que le locataire de l'Etat! Par suite, sans violer le droit déclaré « inviolable» de la propriété, en vertu simplement du droit qu'a tout propriétaire de rentrer, quand bon lui semble, en possession de tout ou partie de sa propriété, l'Etat a le droit de réduire les terres de la tribu. Celle-ci ne pourra plus jouir des terres qu'elle faisait parcourir à son bétail, ou qu'elle ensemençait, depuis des temps immémoriaux ; elle sera désormais « cantonnée » sur une fraction seulement de ces terres; le reste sera repris par le domaine public qui le livrera aux colons européens (1) 
(1)C'est aussi la théorie du « cantonnement» qui est actuellement appliquée au Maroc, du moins depuis le départ de Lyautey, car celui-ci, rendons-lui cette justice, n'avait jamais voulu en entendre parler, malgré toutes les pressions des colons français au Maroc.


En vertu de la loi de 1851, complétée par le « cantonnement », plus de 60 000 hectares passèrent des mains des tribus arabes entre celles de l'Etat français.
Cependant, le cantonnement ne persista pas. Napoléon III, qui était assez froussard, avait été effrayé, lors de son voyage en Algérie, des conséquences du cantonnement. En conséquence, il fit proclamer ... un nouveau principe : non, l'Etat n'avait pas le droit de propriété sur les terres de tribus, les tribus étaient bien, elles-mêmes, propriétaires, propriétaires collectifs de leurs terres. Mais ces terres, dans l'intérêt des tribus elles-mêmes, il faut s'assurer de leurs limites; on va donc, après « enquête », délimiter le territoire de chaque tribu, et délimiter à l'intérieur de ce territoire, le territoire de chaque douar ; ainsi toutes les tribus et les fractions de tribu auront une propriété bien précise, bien déterminée, bien assurée: ce sera parfait. Tel fut l'objet du sénatus-consulte de 1863, qui, malgré quelques modifications de détails est actuellement la base de la législation algérienne en la matière.
Seulement ... il y a un seulement. En même temps qu'on délimitera les terres des tribus et qu'on les répartira entre les douars, on délimitera aussi, dit le sénatus-consulte, quelles sont celles qui appartiennent au domaine public.
L'administration compris aussitôt: on « enquêta» et on délimita à tour de bras et dans les terres ainsi délimitées, les meilleures, sous prétexte que la tribu ne pouvait pas produire de titres de propriété suffisants, furent classées ... dans le domaine public. Ces opérations, qui devaient renforcer le droit de propriété des indigènes, devinrent ainsi « un des moyens les plus actifs de leur spoliation» ; - ce n'est pas moi qui le dit, c'est le professeur Larcher, la plus haute autorité en matière de droit algérien (1).
(1)Larcher: Traité de Législation algérienne, t. III, p. 95.


Ainsi, dès 1900, en vertu du sénatus-consulte de 1863 et des lois suivantes, 2 250 560 hectares avaient été classés comme domaines de l'Etat, cela rien que dans le Tell (c'est-à-dire: non compris hauts-plateaux et région saharienne).
Chaque nouvelle et plus précise affirmation de l'inviolabilité de la propriété arabe entraînait donc une nouvelle et plus étendue spoliation. Farce sinistre dont le grotesque ne fait que souligner le tragique.
Expropriation « à la turque»
Tout ce que nous venons de dire ne s'applique qu'aux terres de tribus. Là où la terre est propriété individuelle, dans la montagne, dans l'oasis, ou à la ville, là où la propriété de chacun se trouve déterminée par des titres précis, il fallait autre chose, car, bien entendu, il fallait aussi pouvoir s'en emparer, chaque fois qu'on le jugeait bon. Dans les débuts, pendant une dizaine d'années, on ne s'embarrassa point, à vrai dire, de théorie juridique; on prenait ce dont on avait besoin; l'expropriation des indigènes se trouvait « le plus souvent le résultat d'une véritable voie de fait» (2).
(2)Larcher: Traité de Législation algérienne, t. III, p. 428.


Ce fut le cas notamment pour presque toute la propriété urbaine d'Alger.
Les biens des Turcs, les biens des fondations pieuses, etc., furent incorporés au domaine de l'Etat, puis revendus aux particuliers.
« Toute la nuit, le temple fut occupé par une compagnie d'infanterie.
« Ainsi s'accomplit la prise de possession de Katchoug.
« Les membres de la commission furent portés à l'ordre du jour. MM. Berbrugger, Bou Derba, Balensi furent proposés pour la croix" (1).
(1)La Dépêche Algérienne, 16 octobre 1928.


L'« engagement sur l'honneur» du général en chef de l'armée française avait eu juste autant de valeur pour la religion que pour la propriété.
Tout ce qui se passa, d'ailleurs, durant cette période fut « régularisé» par un arrêté du ministre de la guerre du 1er juillet 1848 (Vive la République !) en vertu duquel toutes les victimes des voies de fait se trouvèrent « irrévocablement dépouillées » (2).
(2)Larcher: Traité de Législation algérienne, t. III, p. 428.


Par la suite on se couvrit d'un manteau de légalité. Les deux grands procédés qui furent alors employés pour s'emparer des propriétés privées des indigènes, furent : l'expropriation et le séquestre.
Le respect de la propriété privée est le fondement même de la société bourgeoise. C'est si fondamental pour elle qu'elle a couronné sa déclaration des droits de l'homme, c'est-à-dire des droits du bourgeois, par la proclamation du caractère « inviolable et sacrée » de la propriété; nul ne peut être privé de sa propriété, sauf dans un cas, très précis : lorsque la « nécessité publique » l'exige.
Ainsi il n'existe pour la France qu'un seul cas d'expropriation : l'expropriation pour cause d'utilité publique; c'est-à-dire que l'Etat peut exproprier seulement dans le cas où il s'agit d'incorporer l'immeuble exproprié au domaine public pour un ouvrage public. Mais l'indigène n'est pas un bourgeois, donc il n'est pas un homme, et la déclaration des Droits ne saurait lui être appliquée. En conséquence, à côté de l'expropriation pour cause d'utilité publique, on a institué en Algérie l'expropriation pour cause d'intérêt privé: l'Etat peut, en Algérie, enlever à un particulier sa propriété, pour la donner à un autre particulier.
En vertu de l'ordonnance de 1844 et de son complément, la loi de 1851, on peut en effet exproprier pour toute fondation ou agrandissement d'un centre de population ou de son territoire. Il s'ensuit que, pour faire passer des propriétés appartenant à des indigènes entre les mains de Français, il suffit de décider la fondation ou l'extension d'un village; on peut alors exproprier non seulement les terrains nécessaires à l'exécution des rues, des places et de tous les ouvrages publics du village, ce qui est naturel. De même des mosquées, celle par exemple de Ketchaoua qui est maintenant la cathédrale d'Alger, furent démolies ou transformées en églises, malgré l'article de la convention du 5 juillet qui proclamait pour la religion comme pour la propriété, que ni l'une ni l'autre ne recevrait aucune atteinte, le général en chef en prenant « l'engagement sur l'honneur ».
Voici comment un spécialiste de l'histoire du vieil Alger, H. Klein, décrit la prise de la Ketchaoua, en 1832 :
« Malgré le baron Pichon qui ne voulait pas que les choses fussent brusquées, le général en chef fit se réunir les commissaires français, leur enjoignant de demander au clergé musulman la mosquée de la rue du Divan.
« Nouvel émoi des indigènes parmi lesquels s'ourdissent des conspirations. Mais le 23 mai, les Ulémas consentent à la cession de la mosquée exigée.
« Le mois suivant, le baron Pichon, dont les vues se trouvaient trop divergentes de celles du duc de Rovigo, était rappelé en France et remplacé par M. Gent y de Bussy, à qui des pouvoirs moindres étaient dévolus.
« L'agitation augmentait, les Maures Bou Derba et Ben Ouizzan viennent, le soir du 8 décembre, avertir l'un des interprètes que dix mille Arabes ont juré de mourir sous la coupole de Ketchaoua, plutôt que de consentir à sa prise par les chrétiens.
« Avisé, le général en chef fait, le 17, doubler les postes et inviter les deux muphtis à remettre à la commission les clés de la mosquée. Il fait publier un ordre relatif à l'occupation du temple et se terminant ainsi : "La croix et l'étendard de France seront fixés au minaret et saluées par les batteries de terre et de mer,"
« Le 18 décembre, à midi, les ulémas, les muphtis, les cadis et la commission en grande tenue se réunissent dans la rue du Divan.
« Une compagnie du 4e de ligne s'installe rue du Vinaigre (actuellement rue Salluste). Une demi-batterie de campagne prend position sur la place du Soudan. Il y a 4 000 musulmans barricadés dans l'intérieur de la mosquée. Les sommations légales ayant été faites et étant demeurées sans réponse, une escouade de sapeurs du génie s'approche pour attaquer la porte à coups de hache. Les rebelles ouvrent alors.
« Bou Derba et l'interprète Balensi gravissent les degrés. Des coups de feu sont tirés, une bousculade se produit. Les ulémas et les membres de la commission sont renversés les uns sur les autres.
« La troupe refoule à la baïonnette les indigènes dans l'intérieur de la mosquée. Ceux-ci fuient par une issue donnant sur la rue du Vinaigre. Plusieurs Arabes gisent sur les tapis, étouffés ou blessés. « Toute la nuit, le temple fut occupé par une compagnie d'infanterie.
« Ainsi s'accomplit la prise de possession de Katchaoua.
« Les membres de la commission furent portés à l'ordre du jour. MM. Berbrugger, Bou Derba, Balensi furent proposés pour la croix" (1).
1. Larcher: Traité de Législation algérienne, t. III, p. 441.


L'« engagement sur l'honneur» du général en chef de l'armée française avait eu juste autant de valeur pour la religion que pour la propriété.
Tout ce qui se passa, d'ailleurs, durant cette période fut « régularisé» par un arrêté du ministre de la guerre du 1er juillet 1848 (Vive la République !) en vertu duquel toutes les victimes des voies de fait se trouvèrent « irrévocablement dépouillées » .
Par la suite on se couvrit d'un manteau de légalité. Les deux grands procédés qui furent alors employés pour s'emparer des propriétés privées des indigènes, furent : l'expropriation et le séquestre.
Le respect de la propriété privée est le fondement même de la société bourgeoise. C'est si fondamental pour elle qu'elle a couronné sa déclaration des droits de l'homme, c'est-à-dire des droits du bourgeois, par la proclamation du caractère « inviolable et sacrée » de la propriété; nul ne peut être privé de sa propriété, sauf dans un cas, très précis : lorsque la « nécessité publique » l'exige.
Ainsi il n'existe pour la France qu'un seul cas d'expropriation : l'expropriation pour cause d'utilité publique; c'est-à-dire que l'Etat peut exproprier seulement dans le cas où il s'agit d'incorporer l'immeuble exproprié au domaine public pour un ouvrage public. Mais l'indigène n'est pas un bourgeois, donc il n'est pas un homme, et la déclaration des Droits ne saurait lui être appliquée. En conséquence, à côté de l'expropriation pour cause d'utilité publique, on a institué en Algérie l'expropriation pour cause d'intérêt privé: l'Etat peut, en Algérie, enlever à un particulier sa propriété, pour la donner à un autre particulier.
En vertu de l'ordonnance de 1844 et de son complément, la loi de 1851, on peut en effet exproprier pour toute fondation ou agrandissement d'un centre de population ou de son territoire. Il s'ensuit que, pour faire passer des propriétés appartenant à des indigènes entre les mains de Français, il suffit de décider la fondation ou l'extension d'un village; on peut alors exproprier non seulement les terrains nécessaires à l'exécution des rues, des places et de tous les ouvrages publics du village, ce qui est naturel, mais aussi ceux sur lesquels seront édifiés les maisons des habitants du village, leurs jardins, et toutes les terres qu'on décidera de leur attribuer ...
Si on ajoute à cela que, contrairement à la loi de France, l'expropriation en Algérie, n'est pas prononcée par le jugement d'un tribunal, mais par une simple décision administrative, qu'on n'a donc même pas la garantie que le cas pour lequel on vous exproprie rentre bien dans ceux prévus par la loi, - que, d'autre part, l'indemnité qui vous est allouée n'est pas prononcée, comme en France, par un jury d'expropriation composé de propriétaires, mais par le tribunal civil, on comprendra que personne, en Algérie, n'est sûr de sa propriété, que l'Administration peut, à tout moment, vous l'enlever pour un morceau de pain, afin simplement de la donner à un autre; cette expropriation n'a rien de commun avec celle utilisée dans les pays bourgeois, ce n'est plus une procédure française, mais une procédure à la turque» (1).
(1)Procédure à la turque qui a permis au conquérant d'exproprier, presque sans bourse délier, une multitude de vaincus, réduits désormais à servir comme salariés chez leur expropriateur.
Deux millions et demi d'hectare « séquestrés» d'un seul coup!
Les sommes qui furent données aux expropriés, si faibles qu'elles aient été, ne provenaient d'ailleurs généralement pas des caisses de l'Etat, mais de la poche des indigènes, et voici comment:
L'expropriation a son complément dans le séquestre.
Toute tribu qui s'est révoltée peut avoir ses terres séquestrées. Or comme, jusqu'en 1871, les révoltes furent à peu près continuelles en Algérie, on voit de quelle ressource fut le séquestre.
Le plus important fut opéré après la grande insurrection kabyle de 1871. Le séquestre était là d'autant plus nécessaire qu'on se trouvait en plein pays de propriété individuelle, en pays où il était donc impossible de s'approprier des terres par les procédés de « cantonnement », de « délimitation », etc. pratiqués dans les régions à terres de tribus. 2 639 000 hectares furent ainsi, d'un seul coup, séquestrés en Kabylie, soit plus de quatre fois la surface des départements de Seine et Seine-et-Oise réunis.
Comme il était cependant impossible de trouver du jour au lendemain suffisamment de colons européens pour occuper toutes ces terres, on ne garda que les meilleures; les autres, les kabyles furent autorisés à les racheter moyennant le paiement du cinquième de leur valeur, et avec l'argent ainsi perçu, l'Etat français paya les indemnités pour les terres qu’il expropria dans les régions qui ne s'étaient pas insurgées ...


Le bilan
Au total, si l'on considère par exemple la période allant de 1871 à 1895, l'une de celles où la « colonisation» fut la plus active, on arrive à ces résultats: Au cours de ces 24 années, 629 428 hectares furent livrés par l'Etat aux colons européens. Sur ces 629 428 hectares, 43 943 seulement provenaient d'achats opérés de gré à gré par l'Etat, soit moins de 7 % (1) ; en revanche, 495 832 hectares, soit 78 % , provenaient des différents modes de spoliation que nous avons dits: 176 166 hectares provenaient du domaine de l'Etat, lui-même constitué par « cantonnement ", « délimitation », etc. 85 291 hectares provenaient de l'expropriation, et 234 375 du séquestre .

Les grands écrivains sentent parfois remarquablement bien les grands phénomènes sociaux ; ils laissent alors des descriptions qui sont des chefs-d'oeuvre d'histoire. Isabelle Eberhardt, le grand écrivain du désert, a donné, dans une nouvelle, parue dans l'Akhbar, le récit exact et complet de l'expropriation de l'indigène algérien, le récit de tout ce que ces « cantonnements », ces expropriations ont signifié réellement pour ceux qui en furent victimes, quelles douleurs elles entraînèrent, et quelles haines elles accumulèrent au cour des expropriés. Nous croyons devoir reproduire intégralement ce document qui condense sous la forme humaine les sèches analyses qui précèdent .


Criminel
Dans le bas-fond humide, entouré de hautes montagnes nues et de falaises rouges, on venait de créer le « centre" de Robespierre.
Les terrains de colonisation avaient été prélevés sur le territoire des Ouled-Bou-Nage, des champs pierreux et roux, pauvres d'ailleurs ... Mais les « directeurs ", les « inspecteurs" et d'autres fonctionnaires d'Alger, chargés de « peupler" l'Algérie et de toucher des appointements proconsulaires n’y étaient jamais venus_
Pendant un mois, les paperasses s'étaient accumulées, coûteuses et inutiles, pour donner un semblant de légalité à ce qui, en fait, n'était que la ruine d'une grande tribu et une entreprise aléatoire pour les futurs colons.
Qu'importait? Ni de la tribu, ni des colons, personne ne se souciait dans les bureaux d'Alger ...
Sur le versant ouest de la montagne, la fraction des Bou-Achour occupait depuis un temps immémorial les meilleures terres de la région. Unis par une étroite consanguinité, ils vivaient sur leurs terrains sans procéder à aucun partage.
Mais l'expropriation était venue, et on avait procédé à une enquête longue et embrouillée sur les droits légaux de chacun des fellahs au terrain occupé. Pour cela on avait fouillé dans les vieux actes jaunis et écornés des cadis de jadis, on avait établi le degré de parenté des Bou-Achour entre eux.
Ensuite, se basant sur ces découvertes, on fit le partage des indemnités à distribuer. Là encore, la triste comédie bureaucratique porta ses fruits malsains ...
………
Le soleil de l'automne, presque sans ardeur, patinait d'or pâle les bâtiments administratifs, laids et délabrés. Alentour, les maisons en plâtras tombaient en ruine, et l'herbe poussait sur les tuiles ternies, délavées.
En face des bureaux, la troupe grise des Ouled-Bou-Naga s'entassait. 
Accroupis à terre, enveloppés dans leurs burnous d'une teinte uniformément terreuse, ils attendaient, résignés, passifs.
Il y avait là toutes les variétés du type tellien ; profils berbères aux traits minces, aux yeux roux d'oiseaux de proie; face alourdies de sang noir, lippues, glabres; visages arabes, aquilins et sévères. Les voiles roulées de cordelettes fauves et les vêtements flottants, ondoyant au gré des attitudes et des gestes, donnaient aux Africains une nuance d'archaïsme, et sans les laides constructions « européennes" d'en face, la vision eut été sans âge.
Mohammed Achouri, un grand vieillard maigre au visage ascétique, aux traits durs, à l'oeil soucieux, attendait un peu à l'écart, roulant entre ses doigts osseux les grains jaunes de son chapelet. Son regard se perdait dans les lointains où une poussière d'or terne flottait.
Les fellahs, soucieux sous leur apparence résignée et fermée, parlaient peu.
On allait leur payer leurs terres, justifier les avantages qu'on avait, avant la possession définitive, fait miroiter à leurs yeux avides, à leurs yeux de pauvres et de simples.
Et une angoisse leur venait d'attendre aussi longtemps ... On les avait convoqué pour le mardi, mais on était déjà au matin du vendredi et on ne leur avait encore rien donné.
Tous les matins, ils venaient là, et, patiemment attendaient. Puis, ils se dispersaient par groupes dans les cafés maures de C ... , mangeaient un morceau de galette noire, apportée du douar et durcie, et buvaient une tasse de café d'un sou ... Puis, à une heure, ils retournaient s'asseoir l, long du mur et attendre ... Au « Maghreb " (Coucher du soleil.)
, ils s'en allaient, tristes, découragés, disant tout bas des paroles de résignation ... et la houle d'OI rouge du soleil couchant magnifiait leurs loques, paraît leur lente souffrance;
A la fin, beaucoup d'entre eux n'avaient plus ni pain ni argent pout rester à la ville. Quelques-uns couchaient au pied d'un mur, roulés dans leurs haillons ...
Devant les bureaux, un groupe d'hommes discutaient et riaient : cavaliers et gardes champêtres se drapaient dans leur grand burnous bleu et parlaient de leurs aventures de femmes, voire même de boisson.
Parfois un fellah, timidement venait les consulter ... Alors, avec le geste évasif de la main, familier aux musulmans, les « mokhzenia » (Mokhazni, cavalier d'administration.) et les « chenâbeth » (3) (Chenâbeth, pluriel, par formation arabe, du mot sabir Chambith, garde champêtre.) qui ne savaient pas, eux aussi, répondaient : « Osbor, ... "Patiente ...
Le fellah courbait la tête, retournait à sa place, murmurant: « Il n'est d'aide et de force qu'en Dieu, le Très Haut l »
Mohammed Achouri réfléchissait et, maintenant, il doutait, il regrettait d'avoir cédé ses terres. Son coeur de paysan saignait à la pensée qu'il n'avait plus de terre ...
De l'argent?
D'abord, combien lui en donnerait-on ? ... puis qu'en ferait-il ? Où irait-il acheter un autre champ, à présent qu'il avait vendu un lopin de terre nourricière ?
Enfin, vers neuf heures, le caïd des Ouled-Bou-Naga, un grand jeune homme bronzé, au regard dur et ferme, vint procéder à l'appel nominatif des gens de sa tribu ... Un papier à la main, il était debout sur le seuil des bureaux_ Les fellah s'étaient levés avec une ondulation marine de leurs burnous déployés ... Ils voulurent saluer leur caïd ... Les uns baisèrent son turban, les autres son épaule. Mais il les écarta du geste et commença l'appel. Son garde-champêtre, petit vieillard chenu et fureteur, poussait vers la droite ceux qui avaient répondu à l'appel de leur nom, soit par le « naâm » traditionnel, soit par: « C'est moi... » Quelques-uns risquèrent même un militaire « brésent » (présent).
Après, le caïd les conduisit devant les bureaux qu'ils désignent du nom de « Domaine" (recette, contributions, domaines, etc.)
Le caïd entra. On lui offrit une chaise.
Un cavalier, sur le seuil, appelait les Ouled-Bou-Naga et les introduisit un à un.
Parmi ces derniers, Mohammed Achouri fut introduit.
Devant un bureau noir, tailladé au canif, un fonctionnaire européen, en complet râpé, siégeait. Le khoja, jeune et myope, avec un pince-nez, traduisait debout.
« Achouri Mohammed ben Hamza... tu es l'arrière petit cousin d'Ahmed Djilali ben Djilali, qui possédait les terrains au lieu dit « Oued Nouar ", fraction des Bou-Achour. Th as donc des droits légaux de propriété sur les champs dits Zebboudja et Nafra ... Tous comptes faits, tous frais payés, tu as à toucher, pour indemnité de vente, la somme de onze centimes et demi (1)
1-Rigoureusement authentique. (Note d'Isabelle Eberhardt).


... Comme il n'y a pas de centimes, voilà. »
Et le fonctionnaire posa deux sous dans la main tendue du fellah. Mohammed Achouri demeura immobile, attendant toujours.
- Allez « roh  balek l »
- Mais j'ai vendu ma terre, une charrue et demie de champs et plusieurs hectares de forêt (broussailles) ... Donne moi mon argent 1 (Une « charrue» de terre est la surface qui correspond à ce qu'un Arabe peut approximativement cultiver avec une charrue, environ 10 hectares. )
- Mais tu l'as touché ... C'est tout , Allez, à un autre , Abdallah ben Taib Djellouli
- Mais ce n'est pas un paiement, deux sous  ... Dieu est témoin ...
- Nom de dieu d'imbécile  « Balek fissaâ l »
Le cavalier poussa dehors le fellah qui, aussitôt dans la rue, courba la tête, sachant combien il était inutile de discuter.
En un groupe compact, les Ouled-Bou-Naga restaient là, comme si une lueur d'espoir leur restait dans l'inclémence des choses. Ils avaient le regard effaré et tristement stupide des moutons à l'abattoir.
« Il faut aller réclamer à l'administrateur " suggéra Mohammed Achouri.
Et ils se rendirent en petit nombre, au milieu de la ville.
L'administrateur, brave homme, eut un geste évasif des mains ... « Je n’y peux rien ... Je leur ai bien dit, à Alger, que c'était la ruine pour la tribu ... Ils n'ont rien voulu savoir, ils commandent, nous obéissons ... Il n'y a rien à faire. "Et il avait honte en disant cela, honte de l'oeuvre mauvaise qu'on l'obligeait à faire.
Alors, puisque le « hakem ", qui ne leur avait personnellement jamais fait de mal, leur disait qu'il n'y avait rien à faire, ils acceptèrent en silence leur ruine et s'en allèrent, vers la vallée natale, où ils n'étaient que des pauvres désormais.
Ils ne parvenaient surtout pas à comprendre et cela leur semblait injuste, que quelques-uns d'entre eux avaient touché des sommes relativement fortes, quoique ayant toujours labouré une étendue bien inférieure à celle qu'occupaient d'autres, qui n'avaient touché que des centimes, comme Mohammed Achouri.
Un cavalier, fils de fellah, voulut bien leur expliquer cette inégalité de traitement.
« Mais qu'importe la parenté avec des gens qui sont morts et que Dieu a en sa miséricorde? dit Achouri. Puisque nous vivons en commun, il fallait donner le plus d'argent à celui qui labourait le plus de terre 1 ...
- Que veux-tu? Ce sont les « hokkam » ... Ils savent mieux que nous ...
Dieu l'a voulu ainsi ...
Mohammed Achouri, ne trouvant plus de quoi vivre, quand le produit de la vente de ses bêtes fut épuisé, s'engagea comme valet de ferme chez M. Gaillard, le colon qui avait eu la plus grande partie des terres des Bou-Achour. M. Gaillard était un brave homme, un peu rude d'ailleurs, énergique et, au fond, bon et honnête. Il avait remarqué l'attitude nettement fermée, sournoise, de son valet. Les autres domestiques issus de la tribu étaient, eux aussi, hostiles, mais Mohammed Achouri manifestait un éloignement plus résolu, plus franc, pour le colon, aux rondeurs bon enfant duquel il ne répondait jamais. Au lendemain de la moisson, comme le coeur des fellahs saignait de voir s'entasser toute cette belle richesse née de leur terre, les meules de M. Gaillard et sa grange à peine terminée, flambèrent par une belle nuit obscure et chaude.
Des preuves écrasantes furent réunies contre Achouri. Il nia, tranquillement, obstinément, comme dernier argument de défense. Et il fut condamné. Son esprit obtus d'homme simple, son coeur de pauvre dépouillé et trompé au nom de lois qu'il ne pouvait comprendre, avaient, dans l'impossibilité où il était de se venger du Beylik (L'Etat), dirigé toute sa haine et sa rancune contre le colon, l'usurpateur. C'était celui-là, probablement, qui s'était moqué des fellahs et qui lui avait donné à lui, Achouri, les dérisoires deux sous d'indemnité pour toute cette terre qu'il lui avait prise 1 Lui, au moins, il était à portée de la vengeance ...
Et, l'attentat consommé, cet attentat que Mohammed Achouri continuait à considérer comme une oeuvre de justice, le colot! se demandait avec une stupeur douloureuse ce qu'il avait fait à cet Arabe, à qui il donnait du travail, pour en être haï à ce point ... Ils ne se doutaient guère, l'un et l'autre, qu'ils étaient maintenant les solidaires victimes d'une même iniquité grotesquement triste 
Le colon, proche et accessible, avait payé pour les fonctionnaires lointains, bien tranquilles dans leurs palais d'Alger ... Et le fellah ruiné avait frappé, car le crime est souvent, surtout chez les humiliés, un dernier geste de liberté.


CRIME DE RACE ? NON, CRIME DE CLASSE
Isabelle Eberhardt a raison: ce n’est ni Gaillard, ni l'administrateur qui sont individuellement coupables; et elle se trompe quand, dans sa haine de « blé darde » pour l'homme de la ville, elle accuse les fonctionnaires lointains « bien tranquilles dans leurs palais d'Alger ». Le crime est plus profond, et plus général: ce n'est pas le crime d'individus ni de bureaucrates, c'est le crime d'une classe. C'est le crime que commet la classe bourgeoise, en chaque pays, y compris le sien, lorsqu'elle y commence son histoire. C'est le crime de 1'« accumulation primitive »,
Pour que le capitalisme puisse s'installer dans un pays, pour que l'exploitation du prolétariat par les détenteurs du capital puisse commencer, deux choses sont nécessaires : il faut, d'une part, qu'il y ait des prolétaires, c'est-à-dire des hommes privés de tout moyen de produire, et, d'autre part, des capitalistes, c'est-à-dire des hommes détenant les moyens de production dont les autres ont été privés. Autrement dit, il faut qu'il y ait séparation entre le moyen de production et le producteur, entre la terre ou l'outil et le travailleur.
Cette séparation ne peut s'obtenir que par la violence. L'expropriation des travailleurs de leurs moyens de travail est l'opération de force préliminaire, qui prélude à l'établissement du capitalisme en tous pays ; les économistes désignent cette opération sous l'euphémisme d'« accumulation primitive ».
Celle-ci s'opère aussi bien au sein d'un même peuple par des expropriateurs appartenant à la même race que les expropriés, qu'à l'égard d'un peuple étranger, par la bourgeoisie d'un peuple conquérant à l'égard d'un peuple vaincu. .
Avant de pratiquer la « colonisation », c'est-à-dire l'expropriation de peuples appartenant à d'autres pays que le sien, la bourgeoisie européenne a commencé par exproprier, dans son propre pays, ses frères de race, de religion et de langue. Et même les procédés qu'elle emploie sont les mêmes dans les deux cas. Lisez le grand chapitre du Capital de Karl Marx sur l'« accumulation primitive », et vous serez frappé par la similitude des procédés employés par la bourgeoisie britannique pour exproprier ses paysans, entre le XVIe et le XVIIe siècle, et de ceux employés par la bourgeoisie française au XIXe pour exproprier le fellah algérien.
Dans les deux cas il s'agit de paysans dont une grande partie de la propriété est une propriété collective, qui sert à l'élevage, élevage qui est à leurs maigres cultures l'appoint indispensable pour qu'ils puissent vivre. Dans les deux cas, leur droit de propriété sur ces terres est indéniable. Dans les deux cas, le seigneur, ici le dey, là l'ancien seigneur féodal, n'a aucun droit de propriété privé sur ces terres collectives, mais simplement un droit politique, le droit de les administrer, d'en régler la jouissance entre les co-participants. Or dans les deux cas, on exproprie le paysan de ces terres, et dans les deux cas, on couvre l’expropriation de la même fiction juridique, à savoir : que le droit d'administrer entraîne le droit de propriété, que le droit régalien du seigneur féodal, est la même chose que le droit de propriété privé, au sens bourgeois et moderne du mot!
 La procédure des « enclosures », de la clôture des terres communales en Angleterre, est l'exact pendant de celle de l'« enquête » algérienne, de la délimitation des terres de tribus en Algérie.
La colonisation n'est donc pas, en fait, ce qu'elle paraît être à première vue ; elle n'est pas affaire de race et elle est encore moins affaire de religion; elle n'a pour raison ni d'exterminer une race ennemie, ni de convertir des « infidèles » ; elle est simplement l'extension à d'autres parties de la planète du système à fabriquer des prolétaires que la bourgeoisie a commencé à appliquer chez elle dès sa naissance.
Il nous reste maintenant à voir comment, après l'accumulation primitive, s'est poursuivie en Algérie, l'accumulation tout court ; quelle y est actuellement la situation respective des expropriateurs et des expropriés, du capitalisme européen et de la population indigène.

 

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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 21:41

Balles puantes sur le port parfumé

 

 

En chinois Hong-Kong veut dire « port parfumé ». Sans nul doute ce n’est pas pour ses fragrances que la Grande Bretagne a mis la main sur Hong-Kong en 1842 à l’issue de la première guerre de l’opium mais certainement pour s’emparer d’un site maritime exceptionnel , facile à défendre , le lieu rêvé pour planter ses griffes dans la chair de l’empire du milieu et pour organiser sur tout le territoire de l’Empire depuis cet emplacement stratégique le commerce mortifère et très rentable de la drogue importée d’Inde. En effet la magnifique rade de Hong-Kong servait de mouillage aux clippers britanniques qui constituaient, à l’abri de la curiosité de la douane chinoise, le stockage flottant de l’opium que les commissionnaires britanniques acheminaient ensuite vers Canton d’où s’organisait la distribution vers le marché chinois. Ainsi naquit la prospérité de Hong-Kong.

A la proclamation de la République populaire de Chine, le premier Octobre 1949, le peuple chinois et ses nouveaux dirigeants reprennent le contrôle de l’ensemble du territoire de la Chine nationaliste dont les dirigeants ont fui vers Taïwan. Il ne reste alors sur le territoire historique de la Chine que deux colonies européennes, très proches l’une de l’autre : la britannique Hong Kong et la portugaise Macao.

La Chine populaire annonce sans tarder que ces deux enclaves européennes devront lui revenir un jour ou l’autre. Mais la Chine populaire qui, entre guerre civile entre communistes et nationalistes et guerre contre l’envahisseur japonais, sort de plus de quarante ans de guerre ne considère pas la récupération de Hong Kong et Macao comme une urgence et n’a jamais envisagé de régler cette question par les armes .Patience et longueur de temps ….

De leur côté les occidentaux qui voient les progrès de la Chine populaire et les progrès d’un régime communiste qu’ils combattent mettent au point une stratégie d’encerclement économique et social. Il s’agit de favoriser à proximité de la Chine populaire la création d’une série de vitrines chatoyantes du capitalisme occidental destinées à démontrer la supériorité de ce système. Vont donc surgir dans l’économie asiatique 4 « dragons » soutenus à bout de bras par les Etats-Unis et leurs amis :Taiwan, avec ses 20 millions d’habitants, longtemps considéré par la diplomatie occidentale comme représentant international des 500 puis 900 millions de chinois du continent, la Corée du Sud, transformée en trente ans sous un régime autoritaire et même dictatorial pendant plusieurs années, en un pays industriel très avancé, Singapour Ville -Etat plus lointaine mais ville chinoise aux fonctions portuaire, financière et industrielle développées et enfin Hong-Kong .Quand, en 1984, après de longues négociations Mme Thatcher, la dame de fer, signe avec la Chine l’accord qui rend à la Chine populaire la souveraineté sur Hong-Kong , la colonie britannique avec ses 7 millions d’habitants représente à elle seule 16 % du PNB chinois. Mais la Grande-Bretagne n’a pas eu le choix. De 1949 à 1997 année de restitution officielle de Hong-Kong à la République Populaire le parti communiste chinois s’est installé dans tous les rouages de l’économie Hongkongaise, Hong Kong est dépendante de la Chine populaire pour son eau et une grande partie de son alimentation. Pas un coup de feu de tiré, la période de la colonisation européenne de la Chine est formellement close.

 

 

Mais les stratèges chinois savent très bien que l’intégration de cette économie capitaliste avancée dans une Chine en voie de transformation rapide mais à un niveau de développement moindre peut engendrer une fascination pour la grande masse du peuple chinois et en particulier pour les habitants des provinces du Sud proches de Hong Kong. Il faut éviter que les dizaines de millions de paysans de la province du Guangdong qui entoure Hong Kong et qui sortent peu à peu de la pauvreté ne croient qu’à Hong-Kong , en régime capitaliste, tout un chacun peut faire fortune, éviter l’effet de fascination de la vitrine capitaliste, éviter ce qu’on pourrait appeler l’effet « BERLIN-OUEST ». La réponse à cette question se trouve dans la politique de développement initiée par Deng Xiao Ping à partir de 1979. Cette politique est une politique d’ouverture d’une série de zones portuaires aux capitalistes étrangers. Dans ces zones dites ZES (zones économiques spéciale) les capitalistes étrangers peuvent installer des usines, bénéficier du bas coût de l’abondante main-d’œuvre chinoise, et réexporter librement leur production. Cette ouverture très maitrisée permet en quelques années de former le prolétariat chinois aux techniques les plus avancées de l’industrie du monde occidental. Le rattrapage du retard chinois est à ce prix et peut être considéré aujourd’hui comme globalement très avancé, même si dans tel ou tel secteur ou dans telle zone géographique des retards existent. Mais le pays est gouverné et ces inégalités sont reconnues et surmontées méthodiquement.

Cette politique a une dimension géostratégique essentielle dans le cas de Hong-Kong. La ZES qui va connaitre la plus formidable croissance est directement adossée à ce qui va rester jusqu’au premier Juillet 1997 la frontière entre la colonie britannique et la République populaire, il s’agit de la ZES de SHENZHEN.

Ce nom aujourd’hui assez connu en dehors de la Chine ne pouvait pas l’être en 1979 puisqu’il ne s’agissait que du nom d’un village de pécheurs. Ce village a beaucoup grandi : l’agglomération de Shenzhen compte aujourd’hui 10 millions d’habitants, résultat d’une croissance économique qui s’est faite à un rythme supérieur à 20% par an. En même temps l’industrie de la zone de Shenzhen est passée progressivement d’une industrie de main-d’œuvre fabriquant des produits simples à une industrie technologiquement plus avancée. Résultat : aujourd’hui Shenzhen pèse aussi lourd économiquement que Hong Kong et une étape symbolique a été franchie en 2013 : le port de commerce de SHENZHEN inexistant en 1979 a dépassé celui de HONG-KONG avec un trafic de plus de 23 millions de conteneurs. Si on ajoute à ces deux ports celui de Guangzhou (Canton) un peu plus au Nord, on trouve là la plus forte concentration portuaire mondiale avec un trafic global d’environ 70 millions de conteneurs. De débouché indispensable de l’industrie du Sud de la Chine qu’il était encore au moment de son rattachement à la République populaire en 1997, Hong-Kong est aujourd’hui un grand port parmi d’autres grands ports. Le nombre de conteneurs embarqués dans un port peu paraitre au lecteur comme un outil bien sommaire de mesure de l’activité industrielle de son arrière pays. Pourtant il s’agit d’un instrument très pertinent. Aucune compagnie maritime et parmi les plus puissantes du monde ne se risquerait à envoyer des navires, aujourd’hui géants – les derniers nés peuvent transporter 17000 conteneurs – pour embarquer des boites vides dont aucun client ne paierait le transport. Sur les 10 premiers ports à conteneurs du monde on compte aujourd’hui 8 ports chinois. La puissance exportatrice du pays tient là son unité de mesure la plus claire.

Sur le plan boursier la bourse de Shenzhen créée en 1990 est aujourd’hui la seconde place financière chinoise après Shanghai et fait jeu égal avec celle de Hong-Kong.

 

Vue partielle de Shenzhen

 

La conséquence politique est évidente : les habitants de Hong-Kong, chinois de culture et de langue qui peuvent, moyennant un simple contrôle de leur passeport hongkongais, se rendre régulièrement à Shenzhen, y faire leur marché, ne peuvent plus être convaincus par les sirènes occidentales de l’infériorité du socialisme de marché à la chinoise même si aujourd’hui le PIB par tête est plus élevé pour les 7 millions d’habitants de Hong-Kong qu’en moyenne sur toute la Chine. Les capitalistes hongkongais ne sont plus en mesure de peser sur la politique chinoise quand la Région Administrative spéciale de Hong-Kong avec sa bourse, ses banques, son port, ses activités industrielles et tertiaires ne représente plus que 3% du PIB chinois contre 16% en 1997.

En 2047 la phase transitoire commencée en 1997 prendra fin et Hong-Kong trouvera sa place dans la République populaire comme une grande ville chinoise parmi beaucoup d’autres sans plus de régime administratif spécial. La page sera définitivement tournée deux siècles après les guerres de l’opium. La longue partie de Go s’achèvera avec la prise du dernier pion de l’adversaire.

 

L’actuel énervement impérialiste qui fabrique et finance des troubles sociaux chaque fois qu’il le peut chez tous les pays qui refusent sa domination s’en prend à la Chine à travers Hong-Kong. Les faits sont attestés par l’implication reconnue du néoconservateur Wolfowitz et de la NED dans la programmation des manifestations de Hong-Kong cette attaque politico-médiatico-spectaculaire de la République populaire chinoise se fait par le biais du régime politique transitoire de Hong-Kong qui court de 1997 à 2047 feignant d’oublier que la population de Hong-Kong a subi pendant prés de 150 ans -avec un bref intermède fasciste japonais - la rude tutelle coloniale d’un gouverneur britannique qui ne lui a guère laissé la possibilité de s’exprimer, feignant d’ignorer que, conformément au traité de 1984, la République populaire de Chine est souveraine à Hong-Kong et ne comprenant pas que le pluripartisme politique présenté comme le fin du fin de la démocratie est un programme qui a perdu tout pouvoir de séduction là où il est appliqué puisque les changements d’équipe dirigeantes dans les grands Etats occidentaux dominants ne débouchent que sur des politiques identiques qui assurent la domination de plus en plus brutale des forces du Capital sur les sociétés de leur pays et répandent la violence – militaire ou économique par les embargos, les sanctions et le racket de la dette - dans ou contre les pays qu’ils veulent dominer.

Balles   puantes sur le port parfumé

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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 21:11

Ukraine

L’alliance du grand capital oligarchique et de l’extrême droite politique se met en place

Jusqu’à quand durera-t-elle ?

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Parmi les nombreuses décisions prises par le pouvoir issu du coup d’état du 22 Février à Kiev, certaines ont été moins mises en relief que d’autres. Il en va ainsi de la nomination de deux nouveaux gouverneurs dans deux provinces de l’Est du pays, les plus industrialisées.

Il s’agit de

  • Igor Kolomoisky  et de Serhiy Patura  (voir photos)

 

Selon le classement des milliardaires établi et tenu régulièrement à jour par le magazine US FORBES où ils figurent dans le « top 400 » mondial, ces deux oligarques sont parmi les hommes les plus riches d’Ukraine. Leur nomination est une réponse claire à la question de savoir qui étaient les soutiens financiers des émeutiers qui ont occupé pendant 3 mois la place Maidan.

Igor Kolomoisky a été nommé gouverneur de la province du Donets et Serhiy Patura gouverneur de Dniepropetrovsk par décision du « Président » installé en violation de la Constitution ukrainienne. Leur installation à la tête des deux principales régions industrielles d’Ukraine s’inscrit dans une certaine défense de « l’unité ukrainienne » , le gouvernement de Kiev et ses soutiens internationaux (Etats-Unis, Allemagne, France …) voulant garder le contrôle des régions les plus prospères du pays et faire assurer la surexploitation de la partie la plus avancée de la classe ouvrière ukrainienne par ces deux personnages qui ne sont pas des industriels mais des financiers, purs produits de deux décennies d’aventurisme néo-libéral.

Kolomoisky a cette particularité d’avoir la double nationalité ukrainienne et israélienne. Interrogé sur l’antisémitisme violent des partis d’extrême droite qui occupent plusieurs ministères décisifs à Kiev, à commencer par ceux de la défense et de l’intérieur, il a minimisé le problème confirmant ainsi indirectement le soutien de Tel Aviv au coup d’état de Kiev. L’extrême perversité de la politique sioniste qui ne craint pas de s’appuyer sur des antisémites notoires pour faire avancer ses intérêts économiques s’affiche ainsi pleinement.

Evoquant cette question dans sa conférence de presse Vladimir Poutine qui a qualifié Kolomoisky d’ « escroc » a rappelé que ce genre d’alliance contre nature avait un précédent dans l’Allemagne nazie. Dans leur conquête du pouvoir les nazis ont utilisé les SA (section d’assaut) véritables milices de rues pour les actions violentes et s’en sont ensuite débarrassés en 1934 dans la « nuit des longs couteaux » au cours de laquelle les SS ont liquidé physiquement les dirigeants des SA.

Igor Kolompisky à gauche et Serhiy Patura à droite Igor Kolompisky à gauche et Serhiy Patura à droite

Igor Kolompisky à gauche et Serhiy Patura à droite

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4 juillet 2014 5 04 /07 /juillet /2014 16:56

 

Post scriptum du 04.07.2014

 

Conformément aux engagements formels du gouvernement syrien les dernières armes chimiques syriennes ont quitté le territoire de la République syrienne avant la date limite du 30 Juin. Elles ont été embarquées à Lattaquié sur le cargo danois ARK FUTURA .

Celui-ci a fait route vers le port italien de GIOIA TAURO (en Calabre) où l’attendait le navire usine US CAPE RAY. Le transbordement des 78 containers s’est fait en une douzaine d’heures dans la zone portuaire. L’inquiétude de la population locale face à cette manipulation exceptionnelle est à la mesure du silence des autorités locales et nationales qui en Janvier quand le nom de GIOIA TAURO avait été évoqué comme port de débarquement des armes chimiques syriennes avaient juré leurs grands dieux qu’elles s’y opposeraient. Mais l’armée étasunienne est en Italie comme chez elle et les nouveaux ministres italiens Madame Federica MOGHERINI ministre des Affaires étrangères et son collègue ministre de l’environnement Gian Luca GALLETTI se sont félicité de la réussite de l’opération.

Le transbordement achevé les deux navires ont repris la mer le 02.07.2014. Le secret sur le lieu de destination de CAPE RAY avec son chargement périlleux est toujours bien gardé. Les indications fournies : « au large » « dans les eaux internationales » sont bien vagues. Seuls les satellites, les drones et les inspecteurs de l’OIAC (tenus au secret) sauront ….

Les Etats-Unis ont osé dire que cette opération était « le seul aspect positif de la crise syrienne ». Ayant échoué à faire tomber le gouvernement syrien, ayant soutenu des bandes armées dont le seul programme était le meurtre et la destruction du pays ils n’ont effectivement aucune raison d’être fiers de leur politique syrienne et ont bien vite oublié que la destruction des armes chimiques syriennes était une initiative politique Russo-syrienne.

Il reste à espérer que dans des temps prochains pareille initiative sera prise pour la destruction des armes chimiques israéliennes.

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Les étranges pérégrinations des armes chimiques syriennes

 

La destruction des armes chimiques syriennes a fait l’objet de très importantes manifestations d’intérêt au moment où la Syrie a adhéré à la Convention internationale pour la destruction des armes chimiques.

Le silence sur les armes chimiques de deux pays voisins : Israël et Egypte a été à proportion de la publicité considérable faite aux armes syriennes

La destruction des armes chimiques est un processus complexe, long et onéreux et la très grande majorité des pays qui se sont engagés à détruire leurs armes chimiques n’ont pas achevé le processus, le France en tête. A l’inverse des autres pays qui se sont engagés dans les opérations des leurs armes chimiques, la Syrie ne pouvait pas, vu la situation intérieure, dans des conditions de sécurité suffisantes mettre en place les usines de destruction et assurer l’acheminement des armes depuis les lieux de stockage jusqu’aux lieux de destruction. Le gouvernement syrien a en même temps fait savoir qu’il ne pouvait pas assurer le financement de ces opérations estimées à 1 milliard de dollars.

Fut donc mise en œuvre une procédure d’exception. Les armes chimiques syriennes devaient être transportées et détruites hors de Syrie. Une date limite pour ces exportations très particulières fut fixée : le 30 Juin 2014. A quelques jours de cette date, il semble que la plus grande partie de ces armes ait effectivement déjà quitté le territoire syrien par la voie maritime mais que la date limite puisse être respectée.

Bien que peu d’informations ait filtré à ce sujet il convient de souligner que le transport de ces centaines de tonnes d’armes depuis l’intérieur du pays vers le port de Lattaquié où elles ont été embarquées s’est opéré sans incidents, ce qui veut dire que, sous la supervision de l’OIAC, le gouvernement et l’armée syrienne ont assuré la sécurité de ces opérations et que les armes en question ne sont pas tombées entre les mains des groupes armés qui ne pouvaient manquer d’imaginer l’énorme moyen de pression politique qu’aurait constitué la capture d’un des convois transportant ces armes vers Lattaquié.

Une fois les embarquements réalisés a commencé une bien étrange odyssée. Il revient à l’association française ROBIN DES BOIS d’avoir mené une enquête sérieuse et suivie sur cette question. ROBIN DES BOIS a déjà fait la preuve d’une grande capacité d’investigation sur les pollutions marines de tous ordres et se révèle à nouveau comme étant à la pointe de « l’écologisme d’investigation maritime ».

Les derniers communiqués de l’organisation – voir sur le site de ROBIN DES BOIS- font le point de la situation et conduisent en même temps à se poser quelques questions.

  1. Il semble qu’il y ait deux politiques en concurrence pour la destruction desdites armes chimiques : l’une consistant à les débarquer dans un port étranger et à les acheminer vers une usine spécialisée de destruction déjà existante, l’autre consistant à les détruire en mer.
  2. La première hypothèse a suscité de vives réactions populaires et/ou gouvernementales dans les pays où le débarquement des armes a été annoncé que ce soit en Albanie, en Grèce, en Italie et jusqu’en Norvège
  3. La seconde suscite questions et inquiétudes. En effet l’armée américaine a transformé un navire de transport en usine chimique flottante. Il s’agit d’une première mondiale. Le navire CAPE RAY est un navire roulier, sorte de garage flottant destiné au transport des camions et remorques routières. Les experts maritimes et ROBIN DES BOIS considèrent que ce type de navire n’est pas adapté à une activité d’usine chimique embarquée à risques. le CAPE RAY a traversé l’Atlantique et stationne aujourd’hui dans un port espagnol. Cette solution imaginée par l’armée US peut présenter l’avantage de la discrétion, du faible coût – pas de transbordements, pas de nouveaux transports terrestres dans le pays de destination, pas de rémunération de l’entreprise de destruction des produits chimiques– mais est très inquiétante. en effet les traitements chimiques envisagés à bord du CAPE RAY consisteraient à mélanger 700 tonnes de gaz moutarde à 7000 tonnes de soude caustique déjà à bord du navire. Mais à l’issue de ce traitement il resterait 7700 tonnes d’un mélange qui certes ne constituerait plus une arme, mais certainement un polluant marin. En imaginant que le CAP RAY puisse faire en eaux calmes pendant quelques semaines sa petite tambouille que ferait-il ensuite des 7700 tonnes de résidus ?
  4. La tentation évidente est de tout jeter à la mer d’abord pour des raisons de coût ensuite parce qu’une fois le forfait accompli et connu il n’y aurait plus à gérer que les protestations pays voisins, de leurs pêcheurs et de leurs écologistes, un scandale parmi d’autres… ROBIN DES BOIS qui a pris contact avec l’OIAC reconnait que celle-ci est inquiète…

Rendons hommage à ROBIN DES BOIS pour sa détermination à faire la lumière sur cette affaire et restons vigilants.

 

http://robindesbois.org/

 

*L’interview de ROBIN DES BOIS par COMAGUER peut être écoutée dans nos archives sonores

Les archives (pour écoute et téléchargement)

http://www.dotspirit.com

membre : comaguer

code d’accès : amiscomaguer

mot de passe : salvador13bis

 

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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 21:41

A PROPOS DES ARMES CHIMIQUES

Au plus fort de la crise syrienne la question des armes chimiques est venue à la une des informations internationales.

L’animateur des émissions de Comaguer a été sollicité par le REPAIRE de Marseille pour faire un exposé sur ces armes.

La vidéo de cette présentation se trouve dans les archives de l’association LA TELE DU PLATEAU.

http://www.livestream.com/lateleduplateau

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 15:40

« L’Europe chrétienne »

Dans l’abondante propagande qui se déverse ces jours-ci dans les médias dominants et qui vise à persuader les citoyens européens d’aller voter pour élire le prochian parlement européen, un des thèmes classiques est celui de l’identification de l’Europe au christianisme.

Cette identification est aussi discutable que sont difficiles à définir les frontières géographiques de l’Europe ce morceau de continent aux limites tellement incertaines qu’il faut le subdiviser encore pour y insérer des nations et des Etats très divers et on va donc parler d’Europes occidentale, centrale, orientale  et puis l’esprit catégorisateur va s’arrêter stupéfait devant l’immensité russe et décider de dire que l’Europe s’arrête finalement à l’Oural, petit relief inespéré qui permet de tracer une ligne de démarcation Nord-Sud et d’éviter de voir que des citoyens russes peuvent simplement en traversannt une rivière se retrouver en Chine ou en Corée.

Cette imprécision constitutive se retrouve dans le domaine de la religion et prend même dans  ce cas figure de contre vérité historique.

Le Christianisme est né au proche-Orient comme l’attesttent les deux testaments. Dans son développement initial ses grandes figures ne sont pas européennes. Dans les découpages territoriaux actuels Paul  de Tarse serait né en Turquie et Augustin en Algérie. Quand il adopte le christianisme l’empire romain est autant européen qu’oriental et quand tombe l’empire romain d’Occident en 476 il ne reste plus qu’un empire chrétien, celui d’Orient  qui continue à se proclamer romain même si nous l’appelons aujourdhui byzabtin mais dont la langue officielle va rester le grec qui résistera longtemps aux assauts de l’Islam conquérant et  durera dix siècles jusqu’à la prise de Constantinople par les turcs en 1453. Chassé des terres byzantines le christianisme d’Orient continuera à vivre en Gèce , dans les Balkans , et en Russie  sous la forme de la religion orthodoxe. Mis à part le très bref épisode de l’empire de Charlemagne le christianisme mettra longtemps à s’installer comme religion dominante en Europe occidentale qui sera en outre le lieu de l’affrontement sanglant entre catholiques et  protestants.

L’Europe chrétienne présentée comme racine historique des actuelles institutions européennes est donc une mystification propagandiste qui remonte à la fin de la seconde guerre mondiale, mystification d’autant plus facile à mettre en œuvre   que l’histoire de l’empire byzantin, empire chrétien,  est très largment méconnue en Europe de l’Ouest.  Quand les Etats-Unis décident de rompre l’alliance anti-nazie conclue avec l’URSS et de mettre sous tutelle la partie occidentale de l’Europe ils ne peuvent éviter de trouver comme élément idéologique fondateur du projet  transatlantique toujours d’actualité que le christianisme puisqu’on le sait dans l’esprit de leurs dirigeants la création des Etats-Unis est une bénédiction divine qui a conféré à ce pays une mission civilisatrice mondiale.

Les péres fondateurs des institutions de l’Europe occidentale sont tous des démocrates chrétiens, issus et représentants des bourgeoisies chrétiennes qui à l’image du Vatican se sont accommodées plus ou moins allègrement des régimes fascistes installés  à partir de 1920  sur cette partie du continent de Vichy à Lisbonne en passant par Madrid, Berlin et Rome. Sur cette période le livre d’Annie Lacroix-Riz : « Le Vatican, l’Europe et le Reich » est une lecture incontournable.

L’instrumentalisation politique du christianisme par les Etats-Unis et en particulier de la division persistante depuis plus de 1500 ans entre catholiques et orthodoxes est également une constante de leur politique européenne. Cette division est à l’origine de l’opposition entre Pologne et Russie, de la division des slaves du Sud entre Serbes orthodoxes et Croates catholiques , de l’opposition entre l’Ouest de l’Ukraine où sont installés les  uniates rattachés au Vatican et l’Est de l’Ukraine où domine l’orthodoxie. Preuve s’il en était encore besoin que les impérialismes savent utiliser toutes les diversités culturelles et religieuses pour faire avancer leurs projets de domination.

 

 

l'empire byzantin à son apogée vers 600

 

l'empire byzantin en 1025

 

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 15:15

Aprés l'horrible pogrom d'ODESSA l'hypocrisie et le mensonge occidentaux sur la réalité du pouvoir en place à Kiev ne sont plus tolérables. Les donneurs de leçons démocratiques sont désormais disqualifiés . Les craintes que nous exprimions fin Mars dans le texte qui sont plus que confirmées.

 

 

Ukraine

 

L’alliance du grand capital oligarchique  et de l’extrême droite politique se met en place

Jusqu’à quand durera-t-elle ?

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Parmi les nombreuses décisions prises par le pouvoir issu du coup d’état du 22 Février à Kiev, certaines ont été moins mises en relief que d’autres. Il en va ainsi de la nomination de deux nouveaux gouverneurs dans deux provinces de l’Est du pays, les plus industrialisées.

Il s’agit de Igor Kolomoisky  et de Serhiy Patura

Selon le classement des milliardaires établi et tenu régulièrement à jour par le magazine US FORBES  où ils figurent dans le « top 400 » mondial, ces deux oligarques sont parmi les hommes les plus riches d’Ukraine. Leur nomination est une réponse claire à la question de savoir qui étaient les soutiens financiers des émeutiers qui ont occupé pendant 3 mois  la place Maidan.

Igor Kolomoisky a été nommé gouverneur de la province du Donets et Serhiy Patura gouverneur de Dniepropetrovsk par décision du « Président » installé en violation de la Constitution ukrainienne. Leur installation  à la tête des deux principales régions industrielles d’Ukraine s’inscrit dans une certaine défense de « l’unité ukrainienne » , le gouvernement de Kiev et ses soutiens internationaux (Etats-Unis, Allemagne, France …) voulant garder le contrôle des régions les plus prospères du pays et faire assurer la surexploitation de la partie la plus avancée de la classe ouvrière ukrainienne par ces deux personnages qui ne sont pas des industriels mais des financiers, purs produits de deux décennies d’aventurisme néo-libéral.

Kolomoisky a cette particularité d’avoir la double nationalité ukrainienne et israélienne. Interrogé sur l’antisémitisme violent des partis d’extrême droite qui occupent plusieurs ministères décisifs à Kiev, à commencer par ceux de la défense et de  l’intérieur, il a minimisé le problème confirmant ainsi indirectement le soutien de Tel Aviv au coup d’état de Kiev. L’extrême perversité de la politique sioniste qui ne craint pas de s’appuyer sur des antisémites notoires pour faire avancer ses intérêts économiques s’affiche ainsi pleinement.

Evoquant cette question dans sa conférence de presse Vladimir Poutine qui a qualifié Kolomoisky d’ « escroc » a rappelé que ce genre d’alliance contre nature avait un précédent dans l’Allemagne nazie. Dans leur conquête du pouvoir les nazis ont utilisé les SA (section d’assaut) véritables milices de rues pour les actions violentes et s’en sont ensuite débarrassés  en 1934 dans la « nuit des longs couteaux » au cours de laquelle les SS ont liquidé physiquement les dirigeants des SA.


 

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 15:02

De Sétif à Bangui

Les habits neufs de l’incorrigible colonialisme français

 

Bien sur , il ne s’agit plus de massacres de masse ni de bombardements aériens mais la « retenue » néo coloniale est moins le produit d’un adoucissement des mœurs coloniales que d’une prise en compte de l’impossibilité de masquer des horreurs en raison du développement des moyens de communication.

Il faut donc mettre en avant des impératifs humanitaires – dont la géométrie est éminemment variable – obtenir des parrainages internationaux (ONU, UNION EUROPEENNE, UNION AFRICAINE…) et susciter des incitations à l’ingérence proférées par les ONG (Organisations Néo Gouvernementales) spécialisées.

Ayant considéré que l’ex OUBANGUI CHARI avait perdu toute importance stratégique après la disparition de l’URSS, la France a négligé la république centrafricaine y fermant sa base militaire permanente jusqu’à ce qu’elle découvre que son pré carré africain était l’objet de nouvelles convoitises.

Le président BOZIZE avait en effet établi des relations de plus en plus étroites avec la Chine qui investissait, prêtait de l’argent, réalisait de grands projets dans ce pays si pauvre.Se sentant menacé il avait également demandé une aide militaire à l’Afrique du Sud, nouveau membre des BRICS et qui a réussi à placer à la tête de l’exécutif de l’Union Africaine une militante de la lutte contre l’apartheid, Mme Dlamini Zuma. Il fallait donc réaffirmer la présence française et renverser BOZIZE. Le personnage n’était pas au-dessus de tout soupçon, mais avec les mêmes critères de respectabilité il aurait aussi fallu se débarrasser d’Idris Deby, d’Ali Bongo, de Sassou N’Guesso, de Faure Gnassingbé, de Blaise Campaoré.… (liste non limitative)

 

François Hollande joua l’indifférence et la neutralité face à BOZIZE qu’il laissa proprement tomber. Lorsque ,en été 2012, AREVA suspendit ses opérations d’extraction d’uranium en RCA (1), il devint évident que la chute de BOZIZE était proche. Le coup d’Etat ne fut donc pas réalisé par l’armée française mais par des bandes armées qui se jouèrent de la minuscule armée centrafricaine et prirent grand soin de liquider en priorité le maximum de soldats sud africains présents à Bangui en protection rapprochée du Président. Le résultat est là : un chaos généralisé, un gouvernement provisoire sorti des fourgons français, des centaines de milliers de réfugiésetdes affrontements interethniques sanglants qui conduisent le secrétaire général de l’ONU lui-même à évoquer un danger de « génocide ». Le carburant financier de ce désordre est la vente clandestine de diamant dont le sous-sol centrafricain est très riche.

 

Ce gâchis néocolonial n’a d’autre but que d’installer à nouveau à Bangui un gouvernement « ami » de la France, de garantir les parts de marché, d’Orange, Total, Bolloré et les autres et de couronner l’opération par un bain de foule triomphal du président français à Bangui pour lui faire oublier quelques heures son impopularité en France. Mais les temps économiques sont durs et les budgets serrés. La France néocoloniale est donc obligée de tendre la main pour poursuivre son opération. L’Allemagne va suivre ce qui permettra de donner un label européen à l’opération et puis l’ONU va suivre aussi ce qui veut dire un accord des Etats-Unis (2) au Conseil de Sécurité qui a décidé la mise en place d’une force de sécurité de plus de 10000 hommes ….à l’automne 2014. D’ici là, les exils et les massacres se poursuivront. Si toutes ces interventions parviennent à mettre un terme à la crise, mais rien n’est assuré (voire la situation au Congo (RDC) où la présence prolongée de casques bleus ne provoque pas un retour au calme) et si finalement les néocolonisateurs ne choisissent pas de« Somaliser » la RCA, ils essaieront alors de se partager le gâteau. Rien ne dit que celui qui a tiré le premier : la France, aura la plus grosse part et que cette part sera à proportion de ses dépenses militaires engagées. Ainsi va l’impérialisme depuis un siècle et demi!

 

La répression coloniale féroce de mai 1945 en Algérie a ouvert la voie à l’insurrection armée de Novembre 1954.

Souhaitons qu’une nouvelle fois un pays africain ne se transforme pas en champ de bataille d’intérêts capitalistes étrangers.

 

Pour l’heure le désordre centrafricain prend place dans une zone d’instabilité accrue par la guerre au Sud soudan frontalier, zone où les stratèges des monopoles capitalistes concurrents réfléchissent à long terme aux futurs axes de transport pour faire parvenir les trésors miniers et pétroliers des pays enclavés, aux ports d’embarquement (le Cameroun étant géographiquement pour la RCA le mieux placé). Dans l’immédiat la rareté de ses infrastructures routières condamne la RCA à se concentrer sur l’activité diamantaire, la moins exigeante en cette matière mais aussi la plus facile à faire échapper au contrôle d’un Etat faible.

 

  1. Pour exploiter l’uranium centrafricain AREVA a pris le contrôle d’un outsider canadien  qui avait obtenu les permis de recherche nécessaires. L’énormité de la transaction réalisée entre les deux tours de l’élection présidentielle française de 2007 fait l’objet de poursuites judiciaires.

 

  1. Les Etats-Unis sont très probablement présents militairement sous le prétexte classique de lutte contre le terrorisme, « l’armée de résistance du seigneur » sévissant dans le Sud est de la RCA. Cultivant la discrétion ils assurent néanmoins avec leur avions stationnés à Djibouti, le transport aérien d’une partie des troupes étrangères

 

 

 

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27 mars 2014 4 27 /03 /mars /2014 10:15

LE 6 FEVRIER 1934 vu par SIMON SABIANI

Un document peu connu sur les évènements du 6 Février 1934

 

Simon Sabiani est un homme politique assez connu. Il revient de la grande guerre blessé et comme beaucoup d’anciens combattants déterminé à s’opposer à la réédition de la grande boucherie. Cette attitude le conduit à rejoindre le Parti communiste français dés sa création au Congrès de Tours. Il s’oppose assez vite au PCF, le quitte et va entamer un parcours de gauche à droite très semblable à celui de Doriot au niveau national. Il sera d’ailleurs un des fondateurs du PPF en 1936, soutiendra activement le régime de Vichy dans toutes ses œuvres, fuira en Allemagne ,sera exfiltré en 1945 par des voies vaticanes vers l’Argentine et finira ses jours à Barcelone en 1956.

De sa rupture avec le PCF il conservera une haine féroce pour les « bolchéviques » comme on dit à l’époque et sa carrière politique à Marseille sera marquée par des rapports de plus en plus étroits avec à la fois la grande bourgeoisie armatoriale locale et la pègre. Mais comme les autre doriotistes il gardera un discours et un vocabulaire très « national et socialiste » et fondera localement un parti le « PARTI SOCIALISTE COMMUNISTE » dont la démarche consiste à arracher un électorat populaire à la fois à la SFIO et au Parti Communiste.

Elu député en 1928 il se trouve en séance au Palais Bourbon le 6 Février 1934. Il doit son siège de député à une curieuse élection qui annonce très clairement son parcours futur. Au premier tour il n’est devancé que par CANAVELLI le candidat de la SFIO. La Droite battue se trouve devant le dilemme de soutenir au second tour le candidat de la SFIO ou le candidat du « PARTI SOCIALISTE COMMUNISTE » (PSC). Son choix sera confirmé par le porte parole de la bourgeoisie commerçante qui financera la campagne de SABIANI et expliquera avoir soutenu « le moins rouge des deux ». En 1934 SABIANI est député non inscrit.

Il est également depuis les élections municipales de 1929 le premier adjoint du maire de Marseille à nouveau au titre d’une combinaison hostile à la SFIO et au PCF. Le maire Simon Flaissières élu en 1929 meurt en cours de mandat et il est remplacé par le docteur Ribot un personnage falot qui laisse la réalité du pouvoir à Sabiani.

Dans une annexe de la thèse de doctorat du 3° cycle non publiée que lui a consacré M. VAUCOURET en 1979 figure le récit par SABIANI de la journée du 6 Février 1934 écrit le onze Février et publié le 16 Février dans « Marseille Libre » le journal de Sabiani financé par le patronat. Le détail des dates est important en ceci que le 9 février a été organisée la première riposte syndicale à l’action violente des Ligues le 6 février et que le 12 aura lieu la convergence des deux manifestations de défense de la République organisées séparément par la SFIO et le PCF, convergence qui marquera la fin de la rupture du Congrès de Tours et sera la source politique du Front populaire et de la réunification de la CGT.

Sabiani, on le verra à sa critique de la grève générale du 9 Février, a bien senti que l’échec des Ligues et le caractère dramatique de la manifestation du 6 allait produire un renversement de la situation politique confirmé par la manifestation du 12 (donc avant la publication du texte) et auquel il est décidé à s’opposer jusqu’à la mort (voir les dernières phrases de l’article). En même temps son témoignage montre qu’il a bien compris que l’émeute avait été soigneusement organisée par des groupes qu’il connait certainement - les Croix de feu, les Camelots du Roi et l’action française sont très actifs dans la région marseillaise et Sabiani est un politicien très actif et averti - mais qui ont leurs racines dans des milieux sociaux de la petite et moyenne bourgeoisie traditionnelle différents de ceux où Sabiani recrute ses partisans et ses hommes de main. Etait-il dans le secret ?

Ni l’article ni la thèse elle-même ne permettent de répondre à la question mais il est certain qu’il avait lui-même et son parti mis en pratique localement l’alliance entre bourgeoisie d’affaires et mouvements de rue portés à la violence. *

La lecture de ce texte donne à réfléchir sur ce qu’est la base de masse du fascisme, sur son vocabulaire trompeur et sur ce qu’elle peut devenir lorsque la grande bourgeoisie décide d’avoir recours à ses services. Cette réflexion n’est pas sans intérêt dans la période actuelle.

 

*Nota bene : les lecteurs qui ne sont pas familiers avec les noms et les personnalités politiques cités dans l’article de Simon Sabiani peuvent utilement se reporter au livre d’Annie Lacroix-Riz Le CHOIX DE LA DEFAITE qui traite de cette période particulière de l’histoire de France et en particulier au chapitre 3. Ils y retrouveront le nom du préfet de police Jean Chiappe que Sabiani ne nomme pas mais qu’il évoque dans le paragraphe « La Grande faute » en en minimisant la responsabilité.

 

DISCOURS DE SIMON SABIANI DU 11 FEVRIER 1934

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Camarades, à mon tour, je dois vous adresser non seulement mes remerciements les plus chaleureux, mais les plus émus pour la façon dont vous avez répondu à cet appel. Il est indiscutable que les membres de mon Parti et mes amis peuvent aujourd’hui se rendre compte de la gravité de l'heure, et qu'ils veulent savoir exactement la ligne de conduite qu'ils doivent suivre.

Nous aurions manqué à un devoir impérieux pour tous, en ne nous réunissant pas ce matin, en ne convoquant pas les amis pour converser avec eux de ce qui se passe. C'est donc une conversation que nous allons tenir, au cours de laquelle nous passerons en revue le passé de notre Pays, son présent et surtout son avenir. Conversation au cours de laquelle nous aurons à déterminer exactement la ligne de conduite que nous allons suivre, afin que nous donnions à la Ville de Marseille, non seulement l'impression d'hommes qui savent ce qu'ils veulent, mais qui peuvent faire figure de dirigeants.

Vous avez répondu nombreux, vous a dit notre camarade Philibert Géra!d ; il ne pouvait pas en être autrement. Je suis fermement convaincu que le souci de notre Pays est partagé par vous tous, au même titre, bien entendu, car enfin il y a un certain calme nécessaire, je dirai même indispensable dans les heures affreuses que nous vivons. Enfin, il faut aussi que nous sachions que si demain il y a combat, il nous faut déterminer l'attitude que nous aurons.

Mes amis et les membres de mon parti ont estimé qu'ils ne pouvaient pas demeurer indifférents en présence de la situation créée à l'heure actuelle. En effet nous nous rendons compte que le pays qui avait la prétention d'être à gauche, est aujourd'hui dirigé par un gouvernement de droite, et nous en sommes à nous demander qui s'est trompé. Est-ce le pays qui s'est trompé en votant pour des hommes de gauche? Sont-ce les hommes de gauche qui ont trompé le pays lorsqu'ils sont arrivés à la Chambre? (applaudissements)

Depuis 1932, 400 députés n'ont pas su faire triompher les idées, mais ils ont dressé une plate-forme de leurs appétits, qui se sont traduits non pas par une action de masse, non pas par une action contre le capitalisme, mais simplement par une action d'égoïsme, par une action d'hypocrisie, par une action de mensonge et des profits constants.

Les hommes de gauche, à quelque parti qu'ils appartiennent, au Parlement, sont responsables de ce qui arrive aujourd'hui. Je n'en veux pas aux hommes de droite qui sont au pouvoir, ils ont agi pendant des années; sachant qu'ils avaient devant eux des hommes qui n'auraient pas résisté: ils avaient devant eux 400 députés non pas les représentants du prolétariat, mais de véritables profiteurs de la bourgeoisie. (vifs applaudissements)

Et c'est ainsi que ces hommes, avec le cynisme que nous connaissons dans les rangs de la droite, l'astuce qu'ils possèdent, et même le courage de certains, parce qu'il y en a qui ont été très courageux, et bien entendu la situation économique aidant, ces hommes, obéissant à une conduite tracée, ont déterminé leur attaque à différentes reprises, ont commencé par user tous les hommes de gauche et les ont usés avec leurs interventions au Parlement.

Mais ces hommes qui ont usé la gauche, aidés par la situation économique faite, ont profité de la première occasion favorable pour déclencher dans le pays une attaque qui devait coûter la mort au Cartel des gauches, et par là même, aux représentants des hommes de gauche, aux représentants du prolétariat pour ainsi dire.

L'AFFAIRE

C'est ainsi que l'affaire Stavisky nous a amené là où vous savez. L'affaire Stavisky, ainsi que beaucoup de scandales, n'est ni plus ni moins qu'un scandale, c'est banal dans tous les pays, et depuis toujours. Ce n'est pas le premier que nous avons; si nous remontons dans notre histoire, nous trouvons l'affaire de Panama, aussi grosse de conséquences. Il y a aussi d'autres affaires grosses de conséquences. On n'a point fait le bruit qu'on a voulu faire aujourd'hui pour l'affaire Stavisky, et remarquez ceci, c'est que je prononce ces paroles, non pas pour excuser ceux qui se sont faits les complices de Stavisky, ils sont condamnables, ils doivent disparaitre, mais je ne puis m'empêcher de voir ce qu'il y a là-dessous de jésuitisme, d'hypocrisie lamentable de la part des représentants de droite qui ont profité de l'affaire Stavisky pour donner un coup mortel à la démocratie. (Applaudissements)

En effet, l'affaire Stavisky n'a pas été la seule. Avant nous en avions eu d'autres sur lesquelles on n'a pas tant fait de bruit, pour ne parler que de l'affaire Oustric, sous M. Tardieu ; elle a été tenue sous silence; dans des conditions invraisemblables; on a mené cette affaire, on n'a pas fait grand bruit et pourtant elle coutait 250 millions à l'épargne nationale.

Tardieu et Flandin étaient alors au pouvoir, personne n'en a parlé, les ministres qui trempaient dans cette affaire n'ont pas été poursuivis, tout est passé sous silence. Le pays était très satisfait. Nous pourrions aussi parler de l'affaire de l'Aéropostale où Flandin a touché de très près au scandale.

LE VEAU D'OR

Ils n'ont pas su affermir la majorité des hommes de gauche que nous avaient déjà donné les élections de 1924 et en 1925 il leur a fallu laisser le pouvoir pour faire place aux hommes de droite.

Pour quelles raisons ? Tout simplement parce que les banquiers et les affairistes de notre pays, les financiers internationaux, leur avaient imposé leur volonté et comme les hommes politiques à quelque parti qu’ils appartiennent pour la plupart en même temps qu’ils sont des dirigeants sont des hommes à vendre, ces financiers ont contraint les hommes politiques du parti radical-socialiste, du parti socialiste unifié et des républicains socialistes, à s'incliner devant le veau d'or.

(Applaudissements)

ATTAQUE DU FRANC

Aujourd'hui, c'est la même situation, ce sont les mêmes conditions de l'attaque, non seulement préparée au point de vue politique, mais surtout au point de vue financier et économique. Ce sont les banquiers qui possèdent le pouvoir aujourd'hui. Ils ont vu arriver Daladier. Ils ont posé leurs conditions formelles qui consistaient à ne pas avoir d'hommes de gauche au pouvoir, à les obliger à s'en aller. Leurs conditions consistaient surtout à dire que s'ils n'avaient pas satisfaction ils allaient faire une autre attaque beaucoup plus formidable, c'était l'attaque du franc qu'on allait déclencher à la veille du 6 février. L'attaque du franc -a été faite quand même dans des conditions qui ont provoqué en 24 heures 8 milliards de retrait d'or de la Banque de France.

Certainement, un pays qui se trouve aux prises avec l'opinion répandue dans le public que la moralité de notre pays n'est plus ce qu’elle doit être, c'est-à-dire rectiligne, droite comme elle a toujours été, mais qu'elle n'est plus consciencieuse, troublée, devait :faciliter l'attaque du franc dans des conditions déterminées, permettant à ceux qui voulaient imposer leur volonté, d'avoir raison.

COURSE AUX PORTEFEUILLES

Et c'est ainsi qu'après avoir tenu deux ans de Parlement, nous avons perdu notre temps, nous n'avons rien fait, nous avons assisté à un spectacle lamentable: des hommes qui n'aspiraient qu'au pouvoir, les uns voulant être ministres, comme dans le parti radical socialiste, qui compte 165 membres, tous désireux d'arriver à être ministres. Et 25 ou 30, dans ce nombre aspirant à être Président du Conseil - Envers et contre tous! Non pas avec l'idée de faire du travail pour notre pays, non pas avec l'idée de défendre la démocratie, mais avec la préméditation de l'homme qui au pouvoir pendant un court passage saura profiter de ce pouvoir, pour en retirer le bénéfice que tout le monde connait, en fin de compte.

L'EQUIVOQUE DU SOUTIEN

Et, à côté de çà nous avons le parti révolutionnaire socialiste unifié qui ignorant les réalités ou faisant semblant de les ignorer, qui tantôt sera contre le gouvernement de gauche et qui tantôt se dira son soutien. Les Socialistes unifiés, les révolutionnaires en "peau de lapin" comme les a appelés Edouard Herriot, n’ont pas défendu le prolétariat, mais simplement défendu l.es intérêts des quelques individus qui commandent dans leur parti. (Applaudissements)

L'ARISTOCRATE S.F.I.O.

C'est ainsi qu'à différentes reprises, Mr. Léon Blum, bourgeois par excellence, qui a non seulement l'allure d'un bourgeois mais qui en a la parole, et qui trahit le bourgeois dans le moindre de ses gestes, le plus fieffé bourgeois aristocrate de notre pays, Blum a manœuvré les ficelles de la majorité dans la coulisse, s’entendant avec Tardieu pour essayer d'attacher le gouvernement qui ne faisait pas son affaire, de le culbuter le moment venu, et le lendemain de prendre le gouvernail avec les radicaux ou d'autres et démontrer ainsi qu'il faisait partie des démocrates sincères de la Chambre.

Mais, en faisant ainsi du Jésuitisme, de l'hypocrisie, cet homme-là attaquait tous les présidents du Conseil qui ne lui donnaient pas les satisfactions qu'il demandait et qui consistaient dans la défense d'un singulier marxisme. Lorsqu'il demandait des satisfactions, il les demandait avec la pensée d'en tirer constamment profit pour lui ou pour les siens. Il les demandait surtout avec cette intime pensée d'obtenir des gouvernements au pouvoir, ce qu'ils pouvaient donner en dehors des batailles que le prolétariat lui-même pouvait engager.

QU'A OBTENU LE PEUPLE?

De tout cela ce n'est pas le peuple, ce n'est pas notre pays qui a profité. Il n'a jamais donné ce que nous pourrions appeler la « Manne gouvernementale » à des gens affamés; à ceux qui aujourd’hui sont obligés de subir le chômage, cette calamité qui ronge notre pays. Nous avons vu partout, dans tous les services du ministère, dans toutes les administrations, des hommes, des socialistes unifiés, qui étaient élevés à des places très importantes, nous avons vu des francs-maçons qui s'emparaient un peu partout du pouvoir, dans les administrations, non pas pour servir le prolétariat mais pour servir leur propre intérêt. (Applaudissements)

C'était la course de vitesse et une course de vitesse pour gagner quelques points dans les batailles où le destin du peuple n'avait rien à voir.

Je vous parlais des batailles parlementaires qu'ils pouvaient livrer pour le compte de leurs amis, mais vous pensez bien qu'à l'heure où nous sommes, il n'est plus possible de continuer

À croire que la politique, à travers le suffrage universel, consiste surtout à partager la "manne céleste", vous pensez bien que le Pactole qui a tant coulé pendant quelques années est aujourd'hui tari. Tout a une fin, et cette fin ne pouvait être déterminée qu'autant qu'une affaire Stavisky donnait aux hommes sincères de la République non seulement la possibilité de la mettre en valeur, mais de montrer qu'ils sont des hommes de bonne foi.

JUSQU'AU SANG

Est-ce qu'il y a exagération de la part de ceux qui attaquent le régime? Je prétends que non. Nous devons considérer que dans la République démocratique et prolétarienne, les prérogatives ne sont pas du côté de la masse. C'est pourquoi l'on a dit qu'il s'est trouvé dans les rangs de gauche, des hommes trop faibles, qu'il s'est trouvé parmi les hommes de gauche des gens en nombre considérable qui n'ont vu que le profit à tirer de la République, des hommes de gauche qui n'ont considéré la République que comme une "vache laitière" qu’on pouvait traire jusqu'à lui tirer son sang.

Pour le compte de qui ? Non pas pour le compte du prolétariat, mais pour celui de quelques individus dans notre pays. Et alors, pas d'étonnement, ils ne sont pas du tout dans la ligne de conduite déterminée. Dans les hommes politiques d'aujourd'hui, nous en arrivons à reconnaître ceux qui nous ont amenés à l'état actuel, dont nous ne sortirons qu'autant que nous retrouverons notre énergie clairvoyante, que nous ferons avec sérénité des réflexions pour que nous puissions demain reprendre le mouvement, combattre nos adversaires, et en même temps les individus qui nous ont attaqués.

Dans quelles conditions ? La classe ouvrière est en désarroi; elle a supporté d'ignorer totalement ce qui se passait dans les rangs adverses, de se mettre un bandeau devant les yeux et de ne pas constater la politique lamentable faite par des hommes de gauche, politique qui nous a amenés au résultat où nous sommes.

LE CHANTAGE BLUM

Et la chambre de 1932, qui fait 6 ministères en l'espace de deux ans, que dis-je dans l'espace de 18 mois exactement, qu'a-t-elle fait ? Les uns et les autres étaient aplatis devant le grand prêtre Blum, qui venait à la tribune indiquer qu'on ferait on ne ferait pas le soutien du gouvernement, instaurant ainsi un intolérable chantage. Pour ne pas subir cette ignoble pression, pour rester digne de ceux qui me mandataient, j'ai voté Contre le gouvernement quand Blum le soutenait et pour lui quand Blum l’abandonnait ! (bravos prolongés) .

En effet, chers amis, je sentais qu’il n'y avait pas possibilité de déterminer un programme de politique franche et loyale, je sentais une politique de profits, et voyais des malheureux nommés ministres, appelés les uns après les autres à la présidence du Conseil.

HERRIOT-CHAUTEMPS-SARRAUT.

Nous les avons vus à l’heure, les uns pleins de bonne volonté, honnêtes, loyaux. Je vous citerai Herriot, sur lequel je vous dirai mon mot, parce qu'il faut dire ce que l'on pense en de semblables circonstances. Herriot, grand honnête homme, propre et trop bon malheureusement, tout sentiment, s'imaginant sans doute que tout le monde est fait à son image. Ce qui n'est pas exact, connaissant comme nous les connaissons les mauvais esprits dont souffre l'humanité.

Herriot est un cerveau étonnant, mais fait surtout pour le silence du cabinet de travail, et non pour la lutte. Il ne voyait que les avantages. Il aurait de jeter un coup d'œil sur les membres de son parti incapables d'agir pour réaliser une stabilité mais prompts à discerner leurs profits. Amis, Herriot on l'a remplacé par Sarraut, Chautemps, Daladier.

ON CONNAISSAIT STAVISKY

Est-ce que l'on peut prétendre honnêtement, que le scandale Stavisky qui dure tout de même depuis 1926 n'a éclaté que depuis à peine un mois? Est-ce que demain nous n'aurons pas la preuve qu'il était depuis longtemps connu de certains fonctionnaires, et à plus forte raison des ministres qui étaient en place? Il n'est pas possible qu'un ministre de l'Intérieur comme Chautemps qui a vécu deux ans, sans désemparer au Ministère de la place Beauvau, il n'est pas possible que cet homme n'ait pas connu de très près les agissements de Stavisky. Et alors ? Si Chautemps a connu ça, pourquoi n'a-t-il pas pris des mesures, les mesures qui s'imposaient vis à vis de cet homme afin de le mettre hors d'état de nuire, en temps opportun t

En attendant c'est un crime énorme qui a été commis au détriment des épargnants de notre pays. Si Dalimier en savait autant que Chautemps, pourquoi n'a-t-il rien fait au ministère et pris les mesures nécessaires ? Et si M. Durand, ministre du commerce envoyait ses propres employés pour conseiller à Dalimier de signer cette fameuse lettre qui a permis tout cela, pourquoi n'a-t-on rien dit à la chambre, pourquoi n'a-t-on rien fait?

Tout cela vous démontre leur culpabilité, parce qu'ils avaient à côté d'eux, des hommes qui profitaient de l'escroc Stavisky.

REPUBLIQUE DES CAMARADES

Il y en a tant à placer des camarades et des amis ! Et ce qui s'est déclaré au Ministère de l'Air, au Ministère des Travaux Publics, au Ministère de l'Intérieur?

C'est tellement vrai que l'on a vu le spectacle d'une employée, rédactrice du Ministère de l'Air qui avec un autre employé, trouvait le moyen de sortir des dossiers qui pesaient plus de 200 kilos, alors qu'il fallait des charrettes pour les traîner, sortir ces dossiers tout tranquillement et sans être vus. Et cela intéressait la Défense Nationale. Et personne n'avait rien vu, n’avait rien à dire la dessus. Comment pouvait-on s'emparer de pareils documents sans être inquiétés? Alors qu'on pouvait s'emparer de tous les éléments convaincants. Puisque Blum le grand prêtre était au pouvoir, il pouvait dénoncer aussi le scandale Stavisky et l'arrêter net.

LE "POUVOIR" A BLUM

Blum disait il y a 8 jours : "Je suis prêt à prendre le pouvoir". Or, je suis à me demander s'il en est capable, s'il est capable de 'déterminer une action pour amener le prolétariat au pouvoir. Personne ne peut y croire. Les hommes ne se tromperont pas deux fois ; nous saurons bien distinguer ceux qui ne reculeront pas devant les responsabilités et les actes à accomplir. (Applaudissements)

MESURES POUR RIEN

L'affaire Stavisky a mis on peut le dire le feu aux poudres. Elle permettra de cacher, de passer sous silence tous les gros scandales qui dépassent l'affaire Stavisky de 1000 coudées. En voulez-vous une preuve? On désirait une commission, elle a été proposée par un homme de droite, Ybarnegaray, j'ai voté contre, pourquoi ? Parce que j'estimais que le gouvernement devait, dans les 15 jours, rapporter à la chambre et au pays, la liste des coupables, prononcer immédiatement les sanctions qui s'imposaient, on ne l'a pas fait.

Chautemps était dans l'impossibilité de prononcer la moindre sanction; il s'en est remis à un inspecteur de la santé qu'on appelle Bonny et qu'on offrait ensuite en holocauste, suivi de deux commissaires de police déplacés. Pourtant l'affaire Stavisky était connue du Parquet et de la section financière du Parquet, comme elle l'était des dirigeants de la sureté générale.

Il y a des hommes qu'il fallait frapper séance tenante. On atermoyait parce que le beau-frère de Chautemps était à la tête du Parquet, et qu'il était le véritable responsable. (Applaudissements)

Si bien, qu'au bout de 15 jours, nous constatons que nous ne savons absolument rien. Chautemps se présente les mains vides, Sans crânerie d'ailleurs (car il crâne volontiers dans les affaires qui l'intéressent, à la tribune, par exemple contre moi, lorsqu'il s'agit d'une affaire intéressant la Ville de Marseille). (Applaudissements)

Mais il ne crâne plus, lorsque directement on lui envoie une flèche qui l'oblige à mettre le genou par terre

EFFONDREMENT DES MINISTERES

Et, lamentablement, les ministères s'effondrent, donnant le spectacle qu'au lieu d'avoir des hommes qui sont de véritables démocrates, nous avons eu des profiteurs de la démocratie au pouvoir. Chautemps s'en va. Grand désarroi dans le pays, il <faut le remplacer. Mais par qui? On ne sait pas. Malgré sa bonne volonté, Herriot, il faut bien le dire, Herriot à lui seul est, incapable de tirer notre pays de là. Parce qu'il est trop bon, il a des faiblesses.

Herriot n'est pas un homme d'attaque, ce n'est pas un homme de combat. C'est un intellectuel travaillant en silence dans son cabinet. Incontestablement, il ne faisait pas l'affaire.

Après Herriot on faisait appel à un homme qui avait donné depuis de longues années déjà la preuve de son honnêteté, la preuve de son attachement indéfectible aux idées de gauche, la preuve, en même temps, qu'il était prêt assumer les responsabilités du pouvoir. Et l'on avait la conviction profonde que la République aurait été sauvée, parce qu'elle aurait été défendue par lui. Nous lui avons fait confiance, et lorsque le 6, il s'est présenté à la chambre, comme je vous l'ai déjà indiqué, il y a eu des fautes commises par lui, fautes très graves, qu'un homme de pouvoir ne doit pas commettre, et dont il aurait pu réparer les effets s'il les avait perçus.- Malheureusement, ils ne peuvent pas s'en tirer, les hommes qui ne sentent même pas les fautes qu'ils ont commises.

LA GRANDE FAUTE

Daladier, lui aussi a frappé trop tard, c'est certain, ou il n'a pas assez frappé, c'est encore certain. Daladier arrive au pouvoir et forme son ministère. Lorsqu'il sent que les élus du Parti socialiste unifié ne veulent pas le suivre, que tantôt ils se rangeaient à ses côtés, que tantôt ils le combattaient, il mesure que le pouvoir sera difficile, car il lui faudra expier la grande faute d'avoir dit à Blum: "Je n'ai ni capitaux, ni capitalistes à défendre".

Daladier ne voulait ni de Marin, ni du groupe Flandin, ni de la politique d'autres chefs de groupes. Il s'adresse à des individualités parce qu'il veut montrer au pays qu’il y a intérêt à créer un ministère qui sera en somme un ministère de concorde, et je suis convaincu que c'était là son sentiment intime. Il y a peu de jours qu'il est au pouvoir. Il forme un ministère de concentration avec des membres du centre et de la droite. Puis, il appelle immédiatement quelqu'un, un homme qualifié d'ailleurs, il faut bien le dire, et qui administra une ville pendant 7 ans (applaudissements). Et là, il commet une faute, une faute très grave contre celui qui était le Préfet de police de Paris.

Il lui affirme des sentiments très affectueux, il échange avec lui des propos confiants et va jusqu'à lui dire: "Nous marchons la main dans la main, est-ce que je peux compter sur vous ? Vous pouvez compter sur moi".

Oui, il fallait frapper cet homme le premier jour de l'arrivée, ou il ne fallait plus le toucher. On ne fait pas impunément cette comédie devant le pays tout entier.

Lorsque deux jours après, M. Daladier, sans prévenir, envoie en pleine nuit un Préfet de police pour le remplacer immédiatement, eh bien qu'a du dire celui qu’on remplaçait?

On ne remplace pas ainsi quelqu'un séance tenante. Et cela a porté un coup mortel à celui qui a commis la faute. (Applaudissements)

Le Préfet remplacé était-il coupable? Sans doute, cette culpabilité n’est pas bien grande ou inexistante, puisqu'on propose à l'homme qui est à ce moment Préfet de police, de partir pour la plus belle vice-royauté qui existe, on lui propose le Maroc, ce n'est pas peu dire ! Ou il ne vaut rien ou il vaut quelque chose ! Pourquoi le remplacer? Parce qu'il n'a pas vos idées. Mais on n'est pas obligé d'avoir à la tête des services des hommes qui partagent les idées du Pourvoir.

A certains moments, comptable de la sécurité publique, j'ai le droit d'exiger que ceux qui sont à la tête des services, qui ont des responsabilités, parce qu'ils ne pensent pas comme moi, soient obligés de s'en aller!

Mais alors il fallait le dire aussi. Il fallait dire à Monsieur le Préfet de police, du moment qu'il ne partageait pas les opinions du président du Conseil des Ministres, très gentiment "Je n'ai pas confiance en vous." Et c'était le droit le plus absolu du président du Conseil.

Mais le président du Conseil n'avait pas le droit de commettre cette erreur formidable de lui dire qu'il avait confiance et de le frapper 48 heures après.

Le pays ne comprend pas cette volteface. Le pays n'est pas habitué tout de même à ces atermoiements, qui consistent à faire des dosages pour satisfaire tout le monde, et à la fin du compte ne donner satisfaction à personne.

Vous devez bien penser que l'affaire Stavisky avait fait assez de bruit dans Paris et qu’elle avait ému profondément l'opinion de notre pays. Oh en avait assez, il fallait à la tribune donner la raison de tels actes. Rien, absolument rien de tout çà. Pas de sanctions.

Comme sanction, on peut trouver ridicule qu'on trompe un homme après lui avoir dit qu’on avait confiance en lui, qu'on le remplace et qu'après cela on lui propose la résidence dorée au Maroc.

C'est certainement un acte qui n'a pas été réfléchi de la part de Daladier. Il lui fallait en donner l’explication.

. .. ET LES AUTRES

A côté de cela il fallait immédiatement déplacer Thomé pour donner au pays l'impression qu’on prononçait des sanctions. Thomé était directeur de la sureté. On lui octroie un poste qu'il n'a jamais occupé, qu'il ne connaît pas. Mais, il y en a qui ont la science infuse ! Et c'est pour cela qu’on voit Thomé à la Comédie Française ! (Rires et applaudissements)

C'est un véritable Vaudeville. Et pendant ce temps, au directeur de la Comédie Française, qui est là depuis des années, qui ne fait pas de politique, qui ne commet aucune faute, qui est l'ami des artistes et du public, à cet homme-là, sans rime ni raison, on dit: "Allez-vous en, nous vous remplaçons par Thom."

L’opinion, déjà inquiétée par toutes ces affaires, se rend compte qu'on ne sait plus sur quel pied danser. Daladier se présente à la chambre donc, le lendemain, et dans quelles Conditions ? Il se présente avec une besace pleine d'erreurs, entouré, il faut bien le dire, de quelques jeunes ministres qui auraient pu être l'espoir de notre pays. Je reconnais volontiers que parmi eux il y a quelques hommes, 5 ou 6 qui ont des qualités que nous ne pouvons pas nier. Mais ils sont entourés aussi de quelques vieux qui, aujourd'hui, sont très heureux de vivre dans le calme, des braves gens qui, après une longue vie de bataille, sentent qu'ils sont sur le point de se retirer. Par conséquent, ce n'est pas parmi eux qu'on va trouver le fluide nécessaire, l'énergie indispensable pour communiquer le calme à la foule, pour se rendre ma1tre de la foule.

"DONNANT, DONNANT"

Daladier en arrive au processus lamentable que vous connaissez. Blum huit jours auparavant, l'avait attaqué très gravement et pour quelles raisons ?

Daladier est l'ennemi de Blum, personne ne l'ignore, c'est son adversaire de tous les instants. Mais Blum, ce jour-là, éprouve le besoin de l'appuyer et prend ses responsabilités après l'avoir attaqué 6 jours avant.

Savez-vous pourquoi? Parce que Blum n'avait promis le soutien qu'autant que Daladier lui apporterait la tête du Préfet de police. Voilà pourquoi Mr. Blum soutenait le ministère de Mr. Daladier.

Il ne s'agissait pas pour Blum de savoir si Daladier s'occuperait de la semaine des 40 heures ou du contrôle des banques, ni s'il mettrait un terme à la crise économique, ni s'il apporterait une amélioration à la lamentable crise du chômage, non, il fallait à tout prix exiger la tête du Préfet de police de Paris. C'est à de telles conditions que le "dur" des "durs" avait voté pour le ministère Daladier. (vifs applaudissements)

Bien entendu, Daladier, comme d' habitude - même s’il y en a parmi mes amis, je suis obligé de le dire - Daladier, a été tout simplement le jouet mis entre les mains de la franc-maçonnerie de notre pays. Vous l'ignorez peut-être, mais à l'heure actuelle, elle essaie encore de jouer un rôle, et comme conséquence du rôle joué, nous amène aux pires catastrophes.

Il y a déjà longtemps que la franc-maçonnerie règne, au détriment des intérêts de notre pays tout entier. (vifs applaudissements)

REMOUS

Daladier a donc cédé immédiatement. Ebullition devant une faute aussi capitale, des 4 millions d'hommes, des 4 millions d'habitants dis-je, sinon d'hommes que compte Paris, 4 millions parmi lesquels il y a des gens qui voient clair, il y a des gens qui en ont assez, il y a des gens qui ont décidé de manifester.

Les uns veulent manifester paisiblement, ce sont les Associations des anciens combattants et les Croix de feu, les autres comme les jeunes gens des Jeunesses patriotes, veulent manifester en chantant, et ils sont tout de même nombreux à Paris.

D'autres comme les Communistes veulent manifester à travers les rues de Paris en braillant comme ils font d'habitude. Et, enfin, ceux qui sont ou plutôt qui ont été pendant cette journée du 6 février, le plus grave danger pour nous autres, les factieux du moment, les camelots du Roy qui eux voulaient manifester en frappant, en prenant le dessus, si l'occasion s'était présentée.

A l'extérieur des grilles du Palais Bourbon, il y a des centaines, des milliers d'hommes qui se réunissent. A l'intérieur le gouvernement est à son banc et le président nous lit une déclaration qui ne disait pas grand-chose, où l'on ne trouvait rien, où l'on ne trouvait pas l'énergie qui était indispensable, où l'on ne sentait pas. L’autorité qui aurait da se montrer à ce moment-là.

OU EST LE PRESIDENT ?

Gravement il monte à la tribune, on le reçoit avec des sarcasmes. Pourquoi? Et au bout de trois minutes, il arrive ce qui n'a jamais vécu dans l'histoire de notre pays: le président de la chambre quitte son fauteuil et s'en va, laissant le président du Conseil c'est-à-dire le véritable patron de l'heure, seul à la tribune sans présidence.

Cela ne s'était jamais vu ! C'était la première fois que cette manœuvre était employée, consommée pendant 5 bonnes minutes. Le président du Conseil était à la tribune pour lire la déclaration ministérielle quand tout à coup, se retournant, il ne voit plus le président de la chambre, le président de la chambre s'en était allé il n’y avait plus personne pour diriger les débats.

Nous avons essayé de trouver dans l'histoire de notre pays, un fait semblable. Nous avons appris que sous le ministère Waldeck-Rousseau au moment où une discussion fébrile avait Iieu concernant les libertés de cette époque, le président du Conseil, avait la parole et à un moment donné le président de la chambre faisait semblant de se couvrir, de vouloir placer son chapeau, son "gibus". Il en fut empêché par les députés, séance tenante.

SOUS LES BAIONNETTES

Pourquoi Bouisson a-t-il eu cette attitude? Parce qu'il y avait trop de trouble, trop de bruit à la chambre. Mais si vraiment il avait eu peur, il avait des hommes pour le garder- et comment! Il y avait là des baïonnettes, des fusils.

Mais vous sentez bien que lorsqu'un pouvoir démocratique en arrive à discuter les intérêts du pays, sous la protection des baïonnettes, des canons, des mitrailleuses, la démocratie qui est au pouvoir n'est plus une démocratie qui gouverne c'est tout simplement une démocratie qui s'en va. (vifs applaudissements)

Il n'est pas possible de prétendre qu'un Parlement démocratique légifère dans un palais autour duquel il a force armée.

Ce n'est plus un pouvoir démocratique, c'est tout simplement un pouvoir de factieux, qui tente de s'imposer à l'opinion publique. Par conséquent, il ne peut plus se maintenir au pouvoir. Enfin Bouisson est rappelé, il est obligé de reprendre sa place. .

MON ATTITUDE

La discussion continue. Attaque sur attaque. Lecture de la déclaration ministérielle. Pendant la lecture impossible de comprendre un seul mot. Tout le conseil se trouve aux prises avec une grande partie de la chambre. Les attaques tombent sans arrêt de toutes parts, sur Daladier, aussi bien de la droite que de la gauche. Les éléments de droite avaient arrêté par avance les desseins qui viendront à la connaissance du pays. Daladier assis à son fauteuil, à sa place de président du conseil est pris à partie par les députés, soulevé de sa place par des hommes de droite.

Tout cela ne pouvait que déclencher une bagarre au sein de la chambre. Nous fûmes obligés de donner des coups de poings, des coups de pieds pour dégager le banc des ministres. Nous ne pouvions pas faire autrement; à ce moment-là, il y eut une offensive de la droite, et, même à cause des fautes commises, si je n'en avais pas envie, est-ce que je pouvais voter contre Daladier ? Non, je représente les électeurs, je représente un parti de Marseille qui ne se compose pas de banquiers ni d'affairistes. (Applaudissements)

Je me devais autant que possible, non pas de pardonner les fautes commises, mais de faire acte d’homme imbu d'idées, de faire acte d’homme qui ne veut pas faillir à son devoir. Et quand je sentis autour de nous tout le brouhaha, toutes ces discussions, je compris qu'il était impossible de placer un mot.

L'EMEUTE

On apportait au président à chaque instant, tin petit billet sur lequel il y avait : un mort et puis deux morts, trois morts et quatre morts, cinq morts. Vous mesurez la situation épouvantable d'un homme aux prises avec de pareilles difficultés intérieures, et aussi avec les difficultés à l'extérieur.

En même temps, il y a la foule qui gronde dans la rue, la foule qui ne gronde pas pour rire, cette fois, mais qui gronde pour œ bon. Elle gronde avec une raison. Celle qui consiste à démontrer incontestablement le danger que court notre pays.

Que veut cette foule? Elle veut un comité de Salut Public, un roi, un empereur, je ne sais pas, elle ne sait pas ce qu'elle veut. Ce qu'elle sait, pourtant, c'est qu'elle veut se faire entendre de tous les parlementaires, qu'ils soient des gens de droite ou des gens de gauche, nous sommes tous dans le même sac ; la foule crie: "A bas les voleurs! A bas les députés." (vifs applaudissements)

C'est vers 6 heures que nous constatons que les cris ne sont plus si loin, nous entendons monter vers le ciel des voix en quantité innombrable. Ce ne sont plus des milliers de communistes qui sont là, quelques milliers de camelots du Roy, ce ne sont pas les Jeunesses Patriotiques seulement, même pas les combattants, même pas les Croix de Feu. C'est toute la population de Paris, hommes et femmes venus à la Place de la Concorde par dizaines de milliers, et qui crient, qui crient contre les députés.

Est-ce à dire qu'on en veut au régime? Je ne le crois pas. Ces hommes sont venus pour démontrer, tout simplement que des fautes graves avaient été commises, qu'ils en avaient assez, qu'il fallait mettre un terme à tout cela, et que les chambres ne prenaient aucune position, aucune sanction, ils venaient affirmer aux députés tout leur mécontentement. Ce n'était pas seulement des combattants, ni des camelots du Roy c'était le peuple qui voulait simplement qu’on lui rendit des comptes !

LA LEÇON DU SANG

La journée du 6 février fut un drame, le sang a coulé, et si nous ne sommes pas capables de tirer un enseignement d'une pareille leçon, d'une aussi rude leçon, nous sommes voués certainement aux pires calamités, nous sommes faits pour nous incliner, nous n'aurons plus le droit de dire un mot. Il est nécessaire qu’UN tél enseignement nous profite. D'un c8té, je le répète, les combattants en nombre, 20 ou 25 mille, dirigés par de véritables combattants, d'un autre c8té, des colonnes de Croix de Feu, tous des camarades éclopés qui avaient donné leur sang pour le pays qui s'étaient battus de 1914 à 1918.

Et quelles que soient les idées que nous puissions avoir du point de vue international, il n'en demeure pas moins tout de même que nous devons respecter tous ceux qui ont donné leur chair et leur sang. (vifs applaudissements)

Ces hommes étaient dirigés intelligemment par un homme qui est encore jeune relativement, le colonel de la Roque, plein d'énergie, plein de savoir, plein d'audace et de courage, il nous faut bien le dire. Ils voulaient certainement manifester avec calme. La preuve en est que les combattants et les Croix de Feu avaient donné l'ordre formel de partir en colonnes par cinquante hommes, les mains vides et sans armes dans les poches. A tel point même que des blessés de la jambe, qui pouvaient à peine marcher, privés de leurs cannes, étaient obligés de s'arrêter de temps en temps. Donc aucune mauvaise intention de leur part.

LES VERITABLES EMEUTIERS

Mais, s'il en existait parmi ceux qui ne sentaient pas toutes les raisons de la manifestation, il est certain qu'il existait dans chaque groupe trois ou quatre hommes qui les dirigeaient avec une arrière-pensée, à l'insu de ceux qui les suivaient, très paisiblement, en nombre considérable, et venant de tous côtés.

Pour assurer l'ordre, il y avait la Garde Républicaine, les gardes mobiles, de gros effectifs de police, et même tout un attirail qu’on n'avait jamais vu, les pompiers avec la lance à la main. Pour pénétrer au Palais Bourbon, c'était difficile.

Le Palais Bourbon était cerné par la foule qui criait. Pendant que les Croix de Feu avançaient du côté du Pont Alexandre III, d'autres colonnes prenaient le Palais Bourbon par le revers, par le pont d'Austerlitz. La foule se massait devant les grilles du Palais, d'autres essayaient d'avancer par la rue de Bourgogne. Deux colonnes s'en allaient doucement; on avait ouvert les ailes, on les laissait passer, parce qu'on se doit de les laisser passer, on se doit de laisser passer des hommes qui ont la poitrine constellée de décorations gagnées dans le sang. Ce n'était pas de ces décorations comme certaine Légion d'Honneur qu'on distribue pour 50 ou 100 000 francs qu'on donne à tout venant dans notre pays. Ils avaient les seules récompenses qui démontraient que ces hommes avaient retenu l'attention de notre pays à une époque affreuse pour lui.

On ne pouvait pas moins faire, à tous les hommes, on ne pouvait pas moins faire que d'avoir du respect pour eux. Et cette marche vers le Palais Bourbon s'est faite dans de telles conditions que les gardes mobiles eux-mêmes étaient obligés de saluer au passage. Ils se sont approchés, mais là, autre face de l'attaque.

LES MUNICIPES PRETENTIEUX

C'est à ce moment qu'une délégation du Conseil Municipal de Paris, composée de tous les réactionnaires, arrive à la chambre en voiture, entre au Parlement.

Le président est aux prises avec les attaques intérieures. Ces hommes qui viennent d'arriver à la chambre exigent à tout prix que le président les reçoive, non pas dans un cabinet, mais à la chambre.

Vous sentez bien que l'attaque se déterminait. Si Daladier avait quitté sa place pour se porter au-devant du Conseil Municipal, que serait-il arrivé?

Le Conseil Municipal entrant à la chambre, les Croix de Feu qui suivaient, étant à peine à 100 ou 150 mètres, y pénétraient aussi, et pénétrant à la chambre, vous imaginez ce qui allait arriver.

On nous aurait pris les uns et les autres par les oreilles, et avec un coup de pied au derrière, on nous aurait jetés dans la rue. (Applaudissements)

Mais, d'ailleurs c'était tout naturel, et je dirai même ceci, qui ne dépasse pas ma pensée, je dirai même que cela s'imposait. Il fallait savoir où il fallait en venir, où on allait en faisant çà. Et que les députés méritaient une "conduite de Grenoble" nous sommes tous d'accord là-dessus.

TRIUMVIRAT FASCISTE

Mais une fois l'opération terminée, quelles étaient les vues ? Les vues proches de tous ceux qui dirigeaient le mouvement ? Ils étaient en petit nombre qui avaient le secret, ils le gardaient. Que voulaient-ils faire ? Qui voulaient-ils mettre à la place du gouvernement, Daladier? Ils voulaient le remplacer au pouvoir par qui ? Autant de questions que nous sommes obligés de nous poser. Nous sommes convaincus aujourd'hui qu'à ce moment-là, s'ils avaient réussi, nous aurions aujourd'hui un triumvirat de fascistes notoires à la tête de notre pays. (Applaudissements)

Heureusement Daladier tient encore tête et reprend la discussion.

BILLETS DE MORT

Pendant ce temps la foule grondait. On annonçait des morts, des dizaines de morts, des centaines de blessés, les petits billets se suivaient, on entendait des coups de feu. On entendait crier.

LA FAIBLESSE

Et un homme qui se trouve aux prises avec tant de difficultés, lui est-il permis d'avoir une faiblesse ? Je le crois.

Je crois que, quelque soit le tempérament qu'on puisse avoir, lorsqu'on se trouve en présence d'une pareille situation, aussi difficile qui peut devenir mortelle pour le régime républicain, je crois que l'homme qui est au pouvoir, si véritablement il n'est pas trempé d'acier, cet homme-là doit avoir un moment de faiblesse.

Il l'a eu, non pas à l'instant même, lorsque la foule grondait, il a éprouvé le besoin de terminer les débats en vitesse, en disant : "Plus de discussions je m'en vais, nous reprendrons la séance jeudi matin." On donnait ainsi le spectacle que c'en était fini de la constitution et certainement du régime républicain, car un homme au pouvoir qui n'accepte pas de discuter avec les orateurs, montre que sa situation devient intenable.

C'est à ce moment d'ailleurs, alors qu'on avait vécu de 3 heures jusqu'à 6 heures sans désemparer à la chambre, que les coups mortels étaient échangés. On se rendait compte que toutes les attaques n'avaient qu'un seul mobile: sauver le régime, mais encore celui de remplacer les hommes qui étaient au pouvoir par d'autres hommes. Il ne s'agissait plus que d'une action qu'il fallait t mener à bien afin d'obliger tous les hommes de gauche à s'en aller et à laisser le pouvoir immédiatement.

LES ADVERSAIRES

Elle était bien menée, l'attaque, par des hommes, et je ne crois pas me diminuer en reconnaissant leur mérite. Ces adversaires étaient menés par des hommes, Ybarnegaray, Xavier Vallat, Henriot et d'autres qui savaient ce qu'ils voulaient, en un mot des anciens combattants, des hommes qui attaquaient profondément. Et l'on vit à la chambre le spectacle ultime d'un homme, dont on ne sait s'il atteint au sommet de la sincérité ou s'il frise la folie.

Cet homme Franklin Bouillon, monta à la tribune disant Daladier ce que jamais un orateur n'a pu dire à un président du Conseil : "Vous êtes un lâche, vous êtes indigne, vous avez les mains pleines de sang, vous allez immédiatement vous en aller ou je vous sors". (Applaudissements)

Lorsqu'un homme, président du Conseil, est attaqué non seulement à l'intérieur mais encore à l'extérieur, qu'il est attaqué non seulement par l'extérieur ou l'intérieur, mais ce qui est pire, par ses propres amis du même parti que lui, comme Chautemps, qui lui flanquait un coup de poignard dans le dos. Que voulez-vous qu'il fit?

Il a fait lever la séance plus tôt, vers 7 ou 8 heures, je ne sais pas exactement, car vers 6 heures j'avais quitté la chambre, j'étais allé me poster sur le mur de clôture du Palais Bourbon.

C'était certainement pour moi l'occasion unique de vivre des heures qui auraient pu permettre de tirer de toute cette affaire l'enseignement indispensable. Eh bien l J'ai laissé les orateurs et j'ai observé tout simplement sur Ie mur, seul, tous les mouvements de la place de la Concorde !

Il y avait quelques députés, qui comme moi, étaient venus, et qui, soit parce qu'ils étaient plus petits que moi, 'ou bien qu'ils étaient plus mal placés, ne voyaient rien. De temps en temps, ils me demandaient : "Où en sont-ils ?"

SUR LA PLACE

On en était aux vociférations, on criait, on échangeait des coups de feu, et à un certain moment, vers 6 heures 1/4 la foule avançait, intrépide, malgré les forces militaires, malgré les gardes mobiles, malgré les gardes à cheval, malgré tout ce qu'il y avait autour et devant le Palais Bourbon.

Elle était à peu près à 30 mètres au plus, lorsque tout à coup, tentaient de franchir les grilles du Palais Bourbon ces hommes, des milliers, des milliers, un flot humain qui s'avançait, et qu'il fallait à tout prix arrêter.

C'est, en somme toute la population qui est là. On entend le clairon, mais on ne recule pas. Plusieurs coups sont tirés, c'est la bagarre, formidable. Finalement la police, la force armée a le dessus. On oblige toute la population, tous les combattants à se retirer. Mais le combat continue. Ils reviennent. A ce moment on ne peut les faire reculer. La foule s'avance sur un pont qui a 30 à 35 mètres de large, les hommes tenaient à 40 ou 50 ce front, recevaient chacun la douche froide des lances sur la figure. Ils étaient encore obligés de reculer. Une fois de plus les pompes, finalement eurent raison.

Pour la deuxième tentative, je vous avoue franchement je ne sais pas si les pompes en ont eu raison.

LA FUITE

J'ai vu la débandade, le jardin du Palais ne connaissait plus que la présence de 125 ou 130 députés. Ils font ce qu'ils peuvent l" (rires)

Tous voulaient partir les uns mettaient leur chapeau, les autres leur pardessus, on sentait qu'il n'y avait plus dans la chambre des hommes décidés à discuter ; je ne parle pas seulement des hommes de gauche, mais de tous les députés, à gauche comme à droite, à tel point que nous avons été à deux votes successifs, 517 présents pour voter, et que nous nous trouvâmes à 6 heures 1/2 exactement, 123 à être encore en séance. Il y en avait 30 ou 35 de la droite, et les autres des communistes qui n'avaient pas quitté leur pupitre, des républicains indépendants et enfin, quelques socialistes qui tenaient encore. Tout le reste était du parti radical. On voit que le parti peut compter sur ses hommes !

DANS LA FOULE

J'ai vu à ce moment que ma place n'était plus là. La chambre ne savait que faire. J'avais moi-même autre chose à vivre. On n'a pas tous les jours l'occasion de connaitre de telles heures. J'éprouvais moi aussi le besoin de prendre mon chapeau et mon pardessus et de m'en aller dans la foule.

Des camarades ont fait comme moi. Moustier, député de droite, Fayssat des Alpes Maritimes, venaient de partir à peine. Nous avons pu tant bien que mal nous frayer un passage. Nous rencontrons une colonne d'anciens combattants, en bon ordre. La bagarre continuait et nous offrait un spectacle épouvantable : on ne savait plus ce qui allait arriver. Il y avait des agents de la sureté en civil ; étaient-ils avec nous ou contre nous ? Il Y avait la police qui, ce soir-là n'a pas fait trop de mal. La police n'a pas frappé trop fort, je ne sais pas pourquoi, je ne sais quelles peuvent en être les raisons, mais la police était moralement blessée et recevait elle aussi des coups. Mais les gardes mobiles frappaient sabre au clair, à droite, et à gauche, frappaient partout. Pendant ce temps, des coups de feu partaient de tous c8tés. Nous assistions à ce spectacle : 120, 130 hommes, réunis sur une place? Camarades, il y avait de tout dans cette échauffourée ; à côté des socialistes et des communistes, il y avait les Jeunesses Patriotes, les Anciens Combattants, les Croix de Feu, les Camelots du Roy. On trouvait tous les éléments politiques dans cette bataille interminable.

LES CAMELOTS

Bien entendu, il était aisé de constater que parmi ces hommes qui criaient, il y avait des hommes qui, eux, avaient préparé leur affaire. Cette affaire on sentait qu'elle avait été bien préparée.

Il faut rendre hommage à ces hommes, qui sont nos ennemis au point de vue idées, mais "qui savent le moment venu être des combattants formidables. Ce sont les Camelots du Roy. On ne peut pas imaginer la minutie de ces hommes. Ils avaient certainement réfléchi leur attaque; ils s'étaient mêlés à la foule, à un moment donné avec, non seulement les mains dans les poches, mais avec les poches garnies, ils avaient des billes qu'ils lançaient sous les pieds des chevaux, ils frappaient les jarrets avec des gourdins munis de lames de rasoir; ils étaient munis de boulons de fer. Les chevaux tombaient~ les cavaliers ne pouvaient pas se relever. On ne savait pas qui avait raison. C'était une véritable échauffourée. Le sang giclait ... C'était lamentable comme spectacle.

SOURICIERE TRAGIQUE

Cependant cette bataille a duré de 6 heures du soir à 1 heure du matin sans discontinuer. Cent mille hommes et plus étaient pris dans la souricière à partir de 6 heures du soir, jusqu'à une heure très tardive. Il n'était pas possible de quitter la place de la Concorde. Partout où nous allions chercher une issue, partout on rencontrait la garde mobile, partout on était obligé de se mêler à la bagarre; impossible de savoir ce que nous faisions, où nous allions.

Ça a duré tellement que les morts suivaient les morts, que les blessés suivaient les blessés. On vous a dit camarades qu'il n'y avait que 15 morts, cela n'est pas vrai. Il y a intérêt à faire connaitre au pays la vérité entière, les morts ont atteint plusieurs dizaines et les blessés ont dépassé 1500 ; les blessés eux-mêmes à un moment donné donnaient des coups de poing ! Il en était dans des états graves dans les hôpitaux, on ne sait pas s'ils s'en tireraient, c'est la science qui pourra déterminer leur avenir.

Pour résumer en tout état de cause, l'échauffourée, on peut dire qu'elle n'a pas été véritablement connue dans le pays, qu'on n'a rien vu de plus affreux depuis la Commune, qu’on avait jamais rien vu d'aussi grave et d'aussi vaste.

FIN PANIQUE

A une heure du matin, il fallait arrêter çà à tout prix, les combattants en avaient assez, la population aussi, tout le monde était fatigué, vous vous imaginez faire des rues à pied, la force armée repoussant les manifestants de l'autre côté du pont, et ainsi de suite, ballades pendant des heures. A la vérité on était aux limites de l'épuisement.' Nous avions pour la plupart les poches vides, les mains vides, ce qui prouve que nous étions venus là sans mauvaises intentions, pour marquer la volonté du peuple devant ceux qui depuis des mois et des mois dirigent le pays, leur faire comprendre que le pays en avait assez de la chambre et des agissements des députés.

Finalement c'est une fuite panique vers la rue Royale, la police avait ouvert les ailes. Heureusement, car le massacre aurait duré jusqu'au matin. A ce moment-là, l'échauffourée diminue d'intensité, le sang français avait coulé sans savoir, ni pourquoi ni comment.

Personne ne peut dire qu'il a été donné une raison véritable ce soir-là aux manifestations. Personne ne peut dire qu'il y avait une raison impérieuse de se tuer entre Français. Personne ne peut dire comment véritablement ces attaques ont été déclenchées et si elles avaient pour but de changer le régime actuel.

PREMEDITATION ?

On a surpris des conversations, on a étudié les attitudes de certaines personnalités, deviné en quelque sorte ce qui se passait dans l'esprit de chacun, mais c'était bien difficile. Voulez-vous quelques détails inédits sur la journée du 6 février?

On avait surpris certaines conversations parmi nos aviateurs militaires, qui au nombre de 18 avaient décidé de s'élever de l'aérodrome pour venir survoler la capitale avec leurs avions, et plus particulièrement la place de la Concorde. Vous vous demandez pourquoi. On ne sait pas. Cela ne s'est pas fait parce qu'on avait consigné tous les appareils.

Ces indications sont suffisantes, je crois, pour indiquer qu'ils étaient prêts à faire quelque chose, à faire un coup. Heureusement, tous les appareils furent consignés, je le répète et les aviateurs ne sont pas venus survoler Paris. Cela prouve au moins que l'affaire mijotait depuis longtemps et, bien certainement, nous nous trouvons devant un mouvement qui n'était pas connu de la foule qui allait manifester, mais qui devait l'être de quelques personnalités, de quelques individualités.

Cela s'appelle simplement un attentat contre le régime, cela s'appelle un coup d'état qui pouvait avoir des répercussions terribles pour le Prolétariat. En fin de compte, il y a eu beaucoup trop de morts et de blessés.

DEBACLE DU POUVOIR

Vous vous imaginez que de pareilles nouvelles ne sont pas sans être inquiétantes. Les uns sont partis, les autres sont restés toute la nuit à discuter pour garder la République et le Régime.

Dans de telles conditions autant de questions qui se posaient, autant de questions qui demandaient une réponse, une solution. La situation devenait plus tragique qu'elle ne l'avait jamais été. Pourquoi? Parce que la population de Paris n'a pas permis au Ministère en présence duquel elle se trouvait de rester, après avoir vu tant de morts, tant de centaines de blessés. Incontestablement, à ce moment-là, la population n'a qu'un souci: venger les morts, et on ne voit plus autre chose; il ne s'agit plus d'une question d'idées, il ne s'agit plus d'une question de front ou de programme, il s'agit du sang qui coule, du sang français qui coule par la faute des Français. Bien ou mal comprise, cette question s'est posée à la foule.

Le lendemain dans les journaux annonçaient une manifestation. Le Ministère est à son travail, un ministre vient et donne sa démission ; un autre donne sa démission, un autre encore donne sa démission.

Le président du Conseil, pourtant est à son travail, il est abandonné par une partie des membres du Cabinet. Il n'en reste que 5 ou 6 seulement autour de lui. Ils posent la question au ministre de l'Intérieur et disent: "Comment tenir ?" Avons- nous les possibilités de résister aux manœuvres ? Par quels moyens? La troupe, comment va-t-elle se défendre. Il y a des mitrailleuses. Alors les soldats français vont tirer sur la population française ? Nous sommes bien obligés de nous servir de la troupe pour préserver le pouvoir fut la réponse.

Et Daladier est parti.

FAUX BONSHOMMES

Vous connaissez la manifestation qui a eu lieu avant-hier soir, provoquée par les Communistes, vous en connaissez les résultats.

Pourtant "L'Humanité" publiait tous les jours un article de tête, signé Marty, qui indiquait aux camarades communistes que le temps était passé ou sans armes sans préparation, sans cadre, on pouvait descendre dans la rue. Aujourd'hui, on se fait hacher par la force armée. Il disait tout cela au cours de ces articles et, ajoutait-il : "Il vaut mieux que vous fassiez une heure de grève dans votre atelier, dans votre usine, il vaut mieux que vous obteniez le départ de contremaîtres trop sévères, il vaut mieux obliger le patron à accorder une augmentation de salaire, plutôt que de descendre dans la rue, ce qui ne pourrait pas aboutir, parce que nous ne sommes pas préparés.

PAS DE SANG INUTILE

Ce langage je le tiens depuis longtemps. Je vous dis constamment : descendre dans la rue, pourquoi faire ? Pour que vous soyez victimes, et, pour payer les pots cassés, pour qu'il y ait des cadavres qui jonchent le sol du pays ?

Non, je dis à mes amis qu'il ne faut pas descendre dans la rue, il faut que le moment soit choisi par nous, pour bien savoir où nous allons.

MINISTERE DE VIEUX

Et alors, on a constitué un nouveau ministère. A qui a-t-on fait appel ? A des gens des nombreuses contrées de France, à un homme respectable sans doute, le Maréchal Pétain, mais qui a 81 ans. Et on a choisi pour conduire la République, un homme qui avoue 70 ans - mais je crois qu'il faut ajouter 3 ou 4 ans de plus - à Cheron, un brave homme, mais rien que cela. A côté de lui Tardieu, Flandin, et puis à c8té de ces deux personnalités il y a Marin, un homme de droite, celui-là, dans toute la force du mot. Je dois indiquer qu’il est un homme grand et honnête, un homme qui est sacrement français jusqu'à la moelle des os.

Et à tous ceux-ci nous ajoutons des hommes qui prétendent être des radicaux-socialistes. Herriot qui, pour sauver le pays, accepte de faire partie du Ministère. Il se rend compte tout de même que sur 18 ministres, il y en 11 de droite. Il fallait bien que ceux qui courent derrière les portefeuilles aient une dernière chance à jouer. Riolle représente les combattants, ce n'est pas un homme politique, il est sans doute à sa place.

PARADOXE

Mais enfin, il arrive ceci : le ministère se compose d'hommes de droite, et la chambre se compose d'hommes de gauche. Ce n'est pas parce que Marquet a estimé devoir accepter le portefeuille du Travail que la gauche est représentée. Ce n'est pas non plus parce que Herriot, avec 5 Collègues, a estimé devoir faire partie du Ministère où se trouve Tardieu, l'ennemi du prolétariat. Ce ministère est-il l'image fidèle du corps électoral et du pays? Ce n'est pas prouvé. Il y a bien en vérité 400 dépités environ élus avec un programme nettement de gauche, 200 et quelques de droite, mais ce sont les 200 et quelques qui sont aujourd'hui au pouvoir contre les 400. -

OU ALLONS-NOUS ?

Eh bien, où allons-nous? Quelle est la situation créée? Avais-je raison de vous dire qu'il ne suffit pas de vous prononcer en période électorale, il ne suffit pas de faire des meetings où vous entendez des théories, il faut que vous suiviez un programme choisi, il faut que les idées soient portées à la connaissance du public, il ne faut pas, que vous soyez sans tempérament, sans cœur, sans voix, sans cerveau. (Applaudissements)

ET DEMAIN?

Que va faire un ministère ainsi composé? Ce ministère qu'on a appelé à un certain moment un ministère de Salut Public, pouvait véritablement l'être. Mais je pense que non, que ce n'est pas exact. Le problème demeurera entier. Le problème est soumis à tous ceux qui ont des responsabilités. Il faut apporter des solutions. Il ne suffit pas d'envoyer par exemple le Maréchal Pétain au Ministère de la guerre, pour que les Allemands eux, continuent à demander "l'anschluss", demain ils continueront à réclamer nos colonies et après-demain ils viendront nous attaquer.

En, vérité, il ne faut pas placer Pétain à la guerre, sous le fallacieux prétexte que sa présence permettra aux Italiens de passer sous silence leurs appétits énormes. Il ne faut pas placer Tardieu et Herriot dans un ministère qui n'est plus un ministère de concentration, mais un ministère de droite parce que demain le nombre des chômeurs du pays qui crient famine, au lieu de diminuer, augmentera.

DICTATURE DES BANQUES

Vous sentez bien que demain ou n'aura pas besoin de savoir si le Ministère permettra à notre économie le redressement. Nous sommes convaincus que demain les banquiers s'entendront avec les ministres, parce que les ministres sont obligés de se soumettre aux banquiers. (Applaudissements)

Et alors que va-t-il se passer ? Le Ministère est un ministère de droite, je le répète, et le Prolétariat n'a rien à attendre de lui. Demain sera à l'œuvre. On parle de calme, .on parle de réflexion, on parle d'apaisement ...

La chambre est formée de membres appartenant en majorité à la gauche, avec un programme de gauche. Et que va faire l'homme qui a la prétention de constituer le Ministère? Que va faire Mr. Doumergue ? On verra défiler dans les débats FIandin, Marin, Tardieu et quelques autres ; le spectacle sera joli. Les 400 députés de gauche seront obligés d'homologuer ce qui sera la pensée des hommes de droite, de ces hommes de droite qui sont les ennemis des idées qu'ils représentent eux-mêmes.

QUELQUES SOLUTIONS

Et puis que va-t-il se passer? Parce que d'ores et déjà j'ai pensé à toutes ces questions qui nous sont soumises, nous avons le devoir de demander des solutions au Parlement. Aurons-nous ces solutions? Il n'en est rien, absolument rien. Le Ministère qui vient de voir le jour se présente à la chambre en disant tout simplement aux députés: "Nous demandons six mois de calme entre les partis. Nous sommes un ministère de trêve. Laissez-nous dans la tranquillité~ pendant six mois, nous travaillerons pour notre pays.

Dans six mois d'ici, si vous n'êtes pas d'accord entre vous, il faudra revenir devant les ~lecteurs."

LE DRAME DU CHOMAGE

Mais pendant six mois, le nombre des chômeurs va en augmentant toujours davantage. Il y aura des souffrances terribles pour le pays, elles seront telles que l'opinion déjà inquiète, pourrait peut-être faire un mouvement d'une autre envergure.

Quelle préparation avons-nous pour cela ? Aucune. Il est peut-être exact que vous soyez moralement en état de faire quoique ce soit, mais il n'est pas exact que vous le puissiez matériellement, et je ne prononce pas ces paroles pour vous décourager, je les prononce pour que vous puissiez embrasser les réalités. Ces réalités il ne faut pas les fuir, il faut chercher à les réaliser et comment ? .

S'ORGANISER

Sans une ligne de conduite bien tracée, il n'est pas exact qu’on prétende que nous sommes en état de résister. Il n'est pas exact de baser l'offensive de demain avec l'assurance d'obliger Monsieur le Ministre à s'en aller. Nous serons obligés de le subir pendant six mois, et comme la situation deviendra de plus en plus fâcheuse pour notre pays, alors nous verrons.

Non, il n'y aura pas aujourd'hui d'amélioration possible, parce qu'il ne peut pas y en avoir avec notre économie dirigée par des Capitalistes ou par des institutions capitalistes.

FASCISMES

Et alors, dans six mois nous verrons ce que nous verrons. Du moment que Tardieu a pénétré dans un ministère, et pris le levier de commande avec ceux qui sont les siens. Croyez-vous que nous n'allons pas vers le fascisme?

Je ne prononce pas ces paroles dans le sens où les ouvriers les prononcent. Le Fascisme est simplement un mot dont on se sert aisément. Vous y voyez, vous, le sens péjoratif que tous les ouvriers mettent dans ce mot. Le fascisme a une définition, mais il s'agit de savoir s'il doit être à droite ou s'il doit être à gauche. Il s'agit de savoir si ce sont des hommes de droite qui doivent commander ou diriger, ou si ce sont les ouvriers et les travailleurs qui doivent être au pouvoir. (Applaudissements)

VELLEITAIRES

Toute la question est là. Depuis des années, nous nous trouvons en présence d'un nombre considérable de ministres décidés à mener une action, mais ils l'ont préparée cette action, à leur façon. Je ne vois pas parmi les six ministres que comporte le Cabinet, qui sont des hommes dits de gauche, des hommes capables vraiment de résister. Ils se sont affaissés lamentablement. Ils vont mettre le genou à terre, trop heureux de pouvoir ainsi "sauver leurs meubles". Mais du Prolétariat, ils s'en « fichent» royalement. Voilà la situation.

ENSEIGNEMENT

Eh bien, nous autres, nous sommes réunis pour que cette journée du 6 février nous serve d'enseignement, et cet enseignement je vais vous le définir.

Il n'est pas possible d'avoir le dessus en manifestant dans les rues, les poches vides e~ les mains vides. Il n'est pas possible d'avoir de l'action, de faire triompher les idées, si au préalable, il n'y a pas eu préparation sérieuse. Est-il possible d'obtenir des résultats si nous n'avons pas des forces disciplinées. Une force qui s'impose par sa ligne de conduite, de combattants pour les idées, et surtout si nous n'avons pas la foi !

Celui qui a la prétention de combattre sans foi, est incapable de servir la cause qu'il veut représenter. (vifs applaudissements)

Il faut avant de faire quoique ce soit avoir la foi. Que désirez-vous ? Que voulez-vous ? Vous voulez à tout prix prendre le dessus, vous voulez diriger, vous voulezfàl.re triompher la cause, vous voulez que le bon sens puisse régner. On ne peut pas le faire régner en prononçant des discours, en faisant des manifestations dans la rue ; il faut le faire régner en l'imposant par la force.

Mais cela, vous ne pouvez pas le faire sans préparation. Vous n’êtes pas préparés. La manifestation de demain dans la rue, c'est de la sottise ! On nous trompe une fois de plus ! La C.G.T. appelle tous ceux qui sont syndiqués, elle les invite à descendre dans la rue et à manifester paisiblement. Avez-vous vu un général qui, avant de livrer bataille s'en va chez l'ennemi lui dire: "Je vous demande la permission de descendre dans la rue." Est-ce qu'il vous est arrivé de voir pareille chose dans l'histoire? Avez-vous jamais vu un de nos généraux dire aux représentants ennemis : "Vous savez demain, je sors, attention, faites attention l" Mais tout cela est de la puérilité 1 on se moque du public. Allons donc !

LE VAUDEVILLE DE LA GREVE

Voyez-vous Mr. Jouhaux allant trouver le Président de la République pour lui faire connaitre ses sentiments ? C'est toujours Jouhaux qui lance l'ordre de bataille dans toute la France, qui ordonne 24 heures de grève. Et puis après? 24 heures de grève, qu'est-ce que ça représente ? L'ouvrier aura serré sa ceinture pendant 24 heures. Pendant un jour il n'aura pas touché un salaire que les patrons ne paieront pas. Cela aura rapporté quoi aux ouvriers ? On dira que les ouvriers de France sont incapables de faire quelque chose, moi, je crois qu'ils valent encore mieux que les autres.

Vous sentez qu'il faut une réorganisation sérieuse, de tous les instants? Nous ne voulons plus de ceux qui ont profité de la politique. Nous voulons le bon Socialisme. Nous demandons à être débarrassés de certaines personnalités. (Applaudissements)

LE BALAI

Par conséquent, il y a des mesures qui s'imposent. Ces mesures consistent à balayer les rangs du Prolétariat de tous les hommes politiques ou dirigeants qui ont trop profité dans un domaine comme dans l'autre.

Il n'est pas vrai qu'un homme, qu'un bourgeois, qui a table mise, sans souci du lendemain, ni pour lui, ni pour les siens, ni pour ses enfants, ni pour ses petits-enfants, qui se réclame sous un fallacieux prétexte des socialistes, il n'est pas vrai qu'il puisse demain se rendre au combat. Il n'est pas vrai qu’un ouvrier, qui ne travaille plus de ses mains depuis des années et des années, qui a des appointements qui dépassent les appointements des plus grands spécialistes aux frais de notre pays, il n'est pas vrai qu'il puisse se faire casser la figure dans la rue pour défendre les idées des ouvriers ! (applaudissements)

Il n'est pas vrai non plus, lorsqu'on a vécu en contact avec la bourgeoisie, que cette bourgeoisie s'appelle radicale centriste ou modérée, qu'on a demandé à celle-ci toutes sortes de services, qu'on a eu l'occasion de l'obliger mille et une fois, il n'est pas possible qu'on puisse lutter contre ces hommes. Et vous comprendrez pourquoi. Parce que comment voulez-vous avoir la possibilité de combattre contre Blum et Tardieu par exemple, Bouisson et Tardieu l'un révolutionnaire et l'autre extrême-droite, ces amis de tous les instants, comment peuvent-ils poursuivre leur idéal ? Le jour où ils ne seront pas à leurs petites combinaisons, il sera possible de faire quelque chose de bien. Il faut les empêcher de continuer leurs malversations à l'égard du pays, tant au point de vue politique qu'au point de vue administratif.

REVOLUTION

Et la Révolution ? Etes-vous prêts à recevoir demain matin la venue du pire des fascismes français ? Si c'est non, nous devons réfléchir, ne pas nous lancer dans un mouvement dont on peut dire qu'il n'apporte rien du tout. Quant à la grève de demain, ceux qui le veulent, doivent la faire ; la liberté est un sentiment qui s'impose toujours aux hommes loyaux, vous avez donc la possibilité de faire grève. Mais manifester dans la rue pour que les terroristes puissent aller crier, chanter, donner des coups de couteau, saccager les magasins, envoyer des pierres dans les vitrines, et ensuite faire retomber la faute sur les AMIS de SABIANI, non ! Sabiani ne veut pas cela ! (applaudissements prolongés)

Il y a ici d'ex-députés malheureux encrassés dans la bourgeoisie, comme MM. Emile Roux et Canavelli. Voyez-vous ces faces rubicondes lançant des pierres, des grenades à la main et les flanquant contre la Bourse de Commerce, c'est de la bouffonnerie, c'est pour rire !

PAS DE RISQUE

Mais ils auront demain la possibilité de crier aux oreilles du Prolétariat : "Nous aussi nous sommes des prolétaires, nous sommes encore dans les rangs de prolétaires ! ". Canavelli oubliera de vous dire qu'il est l'employé des Messageries Maritimes à des appointements qui sont deux fois les appointements d'un député.

Et Rémy Roux aussi a rarement cherché à tromper encore le public. Ils iront très paisiblement demander la permission au Préfet de manifester. On l'a demandée sans doute au ministère, on l'a demandée peut-être au Président de la République. Il n'y a pas de danger pour ces gens-là. Ce sont d'ailleurs des fonctionnaires qui ne courent aucun risque, qui savent qu'il n'y a aucun risque à courir.

On n'a pas des hommes décidés à défendre des idées, mais des hommes qui descendent dans la rue parce qu'ils savent qu'ils ne courent aucun danger.

POUR COMBATTRE, POUR MOURIR

Nous, lorsque nous descendrons dans la rue, nous savons que ce sera pour y combattre. Lorsque nous descendons dans la rue, ce sera ou pour tuer ou pour nous faire tuer voilà ! Nous sommes avec les gens de cœur. Nous sommes des hommes décidés à combattre, et qui préparons le combat pour défendre la République, les institutions républicaines et le prolétariat.

Mes amis sont décidés à défendre le pays, avec toute la force nécessaire ; ils répondront aux attaques, qu’elles viennent du dehors ou qu'elles viennent du dedans. Il faut qu'on nous trouve debout, prêts à lutter, à nous faire hacher, à combattre jusqu'au dernier souffle pour notre pays. (Applaudissements)

SAGE LABEUR

Voilà pourquoi, aux heures graves que nous subissons, je demande à mes amis du Parti, à mes amis de l'Union, de bien se rendre compte que nous avons un travail sérieux à faire. Il faut, non pas compter sur le grand nombre, peu importe le nombre, il ne me dit rien qui vaille. Je préfère une minorité d'hommes qui agissent et qui ne se perdent pas dans des discussions à perte de vue.

Je pense que vous m'avez compris. Dès demain, nous prendrons nos dispositions, elles seront excessivement sérieuses. Dès demain dans nos sections, dans nos sous-sections, parmi mes amis,

Il y a un travail qui s'impose. Il faut que nous puissions montrer notre volonté, qui est la volonté faite à l'image de tout le prolétariat. Je vous demande de vous unir, je vous demande d'avoir le cœur bien accroché, je vous demande d'avoir de la discipline, du respect pour notre pays, avec la volonté ferme de le défendre ... si besoin était. Nous nous passerons le mot d'ordre, les uns les autres, nous suivrons de très près les évènements, et si demain la chambre est dissoute, soyez convaincus que je n'aurai de cesse que lorsque vraiment je sentirai que nous avons dans notre ville et aussi dans notre nation, une organisation vraiment bien outillée, sérieuse, vraiment armée pour nous défendre. Je serai à vos côtés, non pas à la manière de certains hommes politiques, je ne serai pas à la queue, je serai, moi, à votre tête, et s'il faut tomber, je veux être le premier parmi vous.

(Marseille Libre - 16 février 1934 - p. 2, 3, 5)

 

 

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16 février 2014 7 16 /02 /février /2014 17:31

MEME PAS PEUR !

 

L’IRAN RAPPELLE LE PRINCIPE DE LA LIBERTE DES MERS

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En droit international, tout navire peut librement circuler sur toutes les mers à l’exclusion des zones périphériques : eaux territoriales (ET) et zones économiques exclusives (ZEE) des états côtiers sur lesquelles ceux-ci exercent leur souveraineté totale (ET)  ou partielle (ZEE).

Ce principe est utilisé « ad nauseam » par les Etats-Unis qui patrouillent lourdement sur tous les océans du globe au plus prés des eaux souveraines des autres et certainement à l’intérieur de celles-ci mais  avec des sous marins.

Depuis deux ans déjà l’Iran annonçait qu’il allait envoyer des navires de guerre patrouiller au large des côtes étasuniennes.

Le projet vient de prendre corps.

En Janvier le vice-amiral Habibollah Sayyari a annoncé le départ de deux navires de guerre de la 29° flotte: la frégate SABALAN et le navire de ravitaillement KHARG vers l’océan atlantique  où ils doivent aujourd’hui se trouver.

En permettant  le ravitaillement en carburant  de la flottille, le Kharg en garantit l’autonomie, l’Iran n’ayant pas à solliciter d’escales dans un port étranger pour  faire le plein.

Cette modeste flottille  composée de deux navires de plus de 20 ans d’âge ne peut évidemment prétendre impressionner militairement la gigantesque flotte guerrière étasunienne mais la démonstration d’indépendance politique dans le respect du droit international est, elle, d’une grande force.

Elégante façon de rappeler qu’en permanence depuis la base de Bahreïn la V° flotte US  et ses alliés des l’OTAN viennent parader, tous missiles dehors, au large des côtes iraniennes sur fond d’annonces de bombardements de l’Iran qui n’ont cessées que depuis l’accord transitoire sur le nucléaire iranien.

On sourit en imaginant l’intense mobilisation et  l’extrême nervosité des services d’écoute et de surveillance aériens, terrestres et sous marins de l’OTAN  face à l’arrivée de ces deux navires à proximité du  « sanctuaire » !

 

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LIBERTE DES MERS

Suite

Nouvel accès de fièvre face à des navires de guerre « non OTAN et non occidentaux ». Cette fois la fièvre saisit un allié très fidèle des Etats-Unis : l’Australie.

Imaginez : deux navires de guerre chinois viennent de faire un périple dans les eaux internationales qui les a conduits à proximité des côtes  nord de l’Australie.

Passés par le détroit de la  Sonde entre Sumatra et java, ils ont longé Java par le sud avant de remonter vers le nord en passant par le détroit de Lombok à l’Est de Bali. Pas d’émotion en Indonésie qui entretient des très bonnes relations avec la république populaire depuis la récente visite de Xi Jinping à Djakarta

 

Pour mémoire, les Etats-Unis ont 6 flottes de guerre complètes en service avec porte-avions (en principe deux par flotte mais ils sont en retard sur cet objectif), bombardiers stratégiques, missiles nucléaires, sous marins, tout le nécessaire du tueur mondial.

 

 

Second Fleet - in the Atlantic. Third Fleet - in the Eastern Pacific ...

Numérotées de 2 à 7 elles sont basées

 

Deuxième flotte (Atlantique) : Norfolk (Virginie)

Troisième flotte (Pacifique est) : Pearl Harbour

Quatrième flotte (Caraïbes, Amérique centrale et Amérique du sud) Mayport (Floride)

Cinquième flotte (Moyen Orient) : Manama (Bahreïn)

Sixième flotte (Méditerranée) : Naples (Italie)

Septième flotte (Pacifique Ouest –Océan Indien) : Yokosuka (Japon)

Cette dernière est chargée de traquer la marine chinoise dans son périmètre d’action et doit être de plus en plus sur les dents.

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