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21 mars 2015 6 21 /03 /mars /2015 11:46

Le procés de Simone Gbagbo , procés purement politique destiné à sauver la légende de la légalité de la prise de pouvoir par Alassane Ouattara avec le soutien militaire de la France, s'est achevé sur une mascarade judiciaire : la cour d'Assises a condamné sans preuves l'accusée à 20 ans de prison alors que la procureur n'avait requis qu'une peine de 10 ans. Résultat : Le procureur se pourvoie lui-même en Cassation comme le font la défense et l'accusation. Du jamais vu !

Pour montrer le caractère purement politique du procés nous joignons ci-dessous la plaidoirie de l'avocat de Simone Gbagbo

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Plaidoirie de Me Dadje, défenseur de Simone Gbagbo

 « C’est le procès de la politique étrangère française »

 9 mars 2015

 

Pardonnez-moi pour cette émotion car je suis aujourd’hui incapable de plaider sans cette émotion. Cette émotion tient sa source dans le fait que c’est un enfant de la Côte d’Ivoire, né après les indépendances, qui vient défendre celle qui fut la Première Dame de Côte d’Ivoire.


C’est un honneur redoutable qu’une pareille tâche me soit confiée. C’est l’amour de mon pays, et une foi inébranlable en la Justice et en la grandeur de la cause que je viens défendre, qui m’aident à en supporter le poids.

Mesdames et Messieurs les jurés, voyez en moi, un fils du pays et écoutez ce que j’ai à dire. Mes paroles viennent du cœur.

L’Avocat qui se présente à vous, a fait son stage à la DST et à la MACA. J’ai été inculpé sous les mêmes chefs d’inculpations que ceux qui sont aujourd’hui reprochés à ma Cliente.

Mais en réalité, mon crime a été d’être l’Avocat de la Première Dame Simone GBAGBO. Mon crime a été, par devoir et conscience professionnelle, de rentrer de mon lieu d’exil, au risque de ma vie, pour accomplir ma profession d’Avocat.

J’ai, par chance, et grâce à la mobilisation du Barreau et de la famille judiciaire, bénéficié d’un non-lieu car je n’ai effectivement rien fait de ce pour quoi j’étais accusé.

Mais j’aurais pu être le 84ème accusé, et être assis aux côtés de ma cliente, mais cette fois comme co-accusé. Je vous explique cela car ma famille, comme bon nombre de familles ivoiriennes, a connu l’exil.

Je vous explique cela car vous ne pouvez-vous imaginer le prix que mes Confrères ici présent et moi-même avons payé pour simplement assurer la défense des accusés.

Nous avons perdu bon nombre de clients qui avaient peur de représailles rien que du fait d’avoir le même Avocat que Madame Simone GBAGBO ou ses co-accusés.

Certains ont même vu leur Cabinet attaqué. Nous avons dû défendre les accusés, depuis 2011, sans percevoir de quelconques honoraires de leur part, dans la mesure où ils avaient eux- mêmes leurs comptes gelés.

Nous avons dû engager des frais pour aller les voir à Odienné, à Bouna, à Katiola, à Boundiali, à Korhogo, à Man, à Séguéla, dans des conditions de sécurité précaires.

Beaucoup de personnes nous trouvaient fous d’entreprendre ces voyages dangereux. Il nous est arrivé plus d’une fois parcourir en voiture toute la Côte d’Ivoire, souvent à plus de 800 kilomètres, pour finalement nous voir empêcher de rencontrer nos clients. Juste parce que le Com zone de la ville n’était pas de bonne humeur…et que sa décision était supérieure à celle de la Justice, à la loi, hélas. Cela, nous l’avons fait par conscience professionnelle, mais aussi par amour de notre pays.

Ce procès, Mesdames, Messieurs les Jurés ne peut et ne doit donc être assimilé à aucun de ceux que peuvent habituellement connaître nos Tribunaux et Cours.

Il ne s’agit pas ici d’un procès de droit commun. Il ne s’agit même pas du procès de ces accusés regroupés ici. Il s’agit ici d’un procès politique. C’est le procès de la politique étrangère française, telle qu’elle a été menée par certains de ses dirigeants. Il s’agit ici du procès du néocolonialisme français qui pratique l’ingérence dans la politique nationale de ses anciennes colonies ;

Qui impose à la tête de nos Etats qui ils veulent, en fonction de leurs intérêts économiques, financiers, politiques.

Ce procès est, si l’on peut dire, pratiquement souhaitable. Car il nous permet de poser devant l’opinion publique nationale et internationale, le problème si douloureux de la relation de l’Etat français avec ses anciennes colonies.

En élargissant les limites de ce débat, sans les déborder toutefois, je vous demande de considérer qu’elles n’ont pas pour seul but la recherche de la culpabilité de ces accusés ;
Non, Mesdames et Messieurs les Jurés, ce procès a une portée plus grande. Il porte en réalité sur le respect de la souveraineté des pays africains ; sur le respect des institutions dont les Etats africains se sont dotés. Les accusés disparaissent ainsi derrière cette grande fresque, ce procès les dépasse.

De quoi s’agit-il à la base ?

D’un contentieux électoral qui aboutira à la mort de milliers d’ivoiriens et au piétinement de notre Constitution. Comme si les vies brisées depuis 2002 n’étaient pas suffisantes.

Aujourd’hui, dans cette salle, il n’y a ni avocats, ni magistrats, ni jurés. Aujourd’hui, nous sommes entre nous, entre compatriotes astreints à un devoir de vérité pour nous même, pour nos enfants et pour les générations à venir. Le Monde nous regarde. Le Monde entier nous regarde. Mais surtout, nos enfants nous regardent, nos petits-enfants nous regardent, nos héritiers nous regardent et ils nous jugeront.

Il s’agit d’un procès historique dans lequel nous sommes tous acteurs. Si malgré les efforts que je veux faire sur moi-même, mes observations vous paraissent empreintes de consternation, je vous prie d’ores et déjà de m’en excuser.

C’est que la question de la souveraineté de la Côte d’Ivoire me tient véritablement à cœur et me semble primordiale. C’est que Madame la Première Dame Simone GBAGBO n’est pas un personnage anodin. Son parcours devrait être un exemple pour toutes les ivoiriennes, et pour tous les ivoiriens.

Laissez-moi vous parler de cette grande Dame dont la place n’est certainement pas ici.

PRESENTATION DE SIMONE GBAGBO ET DE SON COMBAT

Issue d’une famille de 18 enfants, Simone EHIVET GBAGBO est née en 1949 sous l’empire colonial français. Deuxième de sa fratrie, elle sera comme une mère pour ses 16 petits frères et sœurs.

Née d’un père gendarme, elle a vécu à Dakar, puis a parcouru la Côte d’Ivoire au gré des affectations de son père dans les villes de Bouaké, Béoumi, Sinfra avant de revenir sur Abidjan.
Titulaire d’un CAPES de lettres modernes, elle a soutenu une thèse de 3ème cycle en littérature orale ivoirienne. Elle a enseigné au Lycée classique d’Abidjan, puis à l’Université de Cocody, pour ensuite se consacrer à la recherche sur les traditions orales ivoiriennes et les langues ivoiriennes ; Ce qui lui permettra à nouveau de parcourir la Côte d’Ivoire et de la connaître de l’intérieur.

Son engagement politique tient sa source :

De sa formation de chrétienne dans sa famille, puis dans la Jeunesse Etudiante Catholique (JEC). Elle y a acquis les valeurs de Justice, d’équité, d’intégrité, et de compassion ;
De son militantisme dans les organisations de jeunesse, puis syndicales et politiques. Elle y a appris à connaître l’importance de la démocratie, de la souveraineté nationale, du multipartisme, des droits des femmes, des enfants, du citoyen, la primauté de la nation ;

De ses études et recherches sur la Tradition Orale et la linguistique qui l’ont aidé à connaître l’âme des divers peuples constituant la Côte d’Ivoire, à les aimer, à connaître leurs problèmes de développement, de vie quotidienne ;

De son rejet pratiquement viscéral des injustices dont elle a été témoin ;

Son engagement, elle le tient aussi de son amour sans commune mesure de ce pays qu’elle veut voir devenir réellement maître de son destin.

De toutes ses connaissances et expériences sont nées sa volonté profonde de voir une Côte d’Ivoire libre, indépendante qui n’ait rien à envier aux puissances occidentales.

C’est encore son engagement politique qui l’amènera à rencontrer un certain Laurent GBAGBO.

Tous deux, jeunes, beaux et idéalistes, partagent le même rêve, celui de voir la Côte d’Ivoire devenir véritablement indépendante, moderne et développée.

Car comme elle le dit, en 1960, la Côte d’Ivoire a eu une « indépendance aux oreilles percées ».

Nous avions quitté le système colonial pour entrer dans le système néo-colonial de la Françafrique. Or, il n’y a aucune indépendance monétaire avec cette monnaie des Colonies Françaises d’Afrique, communément appelées « Franc CFA » ; Pas d’indépendance militaire avec ces accords de défense qui permettent à la France de gérer militairement ses anciennes colonies ; Aucune indépendance institutionnelle, aucune indépendance diplomatique ; la crise postélectorale nous le démontrera.

Mais voilà, quand on parle de souveraineté en Afrique, quand on parle de fierté africaine, on est immédiatement stigmatisé ! On fait peur.

Simone GBAGBO sera dès lors présentée comme la Dame de Fer, la Dame intransigeante, la «Dame de sang du régime ivoirien» par certains médias occidentaux dont notamment le journal Paris Match qui sera condamné pour les propos diffamatoires évoqués à l’encontre de Simone GBAGBO.

Mandela dira lors de son procès de Rivonia : « Le non-respect de la dignité humaine dont les Africains sont victimes est le résultat direct de la suprématie des Blancs. La suprématie des Blancs implique l’infériorité des Noirs ».

50 ans après ces propos qui dénonçaient une certaine réalité, qui peut taxer MANDELA d’être anti-blanc ou raciste ?

Mais quand Madame Simone GBAGBO parle de souveraineté, de liberté des peuples africains, on la qualifie immédiatement de « Dame de Fer » ou de « Dame Sanguinaire » de « patronne des escadrons de la mort ».

En réalité, et cela est bien regrettable, l’homme ou la femme noire intellectuellement libre fait peur. Mandela n’a-t-il pas été pendant longtemps considéré comme un terroriste ?! Malcolm X ne faisait-il pas peur au pouvoir américain ?! LUMUMBA n’était-il pas craint au point que l’on l’élimina ?! Pourtant toutes ces figures n’étaient animées que d’un profond amour pour leur continent et d’un puissant rêve de liberté.

ARRIVEE AU POUVOIR DU PRESIDENT GBAGBO

Avec l’arrivée au pouvoir en 2000, du Président GBAGBO, c’est le combat de toute une vie qui se concrétise.

Eux, qui ont vu la Côte d’Ivoire passer du statut de colonie à celui d’Etat qui n’avait d’indépendant que le nom, rêvent de pouvoir faire de leur pays un Etat véritablement indépendant.

Ils rêvent d’organiser le multipartisme en Côte d’Ivoire. Ils rêvent de réaliser le développement équilibré de tout le pays avec la décentralisation ;

Ils rêvent de réaliser l’équipement moderne du pays avec l’électrification généralisée, l’eau courante, l’école gratuite, l’Assurance Maladie Universelle, l’industrialisation.

Ils pensent pouvoir le faire : Simone EHIVET GBAGBO en participant en qualité de Député à l’élaboration des lois du pays ; et le Président Laurent GBAGBO par le biais du pouvoir exécutif.
Mais voilà, quelqu’un qui se reconnaîtra certainement, a décidé de rendre ce pays ingouvernable … Bref…

Avançons comme dirait Madame Simone GBAGBO.

TENTATIVE DE COUP D’ETAT DU 19 SEPTEMBRE 2002

Comme vous le savez, la Côte d’Ivoire connaîtra une tentative de coup d’état en 2002, et voilà le Président Laurent GBAGBO arrivé démocratiquement au pouvoir, 18 mois plus tôt, contraint par les autorités françaises à partager le pouvoir avec les putschistes.

Pendant 8 ans, les rebelles partageront le pouvoir avec le Président démocratiquement élu Laurent GBAGBO. Pendant 8 ans, le Président Laurent GBAGBO sera contraint de céder de plus en plus de terrain aux doléances des rebelles.

Lui ne demandait qu’une seule chose: le désarmement pour la réunification du pays. Il ne l’obtiendra jamais. C’est dans ces conditions qu’auront lieu les élections présidentielles de 2010 sous la pression de la Communauté Internationale.

LES ELECTIONS PRESIDENTIELLES

En ce qui concerne les résultats provisoires, Madame Simone EHIVET GBAGBO, l’a dit lors de son intervention. Ils n’existent pas ! Ne refaisons pas l’histoire ! Tous les protagonistes de cette affaire savent bien qu’après le 1er décembre 2010 à minuit, la CEI était forclose.

Tout le monde sait que la Commission Electorale Indépendante ne s’est jamais réunie pour proclamer des résultats. Tout le monde sait que la déclaration de Monsieur Youssouf BAKAYOKO tout seul à l’hôtel du Golf, faite au siège de campagne du candidat Alassane OUATTARA, est scandaleuse à plus d’un titre :

Il n’y a jamais eu de procès-verbal de délibérations émargé par les membres de la CEI ;

Il n’est ni moral ni légal d’aller proclamer de manière solitaire, de prétendus résultats au QG d’un candidat ; En France, en 2012, un tel acte posé par le Secrétaire Général de l’UMP a failli casser le parti en deux.

Seul le Conseil Constitutionnel proclame vainqueur un candidat à l’élection présidentielle, et sa décision s’impose à tous à l’intérieur comme à l’extérieur de la Côte d’Ivoire, même à l’ONU.

Ne nous méprenons pas ! La crise est née uniquement du non-respect de la décision du Conseil Constitutionnel. L’acte de rébellion du candidat perdant et de ses alliés nationaux et internationaux entraineront un déferlement des troupes rebelles rebaptisées FRCI, des milices dozo, et divers mercenaires sur les territoires restés sous contrôle du Gouvernement, semant la mort, la violence, les pillages sur leurs passages.

Au bout du compte, l’Etat français achèvera ce plan d’agression par le bombardement de la résidence présidentielle, du Palais Présidentiel et des quartiers d’Abidjan pendant 11 jours.

LES CONDITIONS DE SON ARRESTATION ET LES HUMILIATIONS

C’est dans ces conditions que Madame la Première Dame Simone GBAGBO a été arrêtée, battue, humiliée !

Sa pudeur, et sa volonté de voir la Côte d’Ivoire se réconcilier et aller de l’avant l’ont amenée à, à peine évoquer les sévices graves dont elle a été victime.

Nous avons tous été témoins de la barbarie de ses geôliers !

Au-delà de sa personne, c’est la République ivoirienne, une et indivisible, qui a été malmenée !

Croyez-vous un seul instant que, pour un contentieux électoral, on aurait pu malmener la

Première Dame des Etats-Unis ?

Croyez-vous que l’on aurait pu montrer dans les médias du monde entier la Première Dame de n’importe quel pays occidental dans une position aussi humiliante que celle infligée à la Première Dame Simone EHIVET GBAGBO ?

Nous avons tous vu ces images écœurantes qui créent un malaise… aujourd’hui encore.

Oui, car lorsque l’on aime son pays, et quelque soit les divergences politiques que l’on peut avoir avec Madame la Première Dame Simone GBAGBO, on ne peut qu’être choqué face aux images humiliantes diffusées à profusion sur les médias français et sur internet.

Il est d’ailleurs surprenant de voir que les médias occidentaux qui prennent tant de soin à respecter la dignité de tous leurs ressortissants se trouvant en situation de difficulté notamment en tant qu’otage ou victime d’exaction, en refusant de diffuser les images ou en les grimant, et n’ont pas hésité un seul instant à diffuser des vidéos humiliantes de celle qui fut la Première Dame de la République de Côte d’Ivoire.

Je me souviens de toute la polémique qu’il y a eu en France lors de la diffusion de l’arrestation de Dominique STRAUSS KAHN alors Président du Fonds Monétaire International.

Certains médias français et politiques s’étaient émus du fait qu’il ait été présenté devant le monde entier menotté. Dommage que cette émotion soit à géométrie variable en fonction de ce que l’on parle d’occidentaux ou d’africains !

En tout état de cause, les humiliations et les sévices subis par la Première Dame furent nombreux… Mais tournons la page et avançons, comme elle a tenu à le dire… La violation de ses droits : détention arbitraire ; Violation de son immunité

Au-delà de ces sévices, Madame Simone GBAGBO a vu tous ses droits bafoués :Enlèvement et séquestration ;Immunité parlementaire piétinée !

En effet, à tour de rôle, Procureur, Juge d’Instruction, et Chambre d’Accusation, refuseront de prendre en compte sa qualité de parlementaire, prétextant du fait que son mandat aurait pris fin en 2005.

Et pourtant tout en contestant sa qualité de parlementaire, des Décrets d’application sont pris se fondant sur des lois votées postérieurement à 2005 par la Députée Simone GBAGBO !

Cela est notamment le cas de la Loi du 27 Décembre 2007 portant statut du corps diplomatique, votée par Madame Simone GBAGBO, et dont le Décret d’application sera pris le 21 décembre 2011 par Monsieur Alassane OUATTARA. Nous ne sommes malheureusement pas à la première contradiction dans ce dossier, ni à la première aberration ! Les infractions qui lui sont reprochées en témoignent.

LES INFRACTIONS : ABSENCE DE FAIT

Pendant 4 ans, il a été expliqué au peuple ivoirien et à l’opinion publique internationale que la Première Dame Simone GBAGBO est une sanguinaire !

On a même affirmé de façon péremptoire, au Peuple ivoirien que le couple présidentiel avait occasionné près de 3000 morts pendant la crise postélectorale !

On a tenté de faire croire que le Président Laurent GABGBO, son Gouvernement et la Première Dame massacraient les populations civiles.

On a tenté de faire croire, que la Première Dame avait les mains pleines de sang, qu’elle avait mis à mal l’Etat.

On a tenté de faire croire que son époux et elles, avaient ordonné le viol de femmes, de jeunes filles pendant cette période violente et douloureuse.

On a tenté de faire croire qu’elle avait recruté et armé de jeunes nationaux et étrangers pour tuer des ivoiriens ;

Pendant 4 ans, la Justice ivoirienne a été endormie par ces allégations dont on attend encore les preuves !

Quel est donc ce procès sans aucun fait précis ?!

Quel est donc ce procès sans aucun élément matériel constitutif d’une infraction ?

Quel est donc ce procès pénal où la partie civile est l’Etat de Côte d’Ivoire ?

Un Etat de Côte d’Ivoire représenté ici doublement par le Ministère Public et par des Avocats !

Comment peut-on appeler autrement ce procès que par ce qu’il est, à savoir un procès politique ! Ce procès, aboutissement d’une instruction qui a duré des années, met en évidence une chose :

C’est que pendant toute l’instruction, et au travers de toutes les discussions devant la Chambre d’accusation, ce n’est pas le droit qui semble avoir primé sur toute autre considération.

Ce dossier a été construit à l’envers ! On a arrêté des personnalités parce qu’on les trouvait gênants, et on a tenté de justifier leur détention par une inculpation intervenue tardivement et collectivement mais qui ne repose sur aucun fait précis et personnel !

Qu’est-il reproché à la Première Dame ? D’avoir respecté la Constitution et les Institutions ivoiriennes ?

Mais ce n’est pas 83 personnes qui devraient alors être sur le banc des accusés, mais 22 millions de personnes !

Tous les ivoiriens devraient donc être sur le banc des accusés ! Tous les fonctionnaires de ce pays devraient se trouver sur le banc des accusés !

Car il faut être sérieux ! Si l’on estime que le Président Laurent GBAGBO et son Gouvernement étaient illégitimes, si tous les actes posés par eux étaient illégaux ! Les fonctionnaires ne se sont-ils pas rendus complices de cette prétendue forfaiture ? Ne se sont-ils pas rendus coupables de recel en encaissant les salaires qui leur étaient réglés par le Gouvernement GBAGBO de Décembre 2010 à Mars 2011 ! Soyons sérieux !!!

Il n’y a, à l’encontre de la Première Dame Simone GBAGBO, aucune infraction pénale ! Aucun fait précis qui serait constitutif d’une infraction !

Par ailleurs, même dans l’hypothèse absurde où il y aurait existé des faits, l’intention criminelle indispensable à la constitution de l’infraction aurait forcément fait défaut. Oui car la Première Dame Simone Gbagbo n’a fait que respecter la décision du Conseil Constitutionnel déclarant son époux vainqueur et recevant son serment en audience solennelle comme l’exige la Constitution. Elle a donc agit de bonne foi convaincu que la vérité et la loi sont avec elle.

Alors que reproche-t-on à la Première Dame Simone EHIVET GBAGBO ?

CONSTITUTION DE BANDES ARMEES – MASSACRE DE CIVILS : DES TEMOINS PEU CREDIBLES ET SUSCITES

L’audition devant la Cour d’Assises de Mme Gbagbo a également démontré qu’elle n’était coupable de rien et qu’elle doit être déclarée non coupable de tous les chefs d’accusation, oui tous les chefs d’accusation.

Nous en voulons pour preuve les questions du Parquet Général qui étaient vagues, et ne faisaient allusion à aucun fait à elle allégué, sinon plutôt des questions sur ce qu’elle pense de la CEI, du Conseil Constitutionnel et autres, mais jamais de faits à elle personnellement reprochés. Question alors: Comment le Parquet a-t-il eu connaissance des témoins? Car tous les témoins disent qu’ils ont été appelés par le Parquet pour venir témoigner.

Pourquoi le Parquet qui avait connaissance desdits témoins n’a posé aucune question à Mme Gbagbo sur les faits que devaient raconter les témoins, afin de mieux la confondre. Le Parquet représente t-il le peuple ou le régime au pouvoir pro RDR?

Je pensais que le parquet représentait le peuple et par conséquent se devait de rester juste et équitable. On pourrait penser que tous les témoins ont été suscité par le RDR pour tenter de salir Mme Gbagbo, oui car tous les témoins sont du RDR ou sympathisants.

Des Témoins qui n’ont jamais été une seule fois entendus au cours de cette longue instruction.

Témoins qui n’ont jamais été confrontés à Mme Gbagbo pendant cette longue instruction.

Ces témoins viendront déclarer faussement sous serment ici à la barre hélas.

Faute de faits constitutifs d’infraction, il a été annoncé par l’Accusation un rattrapage, grâce à 16 témoins à charge, pour finalement n’en présenter que 5.

En écoutant les discours des témoins, on en conclut que le Parquet Général, tentait visiblement d’apporter enfin des faits incriminant l’accusée, et démontrant sa culpabilité au moins dans ces deux domaines.

Contre Madame GBAGBO, l’accusation produira tout d’abord le témoignage de Monsieur Issa BOCOUM.

Ce Monsieur expliquera avoir vu 8 véhicules DAKOTA, ayant de nouvelles plaques d’immatriculation « ww », rentrer dans une église à ABOBO, pour décharger des armes se trouvant dans des caisses.

Il prétendra y avoir vu Madame GBAGBO, en lunettes fumées de marque « Ray Ban », donnant des instructions à cette fin mais sans jamais parler, se contentant, selon lui, de faire des gestes.
Ce témoignage est évidemment peu sérieux dans la mesure où il n’est corroboré par aucun élément de preuves ! Monsieur Issa BOCOUM se limitant à présenter deux photos, prises il y a juste 3 mois, d’une montrant l’église méthodiste en question, et l’autre une mosquée qui se situerait selon lui, en face de ladite église.

Or, aucune des photos nous permet de savoir que les 2 bâtiments dont il parle, se trouvent face à face, vu que l’une montre uniquement une église et l’autre uniquement une mosquée. On ne voit nulle part Mme Simone GBAGBO présente et en action, sur ces photos.

Qui peut sérieusement croire que Madame Simone GBAGBO, qui n’a au demeurant aucune formation militaire, se serait rendue en plein jour dans la cour d’une église méthodiste, pour aller y déposer des armes, habillée comme une héroïne de films policiers de série B ?

Par ailleurs, ce témoin jure mordicus que sa maison a été bombardée par un obus tiré depuis le camp commando d’Abobo et qui l’aurait même personnellement blessé.

Il poursuit en déclarant que le bombardement de sa maison par le camp Commando a été fait sur ordre de la Première Dame Simone GBAGBO, mais il en rapporte toujours aucune preuve :
Aucune preuve sur le fait que sa maison a été effectivement bombardée par un obus et qu’il en aurait été blessé ;

Aucune preuve sur le fait qu’il y a eu un bombardement et que cela provenait du Camp Commando ;

Aucune preuve sur le fait que le prétendu bombardement, à supposer qu’il soit avéré, aurait été effectué sur ordre de Madame Simone GBAGBO.

Il est bon de rappeler que la Première Dame n’avait pas de véhicules de marque DAKOTA dans son cortège et cela aurait pu être vérifié par un simple transport sur les lieux, à la résidence Présidentielle.

Il est bon d’indiquer que Mme Gbagbo n’a jamais porté de lunettes fumées Ray Ban. Elle porte juste des verres pharmaceutiques et uniquement lorsqu’elle a besoin de lire. Ce témoignage, qui n’est corroboré par aucun élément sérieux, ne pourra être qu’écarté.

Que dire du second témoin, Monsieur DIALLO Souleymane, dont les dires étaient incompréhensibles et qui étaient venu expliquer qu’il n’avait vu que 2 fois la Première Dame : Une première fois en 2008, et la seconde fois, le jour même de l’audition de Madame Simone GBAGBO devant la Cour d’Assises, le 23 février 2015 ! Ce témoignage n’avait aucun intérêt !

L’accusation présentera encore le témoignage de Monsieur KONE Amara. Ce témoignage prêterait à sourire si ce dossier n’était pas aussi grave ! Voilà un Monsieur qui reconnaît n’avoir jamais vu Madame la Première Dame Simone GBAGBO, ne l’avoir jamais rencontré, tout en étant persuadé qu’elle aurait remis des armes au fils de son ami dénommé Lamté !

Il aurait même affirmé que le Sieur Lamté était le Chef de la Sécurité de Mme Gbagbo à Abobo. Mme Gbagbo n’a jamais eu de sécurité privée et tout le monde le sait. La seule sécurité dont elle disposait était celle de Groupement et sécurité présidentiel et de la Garde Républicaine. Le témoin qui ment sans cohérence en était sûr mais n’avait rien vu de tout cela !

Quant au témoignage de Monsieur TRAORE Ibrahim, il ne peut qu’être relevé des contradictions flagrantes. En effet, le 26 janvier 2015, ce Monsieur va déclarer qu’alors qu’il était superviseur dans un bureau de vote, Madame Simone GBAGBO a échangé avec lui, et qu’après son départ, son aide de camp, le Commandant SEKA, lui aurait remis une enveloppe d’argent pour « boire de l’eau », ce qu’il aurait refusé par soucis de neutralité.

Puis, dans son témoignage du 23 Février 2015, voilà qu’il déclare subitement que Madame GBAGBO, lui aurait envoyé 2 personnes prénommées Alain et Maxime, et non plus le Commandant SEKA, lui remettre une enveloppe d’argent pour bourrer les urnes et en modifier les contenus, le soir après 23 h, au moment de transporter les urnes au CMA.

Or, les urnes ne sont enlevées qu’après le dépouillement, et la proclamation des résultats des votes sur place, et un procès-verbal de délibération ait remis à chaque représentant des Candidats. Ce n’est qu’après cela que lesdites urnes sont transportées pour le centre de collecte de la circonscription.

En 90 et 95, Madame Simone GBAGBO et le FPI avaient même mené des négociations avec le pouvoir pour que dans chaque bureau de votes, les procès-verbaux de délibération soient remis à chaque représentant de candidat pour éviter ce type de fraudes, notamment le tripatouillage des urnes pendant leur transfert au centre de collectes.

A quoi donc aurait servi le bourrage d’urnes postérieurement au dépouillement ? Ces contradictions dans ces 2 déclarations, étayées par aucune preuve, discréditent totalement ce témoin qui a manifestement fait une fausse déclaration sous serment.

Il est bon de rappeler que c’est ce témoin qui, le 26 Janvier 2015, s’était lui- même identifié comme un rebelle formé à BOUAKE depuis 2002, et convoqué au Golf pour s’y faire remettre une arme par SORO Guillaume et aller combattre dans la ville d’Abidjan contre les Forces de Défense et de Sécurité.

Au vu de tout ce qu’il a déclaré lui-même, tout porte à croire que ce témoignage a été suscité dans le seul but de servir la cause à laquelle il a toujours adhéré depuis 2002 : celle de la rébellion armée contre Laurent GBAGBO, celle de discréditer Mme Simone Gbagbo à dessein.

Que dire encore de Monsieur CISSE Drissa, gardien au siège du RDR, qui dit qu’on lui aurait rapporté la présence du cortège de la Première Dame chez BAH BIENTO et qui en déduit qu’elle serait à l’origine des barrages et des coups de feux qu’il aurait entendu par la suite !

En effet, Monsieur CISSE Drissa dit que le 16 décembre 2011, il a vu passer un cortège de voitures. On lui aurait dit qu’il s’agissait du cortège de la Première Dame. Il reconnaît n’avoir jamais vu, de ses yeux, Madame Simone GBAGBO, ce jour-là, et encore moins l’avoir vue déposer des armes.

Bien que ne l’ayant jamais vue, il maintiendra que les agressions ont commencé ce jour-là, parce qu’elle aurait déposé des armes dans la maison de Monsieur BAH BIENTO, dans la mesure où c’est après cette prétendue visite que les agressions armées ont commencé.

La seule chose dont se témoin soit sûr sans qu’il ne lui ait été rapporté, c’est que ces évènements se sont déroulés le 16 Décembre 2011…

4 ou 5 fois, le Juges et les avocats de la partie civile, et les Avocats Généraux l’ont interrogé sur la date du 16 Décembre 2011.

A chaque fois, il a confirmé cette date.

Il lui a même été fait remarquer que Madame Simone GBAGBO a été arrêtée le 11 avril 2011, et qu’elle se trouvait à ODIENNE depuis le 22 avril 2011.

Mais ce témoin a persisté dans cette déclaration, jusqu’à ce que les multiples suggestions des Avocats de la Partie Civile l’amènent à revenir sur ce point pour enfin se limiter à affirmer que ces évènements ont eu lieu le « 16 décembre » !

Plus de date précise donc, plus de date !

A partir du moment où il n’a pas vu Mme Gbagbo, de surcroit déposer des armes chez Mr Bah Biento, de quoi est-il témoin pour que le Parquet le fasse comparaître en qualité de témoin. Il est évident que tous ces témoignages sont des mensonges, des témoignages inventés de toute pièce. Et cela tombe sous le sens.

Il est bon de noter que depuis l’embargo sur les armes en Côte d’Ivoire, les forces armées ne disposaient de plus d’effectif qu’il n’y avait d’armes disponibles. Même la Garde Républicaine manquait d’armes. Toutes les frontières de la Côte d’Ivoire étaient surveillées par l’ONU pour veiller à ne pas laisser violer l’embargo sur les armes. Où et comment Mme Gbagbo même si elle le voulait, aurait pu se procurer des armes pour les distribuer. C’est absurde et simplement diffamatoire.

Il n’y a aucune preuve, et il ne peut pas y en avoir, parce qu’à aucun moment, Madame Simone GBAGBO n’a constitué de bandes armées, n’a armé personne, n’a incité au massacre de personnes civiles ou militaires, n’a engagé d’actions contre une communauté quelconque.

Ce ne sont simplement que des faux témoignages, des inventions de toutes pièces.

CONCLUSION

Mesdames et Messieurs les Jurés, je vous l’ai dit au début de mon intervention, ce procès nous dépasse ! Vous avez un dossier sans faits ! Car en réalité, les infractions n’existent pas et ne sont qu’un prétexte à ce procès.

Il ne s’agit donc pas, dans ces douloureux débats, d’apprécier véritablement la culpabilité ou l’innocence des accusés. Il ne s’agit même pas de savoir de qui de GBAGBO ou de OUATTARA est le véritable Président de la République de Côte d’Ivoire. Il a effectivement déjà été répondu à cette question : La Côte d’Ivoire a eu un Président élu et proclamé vainqueur par le Conseil Constitutionnel ; et un Président reconnu par la Communauté internationale et proclamé Président de la République après une violente crise, une agression armée de la Côte d’Ivoire.

Il s’agit de dire, par votre verdict, si oui ou non les peuples africains ont le droit de faire respecter leurs institutions. Vous avez la lourde mais noble mission de proclamer, une fois pour toutes, le droit de l’Homme africain au respect de sa personnalité, de sa dignité, et de sa souveraineté.

Madame Simone GBAGBO l’a très justement dit. La Constitution, le Conseil Constitutionnel, organes suprêmes de notre République sont nos totems. Si nous ne les respectons pas, qui le fera à notre place ?

Mesdames et Messieurs les Jurés, je vous rappelle que conformément à l’article 90 de notre Constitution, le Président du Conseil Constitutionnel prête serment en ces termes : Je m’engage à bien et fidèlement remplir ma fonction, à l’exercer en toute indépendance et en toute impartialité dans le respect de la Constitution, à garder le secret des délibérations et des votes, même après la cessation de mes fonctions, à ne prendre aucune position publique dans les domaines politique, économique ou social, à ne donner aucune consultation à titre privé sur les questions relevant de la compétence du Conseil constitutionnel ».

Les Membres du Conseil Constitutionnel prêtent eux, conformément à l’article 91 de la Constitution, le serment suivant : « Je jure de bien et fidèlement remplir mes fonctions, de les exercer en toute impartialité dans le respect de la Constitution et de garder le secret des délibérations et des votes, même après la cessation de mes fonctions.

La décision du Conseil Constitutionnel du 4 décembre 2010 a été rendue conformément à ces textes.

L’absence de poursuites diligentées par le Ministère Public à l’encontre des Membres et du Président du Conseil Constitutionnel n’est-il pas l’aveu même de ce que cette décision ne saurait sérieusement être remise en question ? Le Parquet une fois de plus a montré qu’il ne représentait pas le peuple mais plutôt le parti au pouvoir et je m’explique. Le Parquet sur la base de ces faux témoignages demande que Mme Gbagbo soit condamné à 10 ans de prison et soit privé de ces droits civiques Curieusement, parmi les 80 accusés, Mme Gbagbo est la seule pour qui il soit demandé la privation de ses droits civiques.

Mais alors pourquoi pourrait se poser le citoyen lambda. Alors je vous répondrai, c’est uniquement pour empêcher Mme GBAGBO de reprendre sa place au FPI et leur tenir la dragée haute sur les tous les problèmes qui minent la Côte d’Ivoire qui semble-t-il émerge. Mais faire de la politique n’est pas un crime. Pourquoi donc manipuler le Parquet à cette fin. Voilà, la raison. Je pensais que le Parquet représentait le peuple, mais que je me suis trompé.

Le présent Parquet représente le pouvoir ivoirien et ne travaille qu’uniquement dans leur intérêt, même quand il est en contradiction avec le mandat que le peuple leur a confié. Dès lors entrer en voie de condamnation contre Mme GBAGBO, serait approuver le comportement de tous ceux qui méprisent nos institutions. Condamner, ce serait dire que l’on veut perdurer dans un système néo-colonisant où notre Constitution ne serait en réalité qu’un bout de papier, sans valeur.

Condamner ce serait dire que l’on est incapable de se respecter et que l’on aura toujours besoin de l’intervention prétendument civilisatrice de nos anciens colons pour distribuer les bons et les mauvais points. Condamner, ce serait accepter que nos Chefs d’Etat ne soient choisis par le peuple souverain mais par d’autres. Acquitter, au contraire c’est affirmer notre volonté d’indépendance. Acquitter c’est dire notre attachement à notre Constitution. Acquitter, c’est aussi faire œuvre d’apaisement; C’est détruire les ferments d’amertume et de rancœur dans le cœur de nos compatriotes qui sont bien conscients du caractère politique de ce procès. Acquitter, c’est réitérer sa volonté de voir une Justice indépendante du pouvoir politique. Acquitter enfin, c’est montrer le vrai visage de la Côte d’Ivoire éprise d’idéal, de Justice et de Paix ; et surtout de réconciliation entre tous ses enfants.

Monsieur le Président, Messieurs de la Cour, Mesdames et Messieurs les Jurés, ne vous faites pas complices des politiciens car ils ne sont pas bons. Ne contribuez pas construire une Côte d’Ivoire de haine et de vengeance perpétuelle, ce ne serait bon pour personne. Réconciliez les ivoiriens en rendant des décisions justes fondées sur les principes élémentaires du droit pénal.

Pas de faits précis, pas de preuves concrètes : pas de condamnations et j’ai plaidé.

Je vous en remercie


Maître Ange Rodrigue DADJE /Maître Habiba TOURE

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12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 15:40

                 L’Argentine desserre l’étreinte étasunienne

 

La visite de la présidente argentine à Pékin marque une nouvelle étape dans le processus d’émancipation politique du pays. L’intervention déterminée et vigoureuse de Cristina Kirchner contre les atteintes à la souveraineté de l’Argentine devant l’Assemblée générale des Nations Unies en Octobre 2014 avait déjà marqué un tournant.

Cristina Kirchner avait en effet dénoncé l’intervention de la justice étasunienne qui bouleversait un plan de restructuration de la dette souveraine argentine longuement préparé qui avait reçu l’aval de toutes les banques concernées sauf une un fonds de placement new yorkais qui ne détenait que 1% de cette dette. La justice américaine (le juge GRIESA) avait décidé que ce fonds devait recevoir l’intégralité des sommes dues mais surtout, mesure évidemment attentatoire à la souveraineté de l’Argentine, que, si ce règlement n’était pas effectué, la totalité du plan de restructuration de la dette était bloqué.

Il faut souligner : 1-que les dettes en question étaient toutes des remboursements d’emprunts contractés par l’Argentine avant l’arrivée au pouvoir de Nestor Kirchner et ensuite de son épouse Cristina, 2- que les autres créanciers avaient accepté de renoncer à 50% de leurs créances vieilles de 30 ans pour certaines.

Bel exemple d’impérialisme judiciaire et financier : le Capital étasunien est chez lui partout et la signature d’un gouvernement et de grandes banques internationales ne pèsent rien face à la décision d’un juge new yorkais actionné par le gérant d’un « FONDS VAUTOUR » selon l’expression aujourd’hui en vigueur.

La présidente argentine s’en était également pris à ceux qui reprochaient à son gouvernement d’avoir signé avec l’Iran un « mémorandum d’intention » pour conjuguer les efforts des deux Etats dans la recherche de la vérité sur les deux attentats « anti israéliens » perpétrés en Argentine le premier contre l’ambassade d’Israël le 17 Mars 1992 (29 morts), le second le 18 Juillet 1994 contre les locaux de l’AMIA (association culturelle de la communauté juive d’Argentine - la plus nombreuse de toute l’Amérique latine - 85 morts) .

Ces attentats immédiatement attribués sans preuves à l’Iran et dont l’Iran a toujours nié la responsabilité n’ont toujours pas été élucidés et en signant le « mémorandum d’intention » l’Argentine ne faisait rien d’autre que d’accorder à l’accusé un droit à la défense. La réaction impériale à cette décision fut, on l’imagine, très vive puisqu’elle remettait en cause, vingt ans après les faits, la version officielle jamais démontrée mais entérinée par tout l’appareil de propagande « occidental ». Devant la même assemblée générale des Nations Unies Cristina Kirchner avait défendu son choix et avait fait état de menaces de mort la concernant personnellement.

Elle avait continué à avancer dans sa recherche de la vérité et avait franchi une étape décisive en mettant un terme à la carrière du patron des services de renseignement argentin M. Antonio Stiuso en poste depuis quarante ans. Ce personnage, mis en place par le régime péroniste, avait réussi à traverser la période de la dictature militaire et à demeurer à son poste ensuite. Beaucoup d’argentins considéraient que cette « solidité au poste » ne pouvait s’expliquer que par un soutien constant de Washington et ses méthodes étaient souvent qualifiées de « gestapistes ». Le procureur Nisman en charge du dossier « iranien » retrouvé « suicidé » ces derniers jours et qui s’apprêtait à confirmer la « piste iranienne » sur les attentats anti israéliens était soutenu dans son enquête par M. Stiuso dont il était de longue date un proche.

Autant dire que l’étoile de Cristina Kirchner avait beaucoup pali aux Etats-Unis et dans le reste de l’Occident. Elle en avait évidemment conscience et avait réorienté sa politique en conséquence. Cette réorientation vient de prendre un tour très concret dans sa visite officielle à Pékin où elle vient d’être reçue par le président chinois. Ce n’est pas à proprement parlé un retournement subit puisque les visites de dirigeants chinois à Buenos Aires s’étaient multipliées ces dernières années et avaient débouché sur des projets de coopération économiques en de nombreux domaines (transports, énergie, électronique…).

La récente visite de Cristina Kirchner à Pékin donne à cette coopération une dimension militaire importante. L’Argentine va acheter à la République populaire ou construire avec des accords de transfert technologique les matériels suivants :

  • Corvettes

 

Ce modèle produit par les chantiers chinois CSIC P18 va porter le nom de corvettes de la CLASS MALVINAS = CLASSE MALOUINE (déjà vendues au Nigéria) de quoi mettre en rage le Foreign Office

  • Véhicules blindés (modèle NORINCO VN1)

  • Hélicoptères

(type Changhe Z 11)

Ces acquisitions prennent place dans un programme d’ensemble signé par les deux pays le 29 Octobre 2014 couvrant brise-glaces, véhicules amphibies, remorqueurs de haute mer, et d’autres navires de guerre, mortiers de divers calibres, hôpitaux de campagne. Les observateurs militaires n’excluent pas l’achat de chasseurs chinois FC1.

Dans le monde multipolaire actuel, il est aujourd’hui possible de desserrer l’étreinte impérialiste étasunienne et de trouver dans d’autres pays : Chine Populaire, Russie… les moyens concrets de parer les coups revanchards que les Etats-Unis ont toujours porté contre les gouvernements manifestant de l’indépendance dans leur « arrière-cour » latino- américaine.

 

 

 

 

 

 

 

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12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 15:37

LE CAS HUNTINGTON

  En ces temps de simplifications abusives, de caricatures écrites, de nominalismes ségrégatifs, d’identités-minute, d’étiquetages sociaux à péremption rapide, il n’est pas sans intérêt de se pencher sur le cas d’un intellectuel étasunien.

  D’entrée l’appellation d’intellectuel fait problème. Clarifions : Huntington est professeur à Harvard, une des plus prestigieuses universités étasuniennes si ce n’est mondiales. Sans donner plus d’importance à ces classements qui ont plus à voir avec le marketing qu’avec une science exacte, elle occupe très souvent la première place. Il y a enseigné pendant 58 ans

  Il publie des articles dans des revues prestigieuses et il écrit des livres dont certains ont eu un lectorat planétaire après avoir été traduits dans des dizaines de langues (39 d’après les biographies officielles).

  Son ouvrage de très loin le plus célèbre, le plus traduit, le plus vendu et le plus commenté est le CHOC DES CIVILISATIONS (en anglais CLASH OF CIVILISATIONS)

  Avant d’accéder à la notoriété mondiale Huntington était déjà intervenu dans le champ idéologique occidental comme co-auteur en 1974 d’un ouvrage THE CRISIS OF DEMOCRACY qui servit de référentiel idéologique au lancement de la COMMISSION TRILATERALE. Celle-ci prenait la suite du CLUB DE BILDERBERG en élargissant le cercle des puissances capitalistes dominantes au Japon.

  L’ouvrage avait donc trois auteurs : Huntington pour les Etats-Unis, un français Michel Crozier pour l’Europe occidentale et un japonais.

  Le propos était de préserver les apparences démocratiques (pluripartisme en évitant par divers dispositifs constitutionnels un parlementarisme trop accentué et trop instable) tout en limitant l’influence des mouvements de masse contestant les choix stratégiques des groupes dirigeants et émanant des couches désormais éduquées et nombreuses du prolétariat industriel et tertiaire.

  Pour Crozier l’objectif en Europe de l’Ouest était de ramener le calme dans les usines et les universités et d’éviter la poursuite de l’alliance ouvriers-étudiants qui avait touché l’Allemagne, l’Italie et en France avait débouché en Mai 68 sur la plus grande grève de masse de l’histoire nationale. L’idée était donc de distraire les nouvelles couches éduquées en leur proposant des loisirs nouveaux et en leur ouvrant le champ d’institutions politiques secondaires en décentralisant l’appareil d’Etat. Le projet fut poursuivi sous la forme des préconisations du rapport NORA-MINC et par les lois de décentralisation du gouvernement Mauroy.

  Aux Etats-Unis et pour Huntington il s’agissait d’éviter par tout moyen la réédition du mouvement contre la guerre du Vietnam qui avait fortement ébranlé la société, avait eu sa part dans la capitulation de 1974 et avait provoqué l’émergence de nouveaux mouvements non maitrisés pas les appareils politiques et syndicaux traditionnels.

  Mais en rédigeant son chapitre de ce petit livre, HUNTINGTON, le professeur de Harvard, ne faisait au fond rien d’autre que d’occulter l’autre HUNTINGTON, en fait le même SAMUEL P. HUNTIGNTON qui avant de revêtir la toge professorale avait été un conseiller très proche des présidents étasuniens en matière de conduite de la guerre au Vietnam. Pour détruire le Viêt-Cong et l’empêcher de détruire le régime fantoche que Washington avait mis en place à Saigon Huntington avait en effet le préconisateur des regroupements de villageois ce qui voulait dire rassembler de force la population paysanne et rurale du Vietnam dans des lieux strictement contrôlés par l’armée US et pouvoir ensuite détruire le Viêt-Cong en détruisant la campagne et la forêt où il se cachait. Samuel Huntington qui s’est inspiré des stratégies contre révolutionnaires mises au point par l’armée française coloniale (en Algérie et au Cameroun notamment) est donc le concepteur de la guerre étasunienne au napalm et aux défoliants et les parents d’enfants vietnamiens déformés et handicapés à vie par la dioxine auraient été fondés à le poursuivre devant la Cour Pénale Internationale si elle avait été créée à l’époque des faits. Ce chapitre de la biographie de Huntington est bien sûr passé le plus souvent sous silence.

  Le livre CRISIS OF DEMOCRACY sera un des livres de chevet de l’équipe du Président Jimmy Carter dont presque tous les membres appartiennent à la Commission Trilatérale et qui va tenter de gommer les aspects les plus monstrueux de la politique impériale en soignant mieux les apparences. Huntington lui-même est alors membre du Conseil National de Sécurité.

  Ainsi installé Intellectuel organique de l’impérialisme, HUNTINGTON va encore lui rendre un grand service en publiant en 1993 le « CHOC DES CIVILISATIONS ». En effet il va ainsi combler le vide stratégique laissé par la disparition sans combat de l’URSS. L’épouvantail communiste ne pouvant plus être brandi pour justifier de nouvelles interventions extérieures et la Chine ayant choisi une politique de temporisation avec le pouvoir capitaliste étasunien qui va lui éviter le face à face militaire immédiat et dramatiquement inégal, il faut fabriquer un nouvel ennemi. Les leçons de la guerre d’Afghanistan sont tirées : de grands succès sont possibles et avec une relative économie de moyens comparés à ceux de la guerre classique en manipulant le fondamentalisme islamique et cette manipulation est d’autant plus intéressante pour l’impérialisme étasunien qu’elle peut s’exercer au détriment de ses rivaux économiques (et néanmoins alliés) l’Europe et le Japon dont le talon d’Achille est la dépendance pétrolière.

Sitôt publié le livre de HUNTINGTON qui dans la foulée des travaux de l’orientaliste Bernard Lewis fait du choc OCCIDENT-ISLAM le principal conflit on passe aux travaux pratiques .Ben Laden et ses amis viennent avec un passeport bosniaque tout frais s’employer à faire exploser la Yougoslavie suivant les lignes de partage prévues (catholiques croates, musulmans bosniaques et albanais, orthodoxes serbes ….).D’autres combattants étrangers interviennent aussi en Tchétchénie pour poursuivre le dépeçage considéré comme insuffisant de la Russie. En Palestine également tout est fait pour que l’union interconfessionnelle dont l’OLP était l’expression, difficile mais réelle, se dissolve. L’Algérie qui a arraché son indépendance dans le sang et sous un étendard politique se voit « gratifiée » d’un épouvantable épisode de tueries islamistes.

  Le terrorisme islamiste est lancé et la politique de Bush après le 11 Septembre 2001 l’installera comme ennemi principal et quasi universel, un zeste d’anticommunisme persistant pour la seule Corée du Nord.

  Les faits ont depuis lors amplement démontré que cet ennemi est souvent un complice des actions impérialistes de déstabilisation et de désordre. Ainsi ces derniers jours de nombreuses voix autorisées aux Etats-Unis s’élèvent contre la politique d’Hillary Clinton en Lybie qui a utilisé des terroristes islamistes pour renverser un chef d’Etat qui les avait contenus jusqu’alors.

  Le livre d’HUNTINGTON apparait donc pour ce qu’il est : une caution universitaire à la poursuite de la politique de domination mondiale violente qui est depuis un siècle poursuivie par la classe dirigeante étasunienne après qu’elle se soit assurée dans les décennies précédant 1918 la domination sur le continent américain. Huntington n’est ni un savant ni un chercheur c’est un chien de garde impérial.

  Un véritable intellectuel , Edward W. Saïd , dans son article CLASH OF IGNORANCE (le choc de l’ignorance) publié en Octobre 2001 critiquera sur le fond le livre d’Huntington et implicitement la « guerre contre le terrorisme » en faisant observer que les civilisations ne sont pas des données intangibles traversant l’histoire humaine, qu’elles connaissent des transformations dans le temps comme dans l’espace, que les phénomènes d’influence , d’interpénétration en constituent au contraire la trame et que les « chocs » ne sont souvent que la simple mise en œuvre par les puissants de la vieille règle impériale : « Diviser pour régner » .

 

 

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11 novembre 2014 2 11 /11 /novembre /2014 21:14


 
« Cent ans de capitalisme en Algérie »
Authentique militant anticolonialiste français de la première heure, Robert Louzon mérite d’être mieux connu en ces temps où la social-démocratie française retombe piteusement dans ses pires travers coloniaux, la pâleur médiocre et pateline du discours masquant à peine la persistance de la brutalité des intérêts du grand capital national dont elle confirme être le meilleur défenseur.


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EXTRAIT DE
« CENT ANS DE CAPITALISME EN ALGERIE 1830-1930 »
« Histoire de la conquête coloniale »
De Robert Louzon
Editions Acratie (1998)


Issu d’une famille bourgeoise, après des études scientifique, Louzon devient ingénieur. D’abord membre du P.O.S.R. (socialiste alemaniste), il évolue vers le syndicalisme révolutionnaire. En 1906, il prête l’argent nécessaire à l’achat d’un immeuble pour la CGT, action qui, une fois connue, lui vaudra de perdre son emploi.
Lié à Pierre Monatte, Louzon collabore à « La Vie ouvrière ». En 1913, il s’installe en Tunisie, effectue la guerre comme capitaine, puis adhère en 1919 au parti socialiste tunisien. Il sera vite secrétaire fédéral du P.S., puis du P.C. après le congrès de Tours. En 1921, il est poursuivi pour « diffamation envers les officiers de l’armée française », puis encore en 1922, cette fois condamné à 6 mois de prison et à l’expulsion de Tunisie à sa sortie.
En décembre 1924 il quitte le P.C. après l’exclusion de Monatte et Rosmer, et en 1925, il participe à la fondation de la revue « La Révolution prolétarienne ».
En août 1936, mandaté par la C.N.T espagnole il se rend au Maroc dans le but d’empêcher le recrutement de troupes pour Franco. En février 1937, malgré son âge, il combat un temps sur le front espagnol, puis collabore à S.I.A (Solidarité Internationale antifasciste). 2

En 1939, il signe le tract de Louis Lecoin « Paix immédiate » ce qui lui vaut d’être poursuivi devant le conseil de guerre. Arrêté en 1940, il est interné un an dans un camp en Algérie.
Après-guerre, il reprend son activité militante et sera notamment l’un des signataires du « manifeste des 121 » lors de la guerre d’Algérie.


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 La période de l'accumulation primitive


« Nous avons réuni au domaine les biens des fondations pieuses, nous avons séquestré ceux d'une classe d'habitants que nous avions promis de respecter ... nous nous sommes emparé des propriétés privées sans indemnité aucune ; et, de plus, nous avons été jusqu'à contraindre des propriétaires, expropriés de cette manière, à payer les frais de démolition de leurs maisons et même d'une mosquée.
« Nous avons profané les temples, les tombeaux, l'intérieur des maisons: asile sacré chez les musulmans.
« Nous avons massacré des gens porteurs de sauf-conduits ; égorgé sur un soupçon des populations entières, qui se sont ensuite trouvées innocentes; nous avons mis en jugement des hommes réputés saints dans le pays, des hommes vénérés, parce qu'ils avaient assez de courage pour venir s'exposer à nos fureurs, afin d'intercéder en faveur de leurs malheureux compatriotes; il s'est trouvé des hommes pour les condamner, et des hommes civilisés pour les faire exécuter. »
(Rapport de la commission gouvernementale d'enquête, 1833). *


LA LEGENDE DU COUP DE L’EVENTAIL
En 1794, la France était attaquée de tous côtés. Non seulement son territoire était envahi sur plusieurs points, mais son peuple et son armée risquaient d'être affamés. Ne produisant pas assez pour subvenir à ses besoins, elle ne trouvait nulle part où acheter le complément de grains qui lui était nécessaire. Nulle part ... sauf en Algérie, dont le dey offrit à la Convention toutes facilités pour faire ses achats de blé.
Deux ans plus tard, le Directoire a succédé à la Convention, mais la guerre n'en continue pas moins, et l'Angleterre continue à poursuivre son plan d'affamer les armées de la République; en outre ... le Trésor est vide, ou presque. Le dey d'Alger offre alors au gouvernement français de lui prêter un million, sans intérêts, pour les achats de blé que celui-ci aurait à effectuer en Algérie. Le gouvernement français accepte, et les achats sont effectués notamment par l'intermédiaire de la maison Bacri et Busnach, gros commerçants juifs, auxquels d'ailleurs la plus grosse partie du blé qu'ils livrent à la France est fournie par le dey lui-même.
Les achats de blé ainsi effectués dépassent de beaucoup le million prêté; la France ne les paie pourtant point. Qu'importe! La France est riche et est personne d'honneur. Quand la paix sera revenue, elle règlera ses dettes. Le dey continue donc de fournir du blé à Bacri, et Bacri de livrer à la France.
1815: la paix est revenue, c'est le moment de se faire payer. Bacri et le dey réclament leur dû.
Mais chacun sait que la bourgeoisie française n'aime guère payer ses dettes de guerre. Elle estime qu'est suffisant l'honneur qu'elle a fait à ses créanciers en leur permettant de la sortir de l'embarras. Ils ont eu l'insigne honneur de l'aider à vaincre, que veulent-ils de plus?
Malgré la paix et 1'« ordre » revenus, le gouvernement de la Restauration fit donc autant de difficultés que ses prédécesseurs pour payer ceux qui avaient fourni de quoi faire le pain du troupier français. On objectera que certaines cargaisons avaient été de mauvaise qualité. C'était bien possible, même très probable; il n'y a pas de raison pour que Bacri et Busnach aient fait exception dans l'honorable corporation des fournisseurs de guerre. En conséquence, le Commission française, réunie en 1819, fit subir de sérieuses réductions aux factures de Bacri, en suite desquelles ce qui reste dû est fixé définitivement, d'accord avec Bacri et le dey, à une somme globale de 7 millions. Il n'y a donc plus qu'à payer. Eh bien on ne paie pas. L'accord de 1819 stipulait que, sur les 7 millions, seraient retenues les sommes qui pourraient être dues par Bacri à ses créanciers. En conséquence, le Trésor français verse bien l'argent, mais il le verse à Paris, à la Caisses des dépôts et Consignations ; aussitôt une nuée d'oppositions, de la part de créanciers de Bacri, vrais ou prétendus, se produit, et, en 1827, soit huit ans après que l'accord réglant définitivement le montant des sommes dues a été conclu, les tribunaux français n'avaient pas encore statué sur la validité de ces oppositions! En 1827, donc, le dey n'était pas encore remboursé du million qu'il avait prêté à la France, sans intérêts, trente et un ans auparavant! Bien plus, du fait des dettes que Bacri avait eu soin de faire en France, le dey risquait fort de ne jamais toucher un sou. Ainsi, sous couleur de satisfaire ses réclamations, on avait « rendu légale sa spoliation » (1)

(1)(Esquer la prise d’alger p.49)
Le dey d'Alger était ainsi magnifiquement récompensé de l'ardeur qu'il avait mise à faciliter le ravitaillement de la France affamée par l'Angleterre.
En cette année 1827, le dey d'Alger découvrit un fait bien plus grave encore, où la perfidie du gouvernement de la restauration dépassait vraiment toutes les bornes.
A l'extrémité est de la Régence, à 500 kilomètres environ d'Alger, sur un point du littoral appelé Calle, la France avait la concession d'un entrepôt commercial. Le gouvernement français, par la voix de son représentant à Alger, Deval avait promis au dey que l'entrepôt ne serait pas fortifié (2)
 (2) Esquer la prise d’Alger p.58
c'était un emplacement pour faire du commerce, mais rien de plus; ce ne devait point être transformé en une place forte. Or, la France avait fortifié la Calle, et le dey venait de l'apprendre.
Supposez que la France se soit conduite avec les Etats-Unis, pour le règlement de ses dettes de guerre, comme elle s'est conduite avec le dey d'Alger, ne croyez-vous pas que, bien avant que trente ans ne soient passés, la flotte américaine ne se serait pas, pour le moins, emparée de la Guadeloupe et de la Martinique, et ne serait même venue faire un petit tour à Brest? Ou bien, supposez que la représentation commerciale des Soviets à Paris convertisse ses bureaux en forteresse, la France serait-elle longue à renvoyer l'ambassadeur soviétique chez lui, et à réoccuper par la force les locaux de la Représentation commerciale?
Le dey d'Alger, lui, se contenta de demander des explications. Il les demanda par écrit au gouvernement français, et comme celui-ci ne répondait pas, il les demanda verbalement au consul de France. Que vouliez-vous que celui-ci réponde? Pour l'affaire de la Calle en particulier, il savait fort bien que c'était lui-même, Deval, qui s'était engagé à ce que le territoire ne fût pas fortifié, et il savait aussi que, malgré cela, on l'avait fortifié. Dans ces conditions, quand on n'a pas d'explications valables à fournir, il n'est qu'une ressource: c'est le prendre de haut. C'est ce que fit Deval. Alors, furieux, le dey s'emporta, injuria, et finalement donna au « représentant de la France » un coup de son chasse-mouche.
On tenait le prétexte!
Le gouvernement français, convaincu de mauvaise foi, allait châtier le dey coupable d'avoir « injurié la France ». Car 1'« honneur de la France» ne consistait pas à payer ses dettes le plus vite possible, l'« honneur de la France» ne consistait pas à respecter la parole donnée; l'« honneur de la France» consistait à frapper celui qui lui reprochait ses actes déshonorants. « Je m'appelle lion» ; ma raison est la meilleure ... parce que je suis le plus fort. Et je suis le plus fort, non seulement par les armes, mais par toute l'organisation de mensonges que, sous les noms divers d'enseignement, de littérature, de « culture », etc., j'ai créée pour me servir. En conséquence, du mensonge je ferais la vérité. Toute une armée d'« intellectuels» proclamera par le monde, comme la vérité, comme une Vérité évidente et universellement admise, que j'ai été outragé sans raison, et que mon bon droit à m'emparer d'Alger est incontestable. Il n'y a pas un Français, pas un élève de l'école primaire qui ne sache pas que le « coup de l'éventail » du dey Hussein est à l'origine de la conquête de l'Algérie; combien y en a-t-il à qui vous avez appris, messieurs les Professeurs, l'histoire des fortifications de la Calle ? Il n'est pas un manuel d'histoire élémentaire qui ne contienne quelques illustrations du dey frappant le « représentant de la France », mais ce n'est que dans quelques rares livres, tirés à un petit nombre d'exemplaires, et enfouis dans les bibliothèques, qu'on peut trouver des renseignements sur les raisons pour lesquelles le dey était, ce jour-là, si fort en colère. Voilà l’« histoire » bourgeoise. L'emportement du dey est monté en épingle, mais les raisons de son emportement sont soigneusement cachées, car sinon, le lecteur pourrait s'apercevoir que si jamais « coup d'éventail » fut justifié, ce fut bien celui que reçut à Alger, le 30 avril 1827, le consul de France
 La conquête de l'Algérie a fourni un autre exemple remarquable du point vraiment incroyable jusqu'où les gouvernements bourgeois poussent la perfidie... En 1837, un traité, le traité de la Tafna, intervint entre Louis-Philippe et Abd el Kader. Par ce traité l'Algérie se trouvait partagée entre Abd el Kader et la France. En ce qui concerne le département d'Alger, le traité définissait ainsi le territoire qui revenait à la France: « Alger, le Sahel, la plaine de la Mitidja bornée à l'ouest jusqu'à Kaddara ... » ; c'était clair: la plaine de la Mitidja bornée à l'Est jusqu'à l'oued Kaddara. Eh bien! La France prétendit que son territoire s'étendait au-delà de l'oued Kaddara !


Et voilà pour cela ce qu'on imagina. Le texte arabe, le seul signé d'Abd el Kader, portait après « oued Kaddara» le mot arabe fauq. Ouvrez n'importe quel dictionnaire, interrogez n'importe quel Français sachant l'arabe, ou n'importe quel Arabe sachant le français, vous apprendrez instantanément et invariablement que fauq signifie: au-dessus. Le gouvernement français, lui, prétendit que fauq signifiait au-delà, et, alors, au lieu de la traduction évidente: jusqu'à l'oued Kaddara et ce qui est au dessus, c'est-à-dire les crêtes qui le dominent, il traduisit par cette phrase identiquement absurde: « .• .la plaine de la Mitidja bornée à l'Est jusqu’a l'oued Kaddara et au-delà », Ainsi on aurait fixé une ,borne au territoire revenant à la France, uniquement pour dire que ce qui était au-delà de cette borne lui revenait aussi!
Mais qu'importe l'absurdité, pourvu que cette absurdité fournisse un prétexte pour violer les traités! En vertu de cette « traduction », les troupes françaises se portaient, en 1839, jusqu'aux Portes de Fer, c'est- à-dire à plus de 100 kilomètres au-delà de l'oued Kaddara. Et cette expédition ayant amené la reprise des hostilités, tous les manuels d'histoire nous enseignent que c'est Abd el Kader qui a violé le traité de la Tafna!


QUARANTE ANNEES DE MASSACRES
Donc, le 14 juin 1830, les troupes françaises débarquèrent à Sidi Ferruch, plage de sable située à une vingtaine de kilomètres d'Alger, et quelques jours après, Alger attaqué à revers, tombait ; le 5 juillet, le dey capitulait. Le « coup d'éventail » était donc « vengé » ; le blé que le dey avait fourni à la France n'aurait plus à lui être payé, ni les fortifications de la Calle à être démolies.
Il restait à conquérir l'Algérie.
Cela allait demander quarante ans, près d'un demi-siècle. De 1830 à 1871, sous cinq régimes différents, depuis la restauration jusqu'à la Troisième République, en passant par Louis-Philippe, la République et l'Empire, la bourgeoisie française va poursuivre la conquête de ce territoire à peine peuplé de cinq millions d'habitants.
Quarante ans de combats, de meurtres et de pillages, quarante ans pendant lesquels, à chaque moment, telle région qu'on avait hier « pacifiée » se soulevait à nouveau et devait être « pacifiée» à nouveau, à coup de « razzia » et de massacres. Quarante ans pour cinq millions d'habitants ! Quarante ans de guerre entre, d'un côté, un peuple dépourvu de toute organisation matérielle moderne, et, de l'autre côté, l'armée française, alors, sans conteste, la première armée d'Europe, l'armée qui était, hier, celle de Napoléon et qui sera encore celle de Sébastopol et de Magenta.
La conquête de l'Algérie ne s'est pas effectuée, comme on pourrait le croire, progressivement du Nord au Sud, par tranches successives partant du littoral et finissant aux confins sahariens. Tout au contraire, les régions méridionales, Hauts Plateaux et zone saharienne, on été plus facilement conquises et les premières pacifiées; c'est la région la plus proche du littoral, le Tell, cet ensemble montagneux qui sépare la mer des Hauts Plateaux, qui a offert le plus de résistance et n'a été occupé, réellement qu'en dernier lieu. Le centre de la première grande résistance à laquelle se heurte la conquête française, celle que va personnifier pendant quinze ans le marabout Abd el Kader, c'est le Tell du centre et de l'Ouest. Les villes d'Abd-el-Kader, Mascara, Boghar, etc., sont en plein Atlas tellien, et le dernier massif d'où Abd el Kader conduira ses dernières grandes luttes sera celui de l'Ouarsenis, qui commence à 50 kilomètres de la mer. Après la chute d'Abd el Kader, le dernier bastion de la résistance sera la Kabylie, Tell de l'Est. La grande Kabylie, qui borde la mer, et qui est à moins de cent kilomètres d'Alger, ne sera occupée pour la première fois qu'en 1857, et définitivement qu'après 71, alors que les oasis de Biskra et de Laghouat, en bordure du Sahara, à 400 kilomètres de la mer, seront conquises, la première dès 1844, et la seconde définitivement, en 1852.
La raison en est que les Hauts-Plateaux, le Sahara, et même l'Atlas saharien, vieille montagne qui n'est plus guère constituée que de légères ondulations coupées de larges couloirs, ne sont que des plaines. Le Tell, au contraire, c'est la montagne. La plaine, assez peu peuplée d'ailleurs, et peuplée presque exclusivement d'Arabes plus ou moins nomades, n'a pas pu résister; c'est la montagne qui a résisté, la montagne qui, en Algérie, est plus peuplée que la plaine, peuplée de paysans cultivateurs, la plupart de langue berbère. Cela est conforme à la règle de toujours et de partout: c'est toujours la montagne qui résiste au conquérant ; la montagne est partout le dernier asile de l'indépendance. Ce massif kabyle qui résista le dernier à la conquête française, est celui qui avait aussi le mieux résisté à la conquête arabe, puisque si il a accepté la religion de l'Islam, il a gardé sa langue et son Droit.
Ce que fut cette guerre? Une guerre atroce qui n'eut de la guerre que le nom, j’entends de la véritable guerre, celle que justifie Proudhon dans La Guerre et la Paix, c'est-à-dire un combat loyal entre adversaires de force équivalente. Ce ne fut pas une guerre, ce fut une « expédition coloniale ", une expédition coloniale de quarante années. Une expédition coloniale ça ne se raconte pas, et on n'ose la décrire; on laisse MM. les assassins la décrire eux-mêmes.
« La flamme à la main! »
Saint-Arnaud, qui devait finir maréchal de France, fit, jusqu'au 2 décembre, à peu près toute sa carrière en Algérie. Il y était arrivé lieutenant en 1837 ; il en partit général de division en 1851 ; durant ces quinze années il ne cessa d'être en colonne, tantôt à l'ouest, tantôt à l'est; pendant tout ce temps il écrivit régulièrement à son frère, le tenant presque jour par jour au courant de ses faits et gestes. Ces lettres ont été publiées. Nous en donnons ci-dessous des extraits, sans autre commentaire que l'indication de la date et du lieu (1).
1. On trouvera les lettre dont sont extraites ces citations dans Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome l, pages 141, 313, 325, 379,381,390,392,472,474,549,556, tome II, pages 83,331,340.


« Le pillage exercé d'abord par les soldats, s'étendit ensuite aux officiers, et quand on évacua Constantine, il s'est trouvé comme toujours, que la part la plus riche et la plus abondante était échouée à la tête de l'armée et aux officiers de l'état-major. » (Prise de Constantine, octobre 1837.)
« Nous resterons jusqu'à la fin de juin à nous battre dans la province d'Oran, et à y ruiner toutes les villes, toutes les possessions de l'émir. Partout, il trouvera l'armée française, la flamme à la main. » (Mai 1841.)
«Mascara, ainsi que je te l'ai déjà dit, a dû être une ville belle et importante. Brûlée en partie et saccagée par le maréchal Clauzel en 1855. »
« Nous sommes dans le centre des montagnes entre Miliana et Cherchell. Nous tirons peu de coups de fusil, nous brûlons tous les douars, tous les villages, toutes les cahutes. L'ennemi fuit partout en emmenant ses troupeaux. » (Avril 1842.)
« Le pays des Beni-Menasser est superbe et l'un des plus riches que j'ai vus en Afrique. Les villages et les habitants sont très rapprochés. Nous avons tout brûlé, tout détruit. Oh 1 la guerre, la guerre 1 Que de femmes et d'enfants, réfugiés dans les neiges de l'Atlas, y sont morts de froid et de misère 1 ... Il n'y a pas dans l'armée cinq tués et quarante blessés. » (Région de Cherchell, avril 1842.)
« Deux belles armées ... se donnant la main fraternellement au milieu de l'Afrique, l'une partie de Mostaganem le 14, l'autre de Blidah le 22 mai, rasant, brûlant, chassant tout devant elles. » (Mai 1842 ; de Mostaganem à Blidah il y a 250 kilomètres.)
« On ravage, on brûle, on pille, on détruit les maisons et les arbres. Des combats: peu ou pas. » (Région de Miliana, juin 1842.)
« ••• Entouré d'un horizon de flamme et de fumée qui me rappelle un petit Palatinat en miniature, je pense à vous tous et je t'écris. Tu m'as laissé chez les Brazes, je les ai brûlés et dévastés. Me voici chez les Sindgads, même répétition en grand, c'est un vrai grenier d'abondance ... Quelques-uns sont venus pour m'amener le cheval de soumission. Je l'ai refusé parce que je voulais une soumission générale, et j'ai commencé à brûler. » (Ouarsenis, octobre 1842.)
« Le lendemain , je descendais à Haimda, je brûlais tout sur mon passage et détruisais ce beau village ... Il était deux heures, le gouverneur (Bugeaud) était parti. Les feux qui brûlaient encore dans la montagne, m'indiquaient la marche de la colonne. » (Région de Miliana, février 1843.)
«Des tas de cadavres pressés les uns contre les autres et morts gelés pendant la nuit 1 C'était la malheureuse population des Beni-Naôseeur, c'étaient ceux dont je brûlais les villages, les gourbis et que je chassais devant moi. » (Région de Miliana, février 1843.)
« Les beaux orangers que mon vandalisme va abattre  ... je brûle aujourd'hui les propriétés et les villages de Ben-Salem et de Bel-Cassem-ou-Kassi. » (Région de Bougie, 2 octobre 1844.)
« J'ai brûlé plus de dix villages magnifiques. » (Kabylie, 28 octobre 1844.) 
« Il y avait encore des groupes nombreux d'ennemis sur les pitons, j'espérais un second combat. Ils ne sont pas descendus et j'ai commencé à couper de beaux vergers et à brûler de superbes villages sous les yeux de l'ennemi. » (Dahra, mars 1846.)
« J'ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés. » (Petite Kabylie, mai 1851.)
« Nous leur avons fait bien du mal, brûlé plus de cent maisons couvertes en tuile, coupé plus de mille oliviers. » (Petite Kabylie, juin 1851.)
Tel est le témoignage de Saint-Arnaud. Témoignage décisif, mais qui est loin d'être unique. Tous les officiers d'Afrique, qui ont écrit ce qu'ils ont vu, disent la même chose.


La vente des femmes et le massacre des enfants
Officier d'Afrique non moins typique que Saint-Arnaud, ce colonel Pein, issu du rang qui resta vingt-trois ans en Algérie (de 1840 à 1863), et qui occupa les loisirs de sa retraite à composer un petit ouvrage sur l'Afrique. A la différence de Saint-Arnaud, ce fut surtout dans le Sud qu'il eut à opérer.
Voici comment il décrit la prise de Laghouat, à laquelle il assista (2 décembre 1852.) :
« Le carnage fut affreux; les habitations, les tentes des étrangers dressées sur les places, les rues, les cours furent jonchées de cadavres. Une statistique faite à tête reposée et d'après les meilleurs renseignements, après la prise, constate le chiffre de 2 300 hommes, femmes ou enfants tués; mais le chiffre de blessés fut insignifiant, cela se conçoit. Les soldats, furieux d'être canardés par une lucarne, une porte entrebâillée, un trou de la terrasse, se ruaient dans l'intérieur et y lardaient impitoyablement tout ce qui s'y trouvait ; vous comprenez que, dans le désordre, souvent dans l'ombre, ils ne s'attardaient pas à établir de distinction d'âge ni de sexe: ils frappaient partout et sans crier gare J » (1)

1 Pein, Lettres familières sur l'Algérie, 2e édit., p. 393.


C'est tellement l'habitude de massacrer femmes et enfants qu'une fois que le colonel Pein ne put le faire, il éprouva le besoin de s'en excuser dans une lettre:
« Les Ouled Saad avaient abandonné femmes et enfants dans les buissons. J’aurais pu en faire un massacre, mais nous n'étions pas assez nombreux pour nous amuser aux bagatelles de la porte." il fallait garder une position avantageuse et décrocher ceux qui tiraient sur nous. » (2)
2.Pein. Lettres familières sur l'Algérie, 2e édit., p. 26.


« J'ai laissé sur mon passage un vaste incendie. Tous les villages, environ deux cents, ont été brûlés, tous les jardins saccagés, les oliviers coupés. » (Petite Kabylie, mai 1851.)
« Nous leur avons fait bien du mal, brûlé plus de cent maisons couvertes en tuile, coupé plus de mille oliviers. » (Petite Kabylie, juin 1851.)
Tel est le témoignage de Saint-Arnaud. Témoignage décisif, mais qui est loin d'être unique. Tous les officiers d'Afrique, qui ont écrit ce qu'ils ont vu, disent la même chose.
La vente des femmes et le massacre des enfants
Officier d'Afrique non moins typique que Saint-Arnaud, ce colonel Pein, issu du rang qui resta vingt-trois ans en Algérie (de 1840 à 1863), et qui occupa les loisirs de sa retraite à composer un petit ouvrage sur l'Afrique. A la différence de Saint-Arnaud, ce fut surtout dans le Sud qu'il eut à opérer.
Voici comment il décrit la prise de Laghouat, à laquelle il assista (2 décembre 1852.) :
« Le carnage fut affreux; les habitations, les tentes des étrangers dressées sur les places, les rues, les cours furent jonchées de cadavres. Une statistique faite à tête reposée et d'après les meilleurs renseignements, après la prise, constate le chiffre de 2 300 hommes, femmes ou enfants tués; mais le chiffre de blessés fut insignifiant, cela se conçoit. Les soldats, furieux d'être canardés par une lucarne, une porte entrebâillée, un trou de la terrasse, se ruaient dans l'intérieur et y lardaient impitoyablement tout ce qui s'y trouvait ; vous comprenez que, dans le désordre, souvent dans l'ombre, ils ne s'attardaient pas à établir de distinction d'âge ni de sexe: ils frappaient partout et sans crier gare J » (1)
1-Pein, Lettres familières sur l'Algérie, 2e édit., p. 393.


C'est tellement l'habitude de massacrer femmes et enfants qu'une fois que le colonel Pein ne put le faire, il éprouva le besoin de s'en excuser dans une lettre:
« Les Ouled Saad avaient abandonné femmes et enfants dans les buissons. J’aurais pu en faire un massacre, mais nous n'étions pas assez nombreux pour nous amuser aux bagatelles de la porte." il fallait garder une position avantageuse et décrocher ceux qui tiraient sur nous. » (2)
2-Pein. Lettres familières sur l'Algérie, 2e édit., p. 26.


Ainsi, si les femmes et les enfants des Ouled Saad n'ont pas été « massacrés », c'est uniquement pour raison stratégique! Si on avait été plus nombreux, toutes et tous y auraient passé, on se serait « amusé aux bagatelles de la porte ! »
Certains généraux cependant préféraient qu'on ne massacre pas les femmes, mais qu'on s'en empare ... et qu'on les vende. Telle était la méthode préférée de Lamoricière. Dans les lettres qu'il écrivait à sa famille, l'un des subordonnés de Lamoricière, le colonel de Montagnac, décrit ainsi le système (1)
1. De Montagnac, Lettres d'un soldat, p. 141, 142, 195,203,311,225. (Ce qui est souligné l'a été par nous.)


« Vive Lamoricière J Voilà ce qui s'appelle mener la chasse avec intelligence et bonheur J ... Ce jeune général qu'aucune difficulté n'arrête, qui franchit les espace en un rien de temps, va dénicher les Arabes dans leurs repaires, à vingt-cinq lieues à la ronde, leur prend tout ce qu'ils possèdent." femmes, enfants, troupeaux, bestiaux, etc. » (1er février 1841).
Dans la région de Mascara, le 17 janvier 1842 :
« Nous poursuivons l'ennemi, nous lui enlevons femmes, enfants, bestiaux, blé, orge, etc. »
Le 11 février 1842 :
« Pendant que nous rasons de ce côté, le général Bedeau, autre perruquier de première qualité, châtie une tribu des bords du Chélif ... leurs enlève force femmes, enfants et bestiaux ... »
Plus tard, étant cette fois en Petite-Kabylie, de Montagnac appliquera à nouveau le système Lamoricière:
« Nous nous sommes établis au centre du pays ... brûlant, tuant, saccageant tout ... Quelques tribus pourtant résistent encore, mais nous les traquons de tous côtés, pour leur prendre leurs femmes, leurs enfants, leurs bestiaux. » (2 mai 1843).
Pourquoi prenait-on ces femmes? Qu'en faisait-on?
« Vous me demandez, dans un paragraphe de votre lettre, ce que nous faisons des femmes que nous prenons. On en garde quelques-unes comme otages, les autres sont échangées contre des chevaux, et le reste est vendu à l'enchère comme bêtes de somme. » (Lettre datée de Mascara, 31 mars 1842.)
« Apportez des têtes, des têtes ! Bouchez les conduits crevés avec la tête du premier Bédouin que vous rencontrerez. » (2)
2. Harangue citée par le baron Pichon: Alger sous la domination française, p. 109.


Voici maintenant que le témoignage d'un quatrième officier de l'armée d'Afrique, parti en Algérie, tout frais émoulu de Saint-Cyr, le comte d'Hérisson; bien que très patriote, celui-ci, à la différence des précédents, semble avoir été quelque peu écoeuré par ce qu'il vit; son témoignage est identique.
Voici comment il décrit une colonne à laquelle il participa (1) :
1-D'Hérisson: La Chasse à l'Homme, p. 133 et suivantes


« Il est vrai que nous rapportons un plein baril d'oreilles récoltées paires à paires sur les prisonniers, amis ou ennemis. » c ••• Des cruautés inouïes, des exécutions froidement ordonnées, froidement exécutées à coups de fusil, à coups de sabre, sur des malheureux dont le plus grand crime était quelquefois de nous avoir indiqué des silos vides. »
« Les villages que nous avons rencontrés, abandonnés par leurs habitants, ont été brûlés et saccagés ; ... on a coupé leurs palmiers, leurs abricotiers parce que les propriétaires n'avaient pas eu la force nécessaire pour résister à leurs émirs et lui fermer un passage ouvert à tout le monde chez ces tribus nomades. Toutes ces barbaries ont été commises sans tirer un coup de fusil, car les populations s'enfuyaient devant nous, chassant leurs troupeaux et leurs femmes, délaissant leurs villages. »
Cette colonne était commandée par le général Yusuf. Sur ce même général, le même auteur rappelle le fait suivant, si militaire (2)
2-D'Hérisson: La Chasse à l'Homme, p. 349


« En 1857, le maréchal Randon, que les lauriers de Saint Arnaud empêchaient de dormir, monte à l'assaut de la Kabylie pour exercer ses 25 000 hommes et y recommencer les incendies de ses prédécesseurs. C'est dans cette expédition qu'on vient dire au général Yussuf : "Encore une tribu, mon général, qui en a assez et qui demande l'aman (le pardon}." - Non, répondit Yussuf, il y a là, sur notre gauche, ce brave colonel qui n'a encore rien eu. Laissons-lui cette tribu à éreinter; cela lui fera un bulletin ; on donnera ensuite l'aman (3) »
3-Cela n'a, il est vrai, rien de spécifiquement algérien. Voir dans « Comment j'ai nommé Foch et Pétain» comment Painlevé l'« humanitaire» laissa se produire, quinze jours durant, après le 17 avril 1917, des attaques terriblement meurtrières et complètement inutiles, à seule fin de sauver l'amour propre» du général Nivelle.


A cette époque, Napoléons III avait eu beau venir en Algérie. Assurer les Arabes de sa sympathie : « les oreilles indigènes valurent longtemps encore 10 francs la paire, et leurs femmes demeurèrent, comme aux, d'ailleurs, un gibier parfait (4) »
4-D'Hérisson: La Chasse à l'Homme, p. 349.
Si le général, plus ou moins métèque, Yusuf, faisait couper les oreilles, le colonel de Montagnac, déjà cité, qui, lui, est un Français, fils, petit-fils, arrière petit-fils de soldat, et qui devait devenir le « héros » de Sidi-Brahim, préfère la méthode qui consiste à faire couper les têtes (1) :
1-De Montagnac: Lettres d'un soldat, p. 297 et 299.


« Je lui fis couper la tête et le poignet gauche (il s'agit d'un marabout de la province de Constantine) et j'arrivai au camp avec sa tête piquée au bout d'une baïonnette et son poignet accroché à la baguette d'un fusil. On les envoya au général Baraguay d'Hilliers qui campait près de là, et qui fut enchanté, comme tu le penses ... »
« On ne se fait pas l'idée de l'effet que produit sur les Arabes une décollation de la main des chrétiens ... Il y a déjà pas mal de temps que j'ai compris cela, et je t'assure qu'il ne m'en sort guère d'entre les griffes qui n'aient subi la douce opération. Qui veut la fin veut les moyens, quoiqu'en disent nos philanthropes. Tous les bons militaires que j'ai l'honneur de commander sont prévenus par moi-même que s'il leur arrive de m'amener un Arabe vivant, ils recevront  une volée de coups de plat de sabre ... Quant à l'opération de la décollation, cela se passe coram populo. »
Le massacre par « erreur »
« Frappez, frappez toujours ! Dieu reconnaîtra les siens ! » Vieux précepte que les représentants de la bourgeoisie française en Algérie ne manquèrent pas d'appliquer. L'important était de tuer; qu'on tue amis ou ennemis, innocents ou coupables, cela n'avait guère d'importance. Péra a déjà raconté aux lecteurs de la Révolution prolétarienne (2) comment, en 1871, un détachement français rencontrant un groupe d'indigène, s'en empara et mit tout le monde à mort sans autre forme de procès, sur la simple supposition que ces indigènes avaient participé à l'affaire de Palestro, ce qui fut reconnu entièrement faux, dès qu'on eut fait le moindre brin d'enquête.
2-R.P. du 1er mars 1928: L'insurrection algérienne de 1871.


Voici deux autres faits du même ordre, mais d'une envergure plus grande encore, et dont la responsabilité remonte beaucoup plus haut.
Au printemps de 1832, des envoyés d'une tribu du Sud avaient été dépouillés par des maraudeurs, à quelque distance d'Alger; le fait s'était passé sur le territoire où était campée la tribu des El-Ouffia ; alors:
« En vertu des instructions du général en chef de Rovigo, un corps de troupe sorti d'Alger, pendant la nuit du 6 avril 1832, surprit au point du jour la tribu endormie sous ses tentes, et égorgea tous les malheureux El-Ouffia sans qu'un seul cherchât même à se défendre. Tout ce qui vivait fut voué à la mort; on ne fit aucune distinction d'âge ni de sexe. Au retour de cette honteuse expédition, nos cavaliers portaient des têtes au bout des lances. » (1)
1-Christian: L'Afrique française, p. 143.


« Tout le bétail fut vendu à l'agent consulaire du Danemark. Le reste du butin fut exposé au marché de la porte Bab-Azoun (à Alger). On y voyait des bracelets de femme qui entouraient encore des poignets coupés, et des boucles d'oreilles pendant à des lambeaux de chair. Le produit des ventes fut partagé entre les égorgeurs. Dans l'ordre du jour du 8 avril, qui atteignit les dernières limites de l'infamie, le général en chef eut l'impudence de féliciter les troupes de l’ardeur et de l'intelligence qu'elles avaient déployées. Le soir de cette journée à jamais néfaste, la police ordonna aux Maures d'Alger d'illuminer leurs boutiques, en signe de réjouissance. » (2)
2-Dieuzalde : Histoire de l'Algérie, tome I, p. 289.


Or, quelques jours après, ont sut que cette tribu n'avait été pour rien dans la mésaventure arrivée aux envoyés du Sud, ceux-ci ayant été victimes d'hommes appartenant à la tribu toute différente des Krechnas. Ce qui n'empêcha pas, bien que l'innocence des El-Ouffia fût déjà connue, de condamner à mort le cheik des El-Ouffia, qu'on avait soigneusement épargné lors du massacre et de l'exécuter, ainsi qu'un autre notable aussi innocent que lui (3).
3-Christian: L'Afrique française, pp. 148 et 149.


L'auteur de ces assassinats, le général en chef duc de Rovigo, a maintenant son village, un village de colonisation portant son nom, à quelques kilomètres du lieu où furent assassinés les EI Ouffia ! A Bône, le futur général Yusuf, alors capitaine, opérait pareillement. Voici ce qu'en disent les notes du baron Pichon, alors intendant civil de l'Algérie:
« Le 7 mai 1832, des Arabes d'une tribu inconnue vinrent, sous les murs de la ville, s'emparer de quelques boeufs. Le capitaine Yusuf décida que les maraudeurs appartenaient à la tribu des Kharejas ; le même soir il partit avec les Turcs, fut s'embusquer de nuit dans les environs, et lorsque le jour commençait à paraître, il massacra femmes, enfants et vieillards. Une réflexion bien triste suivit cette victoire, lorsqu'on apprit que cette même tribu était la seule qui, depuis notre occupation de Bône, approvisionnait notre marché. » 
« Meurtre consommé avec préméditation sur un ennemi vaincu, sur un ennemi sans défense»
Prince de la Moskova. (Discours à la Chambre des Pairs)
Le massacre est toujours le massacre, mais certaines circonstances ajoutent encore à son horreur.
La région du Dahra, à mi-chemin entre Alger et Oran, présente la particularité de posséder, en plusieurs points, d'immenses grottes pouvant contenir plusieurs centaines de personnes. De temps immémoriaux, ces grottes servaient de refuge aux tribus de la contrée, refuge qui avait toujours été respecté; les hommes réfugiés là n'étaient plus à craindre; de ce fait là ils s'avouaient vaincus; jamais tribu « barbare », jamais « sectateurs de Mahomet» n'avaient eu l'idée d'y massacrer. L'armée de la bourgeoisie française allait rompre avec cette tradition.
En un an, sur trois points différents, trois colonels français, Cavaignac, Pélissier, Saint-Arnaud, firent périr trois tribus réfugiées dans des grottes en les brûlant et les asphyxiant vives. Trois tribus complètes: hommes, femmes, enfants.
De ces trois « enfumades », la plus connue, longtemps la seule connue, est la seconde, celle commise par Pélissier, parce qu'elle donna lieu à une interpellation du prince de la Moskowa, le fils de Ney, à la Chambre des Pairs.
Le 19 juin 1845, la tribu des Oued-Riah, chassée de ses villages par l'une de ces colonnes incendiaires dont nous avons vu la description chez Saint-Arnaud, se réfugie dans les grottes, toute la tribu, troupeaux compris. La colonne commandée par Pélissier l'y poursuit et la somme de sortir. Celle-ci accepte: elle est même prête à verser comme rançon une importante somme d'argent, mais elle ne veut pas, lorsqu'elle sortira, être massacrée ; elle pose donc une seule condition : que les troupes françaises se retirent. Pélissier refuse. Puis, à trois heures de l'après-midi, il fait allumer, à chaque entrée des grottes, de vastes feux, qu'on alimentera et attisera sans répit tout le restant de la journée et toute la nuit, jusqu'à une heure avant le lever du jour.
Au matin, on entre.
Un soldat a donné, dans une lettre, le récit de ce qu'il vit la nuit et le matin.
« Quelle plume saurait rendre ce tableau ? Voir au milieu de la nuit, à la faveur de la lune, un corps de troupes français occupé à entretenir un feu infernal ! Entendre les sourds gémissements des hommes, des femmes, des enfants et des animaux; le craquement des rochers calcinés s'écroulant, et les continuelles détonations des armes! Dans cette nuit, il y eut une terrible lutte d'hommes et d'animaux!
« Le matin, quand on chercha à dégager l'entrée des cavernes, un hideux spectacle frappa des yeux les assaillants.
« J'ai visité les trois grottes, voici ce que j'y ai vu :
« A l'entrée, gisaient des boeufs, des ânes, des moutons; leur instinct les avait conduits à l'ouverture de la grotte pour respirer l'air qui manquait à l'intérieur. Parmi ces animaux, et entassés sous eux, on trouvait des hommes, des femmes et des enfants. J'ai vu un homme mort, le genou à terre, la main crispée sur la corne d'un boeuf Devant lui était une femme tenant son enfant dans ses bras. Cet homme, il était facile de la reconnaître, avait été asphyxié, ainsi que la femme, l'enfant et le boeuf, au moment où il cherchait à préserver sa famille de la rage de cet animal.
« Les grottes sont immenses; on a compté 760 cadavres; une soixantaine d'individus seulement sont sortis, aux trois quart morts; quarante n'ont pu survivre; dix sont à l'ambulance, dangereusement malades; les dix derniers, qui peuvent se traîner encore, ont été mis en liberté pour retourner dans leurs tribus; ils n'ont plus qu'à pleurer sur des ruines. » (1)
1-Christian, L'Afrique française, p. 142.


Crime de soudard subalterne?
Non ! Pélissier, qui en a porté jusqu'ici la responsabilité devant l'histoire, n'a été qu'un exécutant. La responsabilité remontait plus haut ; elle remonte directement au plus haut représentant de la France en Algérie, à celui qui, pendant sept années) fut, au nom de « la France », le maître à peu près absolu de l'Algérie, le gouverneur général Bugeaud, duc d'Isly; celui-ci avait en effet envoyé à Pélissier l'ordre suivant (2)
2-Revue hebdomadaire, juillet 1911, article du général Derrécagaix.


« Orléansville, 11 juin 1845 « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards. 15
« Duc d'Isly»
« Imitez Cavaignac» ordonnait Bugeaud.
En effet, l'année précédente, Cavaignac, futur gouverneur général de la République en Algérie, futur emprisonné du 2 décembre, avait, lui aussi, le premier, enfumé « comme des renards» des Sbéhas réfugiés dans des grottes, « tribu vaincu », « tribu sans défense »,
Et deux mois après Pélissier, le 12 août 1845, Saint-Arnaud à son tour, près de Ténès, transformait d'autres grottes en « un vaste cimetière » ; « 500 brigands » y furent enterrés. Le seul résultat de l'interpellation à la Chambre des Pairs fut que Saint-
Arnaud tint, à la différence de Pélissier, soigneusement caché son exploit: « personne n'est descendu dans les cavernes; personne ... que moi ... Un rapport confidentiel a tout dit au maréchal (Bugeaud), simplement, sans poésie terrible ni images. » (1)
1-Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome II, p. 37.
Ainsi, depuis le républicain Cavaignac) jusqu'aux futurs bonapartistes Pélissier et Saint-Arnaud, en passant par le monarchiste Bugeaud, les hommes les plus représentatifs de tous les clans de la bourgeoisie française ont trempé directement dans ces actes où culminent les deux caractères dominants de la conquête de l'Algérie: la lâcheté et la férocité.
Aucune des catégories de la bourgeoisie ne peut en rejeter la responsabilité sur les autres. Le colonialisme étant un produit spécifique du capitalisme, tout le capitalisme avait à se vautrer dans ses horreurs.


L'Honneur kabyle
Devant cette barbarie, on se sent poussé à rechercher quelques gestes qui fassent exception, quelques gestes de générosité, quelques gestes d'honneur.
On les trouve.
Mais on les trouve de l'autre côté de la barricade; on les trouve chez les « barbares », chez ceux qui étaient en état de légitime défense, chez ceux qui étaient à la fois les plus faibles et les moins « civilisés ».
Un seul acte de cruauté a pu être reproché à Abd el Kader, commis non pas par lui, mais par un de ses lieutenants.
Le 24 avril 1846, un an à peine avant la reddition d'Abd el Kader, alors que celui-ci était aux abois, qu'il n'avait plus rien à donner à manger aux prisonniers, ni même suffisamment d'hommes pour les garder, alors qu'Abd el Kader avait écrit lettres sur lettres pour négocier l'échange des prisonniers et qu'on ne lui avait répondu qu'en jetant en prison celui qu'il avait envoyé pour traiter de cet échange, et alors qu'il était personnellement à plusieurs centaines de kilomètres du lieu où étaient gardés les prisonniers, l'un des deux khalifas chargé de leur garde, Mustapha ben Thamin, ne pouvant plus nourrir les prisonniers (l'autre voulant, au contraire, les relâcher), les fit tuer (2).
2-Colonel Paul Azan : L'Emir Abd el Kader, p. 221 et suivantes, et aussi p.295.


C'était la réplique aux enfumades du Dahra. Mais, jusque-là, durant quinze années pendant lesquelles il s'opposa à la France, la manière dont Abd el Kader avait traité les prisonniers avait toujours été empreinte de la plus grande générosité ; il les échangeait quand il le pouvait; sinon, il les libérait sans conditions le jour où il ne pouvait plus les nourrir. Nos soudards en étaient tout éberlués:
« Abd el Kader, écrit Saint-Arnaud, le 14 mai 1842, nous a renvoyé sans condition, sans échange, tous nos prisonniers. Il leur a dit: "Je n'ai plus de quoi vous nourrir, je ne veux pas vous tuer, je vous renvoie". Le trait est beau pour un barbare» (1)
1-Lettres du Maréchal Saint-Arnaud, tome l, p. 385.


Saint-Arnaud, évidemment, n'en aurait point fait autant. La « civilisation» bourgeoise est, par définition, exclusive de toute générosité.
Quant à la manière dont les prisonniers étaient traités pendant leur détention, rien n'en témoigne mieux que ce trait de l'un des prisonniers faits à Sidi-Brahim. Celui-ci termine ses mémoires en rappelant que lorsqu'Abd el, quelques années après sa reddition, vint à Paris, il offrit, lui, pendant trois jours, dans sa propre famille, l'hospitalité à trois domestiques d'Abd el, qui avaient été ses geôliers, puis, ses fonctions de surveillant aux Tuileries l'ayant mis, quelque temps plus tard, en présence d'Abd el et de deux de ses principaux lieutenants, le khalifa Sidi Kadour ben Allel et l'intendant Kara Mohammed, ces deux hommes et leur ancien prisonnier se serrèrent affectueusement les mains, car, dit Testard, « l'un et l'autre avaient été bons pour moi et j'eus du plaisir à les revoir. » (2)
2-Hippolyte Langlois: Souvenirs d'un prisonnier d'Abd el Kader, p. 350.


Combien d'Arabes prisonniers des Français en auraient pu dire autant?
Mais ceux dont l'attitude marqua l'antithèse la plus frappante avec la manière dont la bourgeoisie comprend la guerre, furent les Kabyles.
Les Kabyles sont des guerriers. Ils sont traditionnellement • habitués à se battre pour l'honneur, non pour le butin ou la conquête. Lorsqu'un dommage avait été causé à un habitant d'un village par un habitant d'un autre village, on vengeait l'honneur par un combat, mais combat qui ne se terminait jamais par l'expropriation des vaincus. De telles guerres étaient donc aussi différentes d'une expédition coloniale que d'un duel l'est d'un assassinat.
Ces guerres, dès lors, étaient soumises, tout comme l'est le duel, à des règles, à un véritable Code d'honneur. Ce code, les Kabyles continuèrent à l'appliquer, même contre leurs envahisseurs. C'est ainsi que lors du soulèvement de 1871, les Kabyles prévinrent les colons avant de les attaquer . Et ceux des colons qui, au lieu de partir ou de résister, se mirent sous la protection d'un kabyle, sous son « anaia », purent vivre en pleine sécurité durant toute l'insurrection, en plein pays insurgé.
Ce fut notamment le cas de 39 habitants de Bordj Menaïel, auxquels le marabout Si Moussa ben Ahmed avait proposé lui-même de se mettre sous son « anaia » ; ce fut également le cas du maire de Bordj Menaïel qui alla se mettre sous la protection des habitants du douar Rouaffa ; et aussi le cas de 30 voyageurs de la diligence de Dellys qui, sur le conseil de l'amine Omar Benzaman allèrent se réfugier dans le caravansérail, et sous la protection d'Azib Zamoun (2)
2-Rinn : L'insurrection de 1871 en Algérie, pp. 243 et 245.


Or, ce qui est remarquable, c'est que ces Kabyles, sous la protection desquels vécurent les Français, n'étaient nullement traîtres à leurs compatriotes, ni même des partisans tièdes de la cause kabyle, ils étaient au contraire au premier rang des combattants, s'opposant avec l'extraordinaire courage de leur race, à l'avance des troupes françaises.
Ce qui n'empêcha pas le gouvernement de la République de commettre à l'égard des insurgés kabyles la même monstruosité que celle qu'il commettait, au même moment, à l'égard des insurgés parisiens: faire poursuivre, condamner et exécuter les chefs de l'insurrection comme coupables de crimes de droit commun ! Comme Ferré, Boumezrag, frère de Mokrani et successeur de celui-ci à la tête de l'insurrection, fut condamné à mort pour pillage et assassinat ! Thiers ne se contentait pas de tuer ; en Afrique comme à Paris, il lui fallait déshonorer.


L'EXPROPRIATION
La liberté des habitants de toutes les classes, leur religion, leurs propriétés, leur industrie ne recevront aucune atteinte ... Le général en chef en prend l'engagement sur l'honneur.
Général de Bourmont (5 juillet 1830)
La bourgeoisie tue, mais il faut lui rendre cette justice qu'elle ne tue pas pour le plaisir; elle tue pour que ça lui rapporte.
Le fer de Lorraine et le coke de la Ruhr furent l'enjeu de la guerre aux millions de cadavres; l'expropriation des indigènes, la réduction des indigènes à l'état de prolétaires, de producteurs travaillant pour la plus-value sur les terres que jusque-là ils cultivaient librement, tel est le but de toute conquête coloniale; tel fut le but de la conquête de l'Algérie.
« Les propriétés des habitants ne recevront aucune atteinte ... » Tel était l'engagement solennel qu'avait pris la France, le 5 juillet 1830, en entrant à Alger.
Voyons comment cette promesse fut respectée.
Terres personnelles et terres de tribus 
Il y avait en Algérie, comme ce fut le cas aussi à certaines époques, dans bien d'autres pays, en Europe par exemple, avant la Révolution, deux grandes sortes de propriétés.
L'une dominait dans les montagnes et les oasis, c'est-à-dire là où la culture, revêtant plus ou moins un caractère de jardin, nécessite un aménagement permanent: terrasses en montagne, irrigation en oasis, plantation d'arbres dans les deux cas. L'autre mode de propriété était celui qui prédominait en plaine, c'est-à-dire là où il suffit de semer dans le grand espace nu.
Dans les montagnes et les oasis, la propriété était personnelle, elle était identique à notre propriété paysanne ; chaque lopin de terre, chaque « jardin" avait son propriétaire particulier, bien déterminé, jouissant seul du droit de cultiver sa terre, d'en récolter les fruits, et de disposer de la terre comme il l'entendait, par vente, donation, etc.
Dans la plaine au contraire, c'était la tribu qui était propriétaire; chaque membre de la tribu avait le droit de cultiver sur le territoire de la tribu toute la portion de terres qu'il pouvait cultiver ; sur les terres qu'il cultivait ainsi, il acquérait une sorte de droit de jouissance qui passait à ses héritiers, mais ce droit disparaissait dès que lui ou ses héritiers cessaient de cultiver. Le droit de propriété individuelle se trouvait ainsi limité au droit au travail, au droit à travailler la terre et à disposer des fruits de la terre qu'on avait travaillée; il ne comprenait pas le droit de disposer de la terre: la terre était à la tribu et ne pouvait en sortir sans la volonté de la tribu.
Puisque le membre de la tribu n'était pas propriétaire, lorsqu'il avait à se plaindre de ne pas jouir de ce à quoi il avait droit comme membre de la tribu, il avait à se plaindre non pas d'un empiétement sur son bien de la part d'un particulier, mais d'un abus de pouvoir des chefs de la tribu. La contestation revêtait donc le caractère d'une question administrative, et non d'une question de droit privé; il s'ensuivait que celle-ci était portée, non devant les tribunaux, mais devant l'autorité administrative supérieure, c'est-à-dire devant le dey.


Les « juristes à l'oeuvre»
De ces deux catégories de terres, ce fut la seconde, celles des terres de la tribu, qui furent la première à susciter les plus grandes convoitises.
Terres de plaine, elles étaient beaucoup plus intéressantes pour la culture européenne; d'autre part, le fait que leur mode particulier de propriété n'avait pas d'équivalent dans l'Europe bourgeoise permettait à la qualité fondamentale de la bourgeoisie, l'hypocrisie, de s'exercer pleinement.
Les juristes ont été les pionniers de l'émancipation bourgeoise ; ce furent eux qui, durant les siècles qui séparent le Moyen Age de la Révolution, mirent debout ces chefs-d'oeuvre de casuistique, qui transformèrent progressivement, sans presque qu'on ne s'en aperçoive, le droit féodal en droit bourgeois, le pouvoir du grand seigneur en pouvoir de la « nation », Il était tout indiqué que pour conquérir l'Algérie, pour faire passer les terres d'Algérie des mains des cultivateurs arabes dans celles des capitalistes français, tout en ne portant « aucune atteinte aux propriétés des habitants ", on les appelât à la rescousse. Ils accoururent : leur travail d'expropriation fut le digne complément du travail des massacreurs.
On commença par déclarer (ordonnance du 1er octobre 1844) que toute terre non cultivée sur laquelle un droit de propriété n'aurait pu être prouvé avant une certaine date ferait partie du domaine public. Comme les tribus n'ont généralement pas de titres de propriété et que la plus grande partie de leurs terres sert uniquement de parcours pour l'élevage, il s'ensuivait que les tribus allaient se trouver expropriées sans indemnités de toutes leurs terres de parcours, privées ainsi de ce qui dans ces pays secs constituait la plus grande richesse: les troupeaux.
Comme on n'était encore qu'en 1844, c'est surtout à proximité des grands ports que cette ordonnance fut appliquée. C'est en vertu d'elle que furent expropriées les trois plaines de la Mitidja (à côté d'Alger), d'Oran et de Bône, qui, aujourd'hui, constituent la base essentielle du capitalisme algérien, car ce sont les trois grandes plaines à vin.
En ce qui concerne la région d'Alger seulement, sur 111 000 hectares seulement qui furent soumis à la vérification, 78 000, soit près des trois quarts, furent, en vertu de l'ordonnance de 1844, déclarés appartenir au domaine public.
L'année qui suivit cette ordonnance, tout le Dahra, c'est-à-dire toute la région montagneuse du littoral, entre Alger et Oran, était soulevée.
Il était prudent de revenir en arrière.
En conséquence, une loi de 1851 déclara solennellement, non moins solennellement que ne l'avait fait le général de Bourmont en 1830, que la propriété était « inviolable », « sans distinction entre les indigènes et les Français ».
Mais, entre ceux qui font les lois et ceux qui sont chargés de les appliquer, on sait se comprendre. Ceux qui sont chargés d'appliquer les lois savent qu'il est parfois nécessaire de faire une loi qui pose à grand tralala un grand principe, mais que, dans ce cas, si ce principe est contraire aux intérêts de la bourgeoisie, leur devoir strict est ... de tourner le principe.
C'est ce que s'empressa de faire l'Administration algérienne: pour cela ses juristes inventèrent la théorie du « cantonnement».
S'il y avait contestation entre membres d'une tribu sur leur droit à la jouissance, de telle ou telle terre, c'était, avons-nous dit, l'autorité administrative, le dey, qui statuait. Puisque le dey était juge, c'était donc qu'il était propriétaire ! Et donc, l'Etat français étant successeur du dey, c'est maintenant lui qui est propriétaire des terres de tribus; la tribu n'est que le locataire de l'Etat! Par suite, sans violer le droit déclaré « inviolable» de la propriété, en vertu simplement du droit qu'a tout propriétaire de rentrer, quand bon lui semble, en possession de tout ou partie de sa propriété, l'Etat a le droit de réduire les terres de la tribu. Celle-ci ne pourra plus jouir des terres qu'elle faisait parcourir à son bétail, ou qu'elle ensemençait, depuis des temps immémoriaux ; elle sera désormais « cantonnée » sur une fraction seulement de ces terres; le reste sera repris par le domaine public qui le livrera aux colons européens (1) 
(1)C'est aussi la théorie du « cantonnement» qui est actuellement appliquée au Maroc, du moins depuis le départ de Lyautey, car celui-ci, rendons-lui cette justice, n'avait jamais voulu en entendre parler, malgré toutes les pressions des colons français au Maroc.


En vertu de la loi de 1851, complétée par le « cantonnement », plus de 60 000 hectares passèrent des mains des tribus arabes entre celles de l'Etat français.
Cependant, le cantonnement ne persista pas. Napoléon III, qui était assez froussard, avait été effrayé, lors de son voyage en Algérie, des conséquences du cantonnement. En conséquence, il fit proclamer ... un nouveau principe : non, l'Etat n'avait pas le droit de propriété sur les terres de tribus, les tribus étaient bien, elles-mêmes, propriétaires, propriétaires collectifs de leurs terres. Mais ces terres, dans l'intérêt des tribus elles-mêmes, il faut s'assurer de leurs limites; on va donc, après « enquête », délimiter le territoire de chaque tribu, et délimiter à l'intérieur de ce territoire, le territoire de chaque douar ; ainsi toutes les tribus et les fractions de tribu auront une propriété bien précise, bien déterminée, bien assurée: ce sera parfait. Tel fut l'objet du sénatus-consulte de 1863, qui, malgré quelques modifications de détails est actuellement la base de la législation algérienne en la matière.
Seulement ... il y a un seulement. En même temps qu'on délimitera les terres des tribus et qu'on les répartira entre les douars, on délimitera aussi, dit le sénatus-consulte, quelles sont celles qui appartiennent au domaine public.
L'administration compris aussitôt: on « enquêta» et on délimita à tour de bras et dans les terres ainsi délimitées, les meilleures, sous prétexte que la tribu ne pouvait pas produire de titres de propriété suffisants, furent classées ... dans le domaine public. Ces opérations, qui devaient renforcer le droit de propriété des indigènes, devinrent ainsi « un des moyens les plus actifs de leur spoliation» ; - ce n'est pas moi qui le dit, c'est le professeur Larcher, la plus haute autorité en matière de droit algérien (1).
(1)Larcher: Traité de Législation algérienne, t. III, p. 95.


Ainsi, dès 1900, en vertu du sénatus-consulte de 1863 et des lois suivantes, 2 250 560 hectares avaient été classés comme domaines de l'Etat, cela rien que dans le Tell (c'est-à-dire: non compris hauts-plateaux et région saharienne).
Chaque nouvelle et plus précise affirmation de l'inviolabilité de la propriété arabe entraînait donc une nouvelle et plus étendue spoliation. Farce sinistre dont le grotesque ne fait que souligner le tragique.
Expropriation « à la turque»
Tout ce que nous venons de dire ne s'applique qu'aux terres de tribus. Là où la terre est propriété individuelle, dans la montagne, dans l'oasis, ou à la ville, là où la propriété de chacun se trouve déterminée par des titres précis, il fallait autre chose, car, bien entendu, il fallait aussi pouvoir s'en emparer, chaque fois qu'on le jugeait bon. Dans les débuts, pendant une dizaine d'années, on ne s'embarrassa point, à vrai dire, de théorie juridique; on prenait ce dont on avait besoin; l'expropriation des indigènes se trouvait « le plus souvent le résultat d'une véritable voie de fait» (2).
(2)Larcher: Traité de Législation algérienne, t. III, p. 428.


Ce fut le cas notamment pour presque toute la propriété urbaine d'Alger.
Les biens des Turcs, les biens des fondations pieuses, etc., furent incorporés au domaine de l'Etat, puis revendus aux particuliers.
« Toute la nuit, le temple fut occupé par une compagnie d'infanterie.
« Ainsi s'accomplit la prise de possession de Katchoug.
« Les membres de la commission furent portés à l'ordre du jour. MM. Berbrugger, Bou Derba, Balensi furent proposés pour la croix" (1).
(1)La Dépêche Algérienne, 16 octobre 1928.


L'« engagement sur l'honneur» du général en chef de l'armée française avait eu juste autant de valeur pour la religion que pour la propriété.
Tout ce qui se passa, d'ailleurs, durant cette période fut « régularisé» par un arrêté du ministre de la guerre du 1er juillet 1848 (Vive la République !) en vertu duquel toutes les victimes des voies de fait se trouvèrent « irrévocablement dépouillées » (2).
(2)Larcher: Traité de Législation algérienne, t. III, p. 428.


Par la suite on se couvrit d'un manteau de légalité. Les deux grands procédés qui furent alors employés pour s'emparer des propriétés privées des indigènes, furent : l'expropriation et le séquestre.
Le respect de la propriété privée est le fondement même de la société bourgeoise. C'est si fondamental pour elle qu'elle a couronné sa déclaration des droits de l'homme, c'est-à-dire des droits du bourgeois, par la proclamation du caractère « inviolable et sacrée » de la propriété; nul ne peut être privé de sa propriété, sauf dans un cas, très précis : lorsque la « nécessité publique » l'exige.
Ainsi il n'existe pour la France qu'un seul cas d'expropriation : l'expropriation pour cause d'utilité publique; c'est-à-dire que l'Etat peut exproprier seulement dans le cas où il s'agit d'incorporer l'immeuble exproprié au domaine public pour un ouvrage public. Mais l'indigène n'est pas un bourgeois, donc il n'est pas un homme, et la déclaration des Droits ne saurait lui être appliquée. En conséquence, à côté de l'expropriation pour cause d'utilité publique, on a institué en Algérie l'expropriation pour cause d'intérêt privé: l'Etat peut, en Algérie, enlever à un particulier sa propriété, pour la donner à un autre particulier.
En vertu de l'ordonnance de 1844 et de son complément, la loi de 1851, on peut en effet exproprier pour toute fondation ou agrandissement d'un centre de population ou de son territoire. Il s'ensuit que, pour faire passer des propriétés appartenant à des indigènes entre les mains de Français, il suffit de décider la fondation ou l'extension d'un village; on peut alors exproprier non seulement les terrains nécessaires à l'exécution des rues, des places et de tous les ouvrages publics du village, ce qui est naturel. De même des mosquées, celle par exemple de Ketchaoua qui est maintenant la cathédrale d'Alger, furent démolies ou transformées en églises, malgré l'article de la convention du 5 juillet qui proclamait pour la religion comme pour la propriété, que ni l'une ni l'autre ne recevrait aucune atteinte, le général en chef en prenant « l'engagement sur l'honneur ».
Voici comment un spécialiste de l'histoire du vieil Alger, H. Klein, décrit la prise de la Ketchaoua, en 1832 :
« Malgré le baron Pichon qui ne voulait pas que les choses fussent brusquées, le général en chef fit se réunir les commissaires français, leur enjoignant de demander au clergé musulman la mosquée de la rue du Divan.
« Nouvel émoi des indigènes parmi lesquels s'ourdissent des conspirations. Mais le 23 mai, les Ulémas consentent à la cession de la mosquée exigée.
« Le mois suivant, le baron Pichon, dont les vues se trouvaient trop divergentes de celles du duc de Rovigo, était rappelé en France et remplacé par M. Gent y de Bussy, à qui des pouvoirs moindres étaient dévolus.
« L'agitation augmentait, les Maures Bou Derba et Ben Ouizzan viennent, le soir du 8 décembre, avertir l'un des interprètes que dix mille Arabes ont juré de mourir sous la coupole de Ketchaoua, plutôt que de consentir à sa prise par les chrétiens.
« Avisé, le général en chef fait, le 17, doubler les postes et inviter les deux muphtis à remettre à la commission les clés de la mosquée. Il fait publier un ordre relatif à l'occupation du temple et se terminant ainsi : "La croix et l'étendard de France seront fixés au minaret et saluées par les batteries de terre et de mer,"
« Le 18 décembre, à midi, les ulémas, les muphtis, les cadis et la commission en grande tenue se réunissent dans la rue du Divan.
« Une compagnie du 4e de ligne s'installe rue du Vinaigre (actuellement rue Salluste). Une demi-batterie de campagne prend position sur la place du Soudan. Il y a 4 000 musulmans barricadés dans l'intérieur de la mosquée. Les sommations légales ayant été faites et étant demeurées sans réponse, une escouade de sapeurs du génie s'approche pour attaquer la porte à coups de hache. Les rebelles ouvrent alors.
« Bou Derba et l'interprète Balensi gravissent les degrés. Des coups de feu sont tirés, une bousculade se produit. Les ulémas et les membres de la commission sont renversés les uns sur les autres.
« La troupe refoule à la baïonnette les indigènes dans l'intérieur de la mosquée. Ceux-ci fuient par une issue donnant sur la rue du Vinaigre. Plusieurs Arabes gisent sur les tapis, étouffés ou blessés. « Toute la nuit, le temple fut occupé par une compagnie d'infanterie.
« Ainsi s'accomplit la prise de possession de Katchaoua.
« Les membres de la commission furent portés à l'ordre du jour. MM. Berbrugger, Bou Derba, Balensi furent proposés pour la croix" (1).
1. Larcher: Traité de Législation algérienne, t. III, p. 441.


L'« engagement sur l'honneur» du général en chef de l'armée française avait eu juste autant de valeur pour la religion que pour la propriété.
Tout ce qui se passa, d'ailleurs, durant cette période fut « régularisé» par un arrêté du ministre de la guerre du 1er juillet 1848 (Vive la République !) en vertu duquel toutes les victimes des voies de fait se trouvèrent « irrévocablement dépouillées » .
Par la suite on se couvrit d'un manteau de légalité. Les deux grands procédés qui furent alors employés pour s'emparer des propriétés privées des indigènes, furent : l'expropriation et le séquestre.
Le respect de la propriété privée est le fondement même de la société bourgeoise. C'est si fondamental pour elle qu'elle a couronné sa déclaration des droits de l'homme, c'est-à-dire des droits du bourgeois, par la proclamation du caractère « inviolable et sacrée » de la propriété; nul ne peut être privé de sa propriété, sauf dans un cas, très précis : lorsque la « nécessité publique » l'exige.
Ainsi il n'existe pour la France qu'un seul cas d'expropriation : l'expropriation pour cause d'utilité publique; c'est-à-dire que l'Etat peut exproprier seulement dans le cas où il s'agit d'incorporer l'immeuble exproprié au domaine public pour un ouvrage public. Mais l'indigène n'est pas un bourgeois, donc il n'est pas un homme, et la déclaration des Droits ne saurait lui être appliquée. En conséquence, à côté de l'expropriation pour cause d'utilité publique, on a institué en Algérie l'expropriation pour cause d'intérêt privé: l'Etat peut, en Algérie, enlever à un particulier sa propriété, pour la donner à un autre particulier.
En vertu de l'ordonnance de 1844 et de son complément, la loi de 1851, on peut en effet exproprier pour toute fondation ou agrandissement d'un centre de population ou de son territoire. Il s'ensuit que, pour faire passer des propriétés appartenant à des indigènes entre les mains de Français, il suffit de décider la fondation ou l'extension d'un village; on peut alors exproprier non seulement les terrains nécessaires à l'exécution des rues, des places et de tous les ouvrages publics du village, ce qui est naturel, mais aussi ceux sur lesquels seront édifiés les maisons des habitants du village, leurs jardins, et toutes les terres qu'on décidera de leur attribuer ...
Si on ajoute à cela que, contrairement à la loi de France, l'expropriation en Algérie, n'est pas prononcée par le jugement d'un tribunal, mais par une simple décision administrative, qu'on n'a donc même pas la garantie que le cas pour lequel on vous exproprie rentre bien dans ceux prévus par la loi, - que, d'autre part, l'indemnité qui vous est allouée n'est pas prononcée, comme en France, par un jury d'expropriation composé de propriétaires, mais par le tribunal civil, on comprendra que personne, en Algérie, n'est sûr de sa propriété, que l'Administration peut, à tout moment, vous l'enlever pour un morceau de pain, afin simplement de la donner à un autre; cette expropriation n'a rien de commun avec celle utilisée dans les pays bourgeois, ce n'est plus une procédure française, mais une procédure à la turque» (1).
(1)Procédure à la turque qui a permis au conquérant d'exproprier, presque sans bourse délier, une multitude de vaincus, réduits désormais à servir comme salariés chez leur expropriateur.
Deux millions et demi d'hectare « séquestrés» d'un seul coup!
Les sommes qui furent données aux expropriés, si faibles qu'elles aient été, ne provenaient d'ailleurs généralement pas des caisses de l'Etat, mais de la poche des indigènes, et voici comment:
L'expropriation a son complément dans le séquestre.
Toute tribu qui s'est révoltée peut avoir ses terres séquestrées. Or comme, jusqu'en 1871, les révoltes furent à peu près continuelles en Algérie, on voit de quelle ressource fut le séquestre.
Le plus important fut opéré après la grande insurrection kabyle de 1871. Le séquestre était là d'autant plus nécessaire qu'on se trouvait en plein pays de propriété individuelle, en pays où il était donc impossible de s'approprier des terres par les procédés de « cantonnement », de « délimitation », etc. pratiqués dans les régions à terres de tribus. 2 639 000 hectares furent ainsi, d'un seul coup, séquestrés en Kabylie, soit plus de quatre fois la surface des départements de Seine et Seine-et-Oise réunis.
Comme il était cependant impossible de trouver du jour au lendemain suffisamment de colons européens pour occuper toutes ces terres, on ne garda que les meilleures; les autres, les kabyles furent autorisés à les racheter moyennant le paiement du cinquième de leur valeur, et avec l'argent ainsi perçu, l'Etat français paya les indemnités pour les terres qu’il expropria dans les régions qui ne s'étaient pas insurgées ...


Le bilan
Au total, si l'on considère par exemple la période allant de 1871 à 1895, l'une de celles où la « colonisation» fut la plus active, on arrive à ces résultats: Au cours de ces 24 années, 629 428 hectares furent livrés par l'Etat aux colons européens. Sur ces 629 428 hectares, 43 943 seulement provenaient d'achats opérés de gré à gré par l'Etat, soit moins de 7 % (1) ; en revanche, 495 832 hectares, soit 78 % , provenaient des différents modes de spoliation que nous avons dits: 176 166 hectares provenaient du domaine de l'Etat, lui-même constitué par « cantonnement ", « délimitation », etc. 85 291 hectares provenaient de l'expropriation, et 234 375 du séquestre .

Les grands écrivains sentent parfois remarquablement bien les grands phénomènes sociaux ; ils laissent alors des descriptions qui sont des chefs-d'oeuvre d'histoire. Isabelle Eberhardt, le grand écrivain du désert, a donné, dans une nouvelle, parue dans l'Akhbar, le récit exact et complet de l'expropriation de l'indigène algérien, le récit de tout ce que ces « cantonnements », ces expropriations ont signifié réellement pour ceux qui en furent victimes, quelles douleurs elles entraînèrent, et quelles haines elles accumulèrent au cour des expropriés. Nous croyons devoir reproduire intégralement ce document qui condense sous la forme humaine les sèches analyses qui précèdent .


Criminel
Dans le bas-fond humide, entouré de hautes montagnes nues et de falaises rouges, on venait de créer le « centre" de Robespierre.
Les terrains de colonisation avaient été prélevés sur le territoire des Ouled-Bou-Nage, des champs pierreux et roux, pauvres d'ailleurs ... Mais les « directeurs ", les « inspecteurs" et d'autres fonctionnaires d'Alger, chargés de « peupler" l'Algérie et de toucher des appointements proconsulaires n’y étaient jamais venus_
Pendant un mois, les paperasses s'étaient accumulées, coûteuses et inutiles, pour donner un semblant de légalité à ce qui, en fait, n'était que la ruine d'une grande tribu et une entreprise aléatoire pour les futurs colons.
Qu'importait? Ni de la tribu, ni des colons, personne ne se souciait dans les bureaux d'Alger ...
Sur le versant ouest de la montagne, la fraction des Bou-Achour occupait depuis un temps immémorial les meilleures terres de la région. Unis par une étroite consanguinité, ils vivaient sur leurs terrains sans procéder à aucun partage.
Mais l'expropriation était venue, et on avait procédé à une enquête longue et embrouillée sur les droits légaux de chacun des fellahs au terrain occupé. Pour cela on avait fouillé dans les vieux actes jaunis et écornés des cadis de jadis, on avait établi le degré de parenté des Bou-Achour entre eux.
Ensuite, se basant sur ces découvertes, on fit le partage des indemnités à distribuer. Là encore, la triste comédie bureaucratique porta ses fruits malsains ...
………
Le soleil de l'automne, presque sans ardeur, patinait d'or pâle les bâtiments administratifs, laids et délabrés. Alentour, les maisons en plâtras tombaient en ruine, et l'herbe poussait sur les tuiles ternies, délavées.
En face des bureaux, la troupe grise des Ouled-Bou-Naga s'entassait. 
Accroupis à terre, enveloppés dans leurs burnous d'une teinte uniformément terreuse, ils attendaient, résignés, passifs.
Il y avait là toutes les variétés du type tellien ; profils berbères aux traits minces, aux yeux roux d'oiseaux de proie; face alourdies de sang noir, lippues, glabres; visages arabes, aquilins et sévères. Les voiles roulées de cordelettes fauves et les vêtements flottants, ondoyant au gré des attitudes et des gestes, donnaient aux Africains une nuance d'archaïsme, et sans les laides constructions « européennes" d'en face, la vision eut été sans âge.
Mohammed Achouri, un grand vieillard maigre au visage ascétique, aux traits durs, à l'oeil soucieux, attendait un peu à l'écart, roulant entre ses doigts osseux les grains jaunes de son chapelet. Son regard se perdait dans les lointains où une poussière d'or terne flottait.
Les fellahs, soucieux sous leur apparence résignée et fermée, parlaient peu.
On allait leur payer leurs terres, justifier les avantages qu'on avait, avant la possession définitive, fait miroiter à leurs yeux avides, à leurs yeux de pauvres et de simples.
Et une angoisse leur venait d'attendre aussi longtemps ... On les avait convoqué pour le mardi, mais on était déjà au matin du vendredi et on ne leur avait encore rien donné.
Tous les matins, ils venaient là, et, patiemment attendaient. Puis, ils se dispersaient par groupes dans les cafés maures de C ... , mangeaient un morceau de galette noire, apportée du douar et durcie, et buvaient une tasse de café d'un sou ... Puis, à une heure, ils retournaient s'asseoir l, long du mur et attendre ... Au « Maghreb " (Coucher du soleil.)
, ils s'en allaient, tristes, découragés, disant tout bas des paroles de résignation ... et la houle d'OI rouge du soleil couchant magnifiait leurs loques, paraît leur lente souffrance;
A la fin, beaucoup d'entre eux n'avaient plus ni pain ni argent pout rester à la ville. Quelques-uns couchaient au pied d'un mur, roulés dans leurs haillons ...
Devant les bureaux, un groupe d'hommes discutaient et riaient : cavaliers et gardes champêtres se drapaient dans leur grand burnous bleu et parlaient de leurs aventures de femmes, voire même de boisson.
Parfois un fellah, timidement venait les consulter ... Alors, avec le geste évasif de la main, familier aux musulmans, les « mokhzenia » (Mokhazni, cavalier d'administration.) et les « chenâbeth » (3) (Chenâbeth, pluriel, par formation arabe, du mot sabir Chambith, garde champêtre.) qui ne savaient pas, eux aussi, répondaient : « Osbor, ... "Patiente ...
Le fellah courbait la tête, retournait à sa place, murmurant: « Il n'est d'aide et de force qu'en Dieu, le Très Haut l »
Mohammed Achouri réfléchissait et, maintenant, il doutait, il regrettait d'avoir cédé ses terres. Son coeur de paysan saignait à la pensée qu'il n'avait plus de terre ...
De l'argent?
D'abord, combien lui en donnerait-on ? ... puis qu'en ferait-il ? Où irait-il acheter un autre champ, à présent qu'il avait vendu un lopin de terre nourricière ?
Enfin, vers neuf heures, le caïd des Ouled-Bou-Naga, un grand jeune homme bronzé, au regard dur et ferme, vint procéder à l'appel nominatif des gens de sa tribu ... Un papier à la main, il était debout sur le seuil des bureaux_ Les fellah s'étaient levés avec une ondulation marine de leurs burnous déployés ... Ils voulurent saluer leur caïd ... Les uns baisèrent son turban, les autres son épaule. Mais il les écarta du geste et commença l'appel. Son garde-champêtre, petit vieillard chenu et fureteur, poussait vers la droite ceux qui avaient répondu à l'appel de leur nom, soit par le « naâm » traditionnel, soit par: « C'est moi... » Quelques-uns risquèrent même un militaire « brésent » (présent).
Après, le caïd les conduisit devant les bureaux qu'ils désignent du nom de « Domaine" (recette, contributions, domaines, etc.)
Le caïd entra. On lui offrit une chaise.
Un cavalier, sur le seuil, appelait les Ouled-Bou-Naga et les introduisit un à un.
Parmi ces derniers, Mohammed Achouri fut introduit.
Devant un bureau noir, tailladé au canif, un fonctionnaire européen, en complet râpé, siégeait. Le khoja, jeune et myope, avec un pince-nez, traduisait debout.
« Achouri Mohammed ben Hamza... tu es l'arrière petit cousin d'Ahmed Djilali ben Djilali, qui possédait les terrains au lieu dit « Oued Nouar ", fraction des Bou-Achour. Th as donc des droits légaux de propriété sur les champs dits Zebboudja et Nafra ... Tous comptes faits, tous frais payés, tu as à toucher, pour indemnité de vente, la somme de onze centimes et demi (1)
1-Rigoureusement authentique. (Note d'Isabelle Eberhardt).


... Comme il n'y a pas de centimes, voilà. »
Et le fonctionnaire posa deux sous dans la main tendue du fellah. Mohammed Achouri demeura immobile, attendant toujours.
- Allez « roh  balek l »
- Mais j'ai vendu ma terre, une charrue et demie de champs et plusieurs hectares de forêt (broussailles) ... Donne moi mon argent 1 (Une « charrue» de terre est la surface qui correspond à ce qu'un Arabe peut approximativement cultiver avec une charrue, environ 10 hectares. )
- Mais tu l'as touché ... C'est tout , Allez, à un autre , Abdallah ben Taib Djellouli
- Mais ce n'est pas un paiement, deux sous  ... Dieu est témoin ...
- Nom de dieu d'imbécile  « Balek fissaâ l »
Le cavalier poussa dehors le fellah qui, aussitôt dans la rue, courba la tête, sachant combien il était inutile de discuter.
En un groupe compact, les Ouled-Bou-Naga restaient là, comme si une lueur d'espoir leur restait dans l'inclémence des choses. Ils avaient le regard effaré et tristement stupide des moutons à l'abattoir.
« Il faut aller réclamer à l'administrateur " suggéra Mohammed Achouri.
Et ils se rendirent en petit nombre, au milieu de la ville.
L'administrateur, brave homme, eut un geste évasif des mains ... « Je n’y peux rien ... Je leur ai bien dit, à Alger, que c'était la ruine pour la tribu ... Ils n'ont rien voulu savoir, ils commandent, nous obéissons ... Il n'y a rien à faire. "Et il avait honte en disant cela, honte de l'oeuvre mauvaise qu'on l'obligeait à faire.
Alors, puisque le « hakem ", qui ne leur avait personnellement jamais fait de mal, leur disait qu'il n'y avait rien à faire, ils acceptèrent en silence leur ruine et s'en allèrent, vers la vallée natale, où ils n'étaient que des pauvres désormais.
Ils ne parvenaient surtout pas à comprendre et cela leur semblait injuste, que quelques-uns d'entre eux avaient touché des sommes relativement fortes, quoique ayant toujours labouré une étendue bien inférieure à celle qu'occupaient d'autres, qui n'avaient touché que des centimes, comme Mohammed Achouri.
Un cavalier, fils de fellah, voulut bien leur expliquer cette inégalité de traitement.
« Mais qu'importe la parenté avec des gens qui sont morts et que Dieu a en sa miséricorde? dit Achouri. Puisque nous vivons en commun, il fallait donner le plus d'argent à celui qui labourait le plus de terre 1 ...
- Que veux-tu? Ce sont les « hokkam » ... Ils savent mieux que nous ...
Dieu l'a voulu ainsi ...
Mohammed Achouri, ne trouvant plus de quoi vivre, quand le produit de la vente de ses bêtes fut épuisé, s'engagea comme valet de ferme chez M. Gaillard, le colon qui avait eu la plus grande partie des terres des Bou-Achour. M. Gaillard était un brave homme, un peu rude d'ailleurs, énergique et, au fond, bon et honnête. Il avait remarqué l'attitude nettement fermée, sournoise, de son valet. Les autres domestiques issus de la tribu étaient, eux aussi, hostiles, mais Mohammed Achouri manifestait un éloignement plus résolu, plus franc, pour le colon, aux rondeurs bon enfant duquel il ne répondait jamais. Au lendemain de la moisson, comme le coeur des fellahs saignait de voir s'entasser toute cette belle richesse née de leur terre, les meules de M. Gaillard et sa grange à peine terminée, flambèrent par une belle nuit obscure et chaude.
Des preuves écrasantes furent réunies contre Achouri. Il nia, tranquillement, obstinément, comme dernier argument de défense. Et il fut condamné. Son esprit obtus d'homme simple, son coeur de pauvre dépouillé et trompé au nom de lois qu'il ne pouvait comprendre, avaient, dans l'impossibilité où il était de se venger du Beylik (L'Etat), dirigé toute sa haine et sa rancune contre le colon, l'usurpateur. C'était celui-là, probablement, qui s'était moqué des fellahs et qui lui avait donné à lui, Achouri, les dérisoires deux sous d'indemnité pour toute cette terre qu'il lui avait prise 1 Lui, au moins, il était à portée de la vengeance ...
Et, l'attentat consommé, cet attentat que Mohammed Achouri continuait à considérer comme une oeuvre de justice, le colot! se demandait avec une stupeur douloureuse ce qu'il avait fait à cet Arabe, à qui il donnait du travail, pour en être haï à ce point ... Ils ne se doutaient guère, l'un et l'autre, qu'ils étaient maintenant les solidaires victimes d'une même iniquité grotesquement triste 
Le colon, proche et accessible, avait payé pour les fonctionnaires lointains, bien tranquilles dans leurs palais d'Alger ... Et le fellah ruiné avait frappé, car le crime est souvent, surtout chez les humiliés, un dernier geste de liberté.


CRIME DE RACE ? NON, CRIME DE CLASSE
Isabelle Eberhardt a raison: ce n’est ni Gaillard, ni l'administrateur qui sont individuellement coupables; et elle se trompe quand, dans sa haine de « blé darde » pour l'homme de la ville, elle accuse les fonctionnaires lointains « bien tranquilles dans leurs palais d'Alger ». Le crime est plus profond, et plus général: ce n'est pas le crime d'individus ni de bureaucrates, c'est le crime d'une classe. C'est le crime que commet la classe bourgeoise, en chaque pays, y compris le sien, lorsqu'elle y commence son histoire. C'est le crime de 1'« accumulation primitive »,
Pour que le capitalisme puisse s'installer dans un pays, pour que l'exploitation du prolétariat par les détenteurs du capital puisse commencer, deux choses sont nécessaires : il faut, d'une part, qu'il y ait des prolétaires, c'est-à-dire des hommes privés de tout moyen de produire, et, d'autre part, des capitalistes, c'est-à-dire des hommes détenant les moyens de production dont les autres ont été privés. Autrement dit, il faut qu'il y ait séparation entre le moyen de production et le producteur, entre la terre ou l'outil et le travailleur.
Cette séparation ne peut s'obtenir que par la violence. L'expropriation des travailleurs de leurs moyens de travail est l'opération de force préliminaire, qui prélude à l'établissement du capitalisme en tous pays ; les économistes désignent cette opération sous l'euphémisme d'« accumulation primitive ».
Celle-ci s'opère aussi bien au sein d'un même peuple par des expropriateurs appartenant à la même race que les expropriés, qu'à l'égard d'un peuple étranger, par la bourgeoisie d'un peuple conquérant à l'égard d'un peuple vaincu. .
Avant de pratiquer la « colonisation », c'est-à-dire l'expropriation de peuples appartenant à d'autres pays que le sien, la bourgeoisie européenne a commencé par exproprier, dans son propre pays, ses frères de race, de religion et de langue. Et même les procédés qu'elle emploie sont les mêmes dans les deux cas. Lisez le grand chapitre du Capital de Karl Marx sur l'« accumulation primitive », et vous serez frappé par la similitude des procédés employés par la bourgeoisie britannique pour exproprier ses paysans, entre le XVIe et le XVIIe siècle, et de ceux employés par la bourgeoisie française au XIXe pour exproprier le fellah algérien.
Dans les deux cas il s'agit de paysans dont une grande partie de la propriété est une propriété collective, qui sert à l'élevage, élevage qui est à leurs maigres cultures l'appoint indispensable pour qu'ils puissent vivre. Dans les deux cas, leur droit de propriété sur ces terres est indéniable. Dans les deux cas, le seigneur, ici le dey, là l'ancien seigneur féodal, n'a aucun droit de propriété privé sur ces terres collectives, mais simplement un droit politique, le droit de les administrer, d'en régler la jouissance entre les co-participants. Or dans les deux cas, on exproprie le paysan de ces terres, et dans les deux cas, on couvre l’expropriation de la même fiction juridique, à savoir : que le droit d'administrer entraîne le droit de propriété, que le droit régalien du seigneur féodal, est la même chose que le droit de propriété privé, au sens bourgeois et moderne du mot!
 La procédure des « enclosures », de la clôture des terres communales en Angleterre, est l'exact pendant de celle de l'« enquête » algérienne, de la délimitation des terres de tribus en Algérie.
La colonisation n'est donc pas, en fait, ce qu'elle paraît être à première vue ; elle n'est pas affaire de race et elle est encore moins affaire de religion; elle n'a pour raison ni d'exterminer une race ennemie, ni de convertir des « infidèles » ; elle est simplement l'extension à d'autres parties de la planète du système à fabriquer des prolétaires que la bourgeoisie a commencé à appliquer chez elle dès sa naissance.
Il nous reste maintenant à voir comment, après l'accumulation primitive, s'est poursuivie en Algérie, l'accumulation tout court ; quelle y est actuellement la situation respective des expropriateurs et des expropriés, du capitalisme européen et de la population indigène.

 

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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 21:41

Balles puantes sur le port parfumé

 

 

En chinois Hong-Kong veut dire « port parfumé ». Sans nul doute ce n’est pas pour ses fragrances que la Grande Bretagne a mis la main sur Hong-Kong en 1842 à l’issue de la première guerre de l’opium mais certainement pour s’emparer d’un site maritime exceptionnel , facile à défendre , le lieu rêvé pour planter ses griffes dans la chair de l’empire du milieu et pour organiser sur tout le territoire de l’Empire depuis cet emplacement stratégique le commerce mortifère et très rentable de la drogue importée d’Inde. En effet la magnifique rade de Hong-Kong servait de mouillage aux clippers britanniques qui constituaient, à l’abri de la curiosité de la douane chinoise, le stockage flottant de l’opium que les commissionnaires britanniques acheminaient ensuite vers Canton d’où s’organisait la distribution vers le marché chinois. Ainsi naquit la prospérité de Hong-Kong.

A la proclamation de la République populaire de Chine, le premier Octobre 1949, le peuple chinois et ses nouveaux dirigeants reprennent le contrôle de l’ensemble du territoire de la Chine nationaliste dont les dirigeants ont fui vers Taïwan. Il ne reste alors sur le territoire historique de la Chine que deux colonies européennes, très proches l’une de l’autre : la britannique Hong Kong et la portugaise Macao.

La Chine populaire annonce sans tarder que ces deux enclaves européennes devront lui revenir un jour ou l’autre. Mais la Chine populaire qui, entre guerre civile entre communistes et nationalistes et guerre contre l’envahisseur japonais, sort de plus de quarante ans de guerre ne considère pas la récupération de Hong Kong et Macao comme une urgence et n’a jamais envisagé de régler cette question par les armes .Patience et longueur de temps ….

De leur côté les occidentaux qui voient les progrès de la Chine populaire et les progrès d’un régime communiste qu’ils combattent mettent au point une stratégie d’encerclement économique et social. Il s’agit de favoriser à proximité de la Chine populaire la création d’une série de vitrines chatoyantes du capitalisme occidental destinées à démontrer la supériorité de ce système. Vont donc surgir dans l’économie asiatique 4 « dragons » soutenus à bout de bras par les Etats-Unis et leurs amis :Taiwan, avec ses 20 millions d’habitants, longtemps considéré par la diplomatie occidentale comme représentant international des 500 puis 900 millions de chinois du continent, la Corée du Sud, transformée en trente ans sous un régime autoritaire et même dictatorial pendant plusieurs années, en un pays industriel très avancé, Singapour Ville -Etat plus lointaine mais ville chinoise aux fonctions portuaire, financière et industrielle développées et enfin Hong-Kong .Quand, en 1984, après de longues négociations Mme Thatcher, la dame de fer, signe avec la Chine l’accord qui rend à la Chine populaire la souveraineté sur Hong-Kong , la colonie britannique avec ses 7 millions d’habitants représente à elle seule 16 % du PNB chinois. Mais la Grande-Bretagne n’a pas eu le choix. De 1949 à 1997 année de restitution officielle de Hong-Kong à la République Populaire le parti communiste chinois s’est installé dans tous les rouages de l’économie Hongkongaise, Hong Kong est dépendante de la Chine populaire pour son eau et une grande partie de son alimentation. Pas un coup de feu de tiré, la période de la colonisation européenne de la Chine est formellement close.

 

 

Mais les stratèges chinois savent très bien que l’intégration de cette économie capitaliste avancée dans une Chine en voie de transformation rapide mais à un niveau de développement moindre peut engendrer une fascination pour la grande masse du peuple chinois et en particulier pour les habitants des provinces du Sud proches de Hong Kong. Il faut éviter que les dizaines de millions de paysans de la province du Guangdong qui entoure Hong Kong et qui sortent peu à peu de la pauvreté ne croient qu’à Hong-Kong , en régime capitaliste, tout un chacun peut faire fortune, éviter l’effet de fascination de la vitrine capitaliste, éviter ce qu’on pourrait appeler l’effet « BERLIN-OUEST ». La réponse à cette question se trouve dans la politique de développement initiée par Deng Xiao Ping à partir de 1979. Cette politique est une politique d’ouverture d’une série de zones portuaires aux capitalistes étrangers. Dans ces zones dites ZES (zones économiques spéciale) les capitalistes étrangers peuvent installer des usines, bénéficier du bas coût de l’abondante main-d’œuvre chinoise, et réexporter librement leur production. Cette ouverture très maitrisée permet en quelques années de former le prolétariat chinois aux techniques les plus avancées de l’industrie du monde occidental. Le rattrapage du retard chinois est à ce prix et peut être considéré aujourd’hui comme globalement très avancé, même si dans tel ou tel secteur ou dans telle zone géographique des retards existent. Mais le pays est gouverné et ces inégalités sont reconnues et surmontées méthodiquement.

Cette politique a une dimension géostratégique essentielle dans le cas de Hong-Kong. La ZES qui va connaitre la plus formidable croissance est directement adossée à ce qui va rester jusqu’au premier Juillet 1997 la frontière entre la colonie britannique et la République populaire, il s’agit de la ZES de SHENZHEN.

Ce nom aujourd’hui assez connu en dehors de la Chine ne pouvait pas l’être en 1979 puisqu’il ne s’agissait que du nom d’un village de pécheurs. Ce village a beaucoup grandi : l’agglomération de Shenzhen compte aujourd’hui 10 millions d’habitants, résultat d’une croissance économique qui s’est faite à un rythme supérieur à 20% par an. En même temps l’industrie de la zone de Shenzhen est passée progressivement d’une industrie de main-d’œuvre fabriquant des produits simples à une industrie technologiquement plus avancée. Résultat : aujourd’hui Shenzhen pèse aussi lourd économiquement que Hong Kong et une étape symbolique a été franchie en 2013 : le port de commerce de SHENZHEN inexistant en 1979 a dépassé celui de HONG-KONG avec un trafic de plus de 23 millions de conteneurs. Si on ajoute à ces deux ports celui de Guangzhou (Canton) un peu plus au Nord, on trouve là la plus forte concentration portuaire mondiale avec un trafic global d’environ 70 millions de conteneurs. De débouché indispensable de l’industrie du Sud de la Chine qu’il était encore au moment de son rattachement à la République populaire en 1997, Hong-Kong est aujourd’hui un grand port parmi d’autres grands ports. Le nombre de conteneurs embarqués dans un port peu paraitre au lecteur comme un outil bien sommaire de mesure de l’activité industrielle de son arrière pays. Pourtant il s’agit d’un instrument très pertinent. Aucune compagnie maritime et parmi les plus puissantes du monde ne se risquerait à envoyer des navires, aujourd’hui géants – les derniers nés peuvent transporter 17000 conteneurs – pour embarquer des boites vides dont aucun client ne paierait le transport. Sur les 10 premiers ports à conteneurs du monde on compte aujourd’hui 8 ports chinois. La puissance exportatrice du pays tient là son unité de mesure la plus claire.

Sur le plan boursier la bourse de Shenzhen créée en 1990 est aujourd’hui la seconde place financière chinoise après Shanghai et fait jeu égal avec celle de Hong-Kong.

 

Vue partielle de Shenzhen

 

La conséquence politique est évidente : les habitants de Hong-Kong, chinois de culture et de langue qui peuvent, moyennant un simple contrôle de leur passeport hongkongais, se rendre régulièrement à Shenzhen, y faire leur marché, ne peuvent plus être convaincus par les sirènes occidentales de l’infériorité du socialisme de marché à la chinoise même si aujourd’hui le PIB par tête est plus élevé pour les 7 millions d’habitants de Hong-Kong qu’en moyenne sur toute la Chine. Les capitalistes hongkongais ne sont plus en mesure de peser sur la politique chinoise quand la Région Administrative spéciale de Hong-Kong avec sa bourse, ses banques, son port, ses activités industrielles et tertiaires ne représente plus que 3% du PIB chinois contre 16% en 1997.

En 2047 la phase transitoire commencée en 1997 prendra fin et Hong-Kong trouvera sa place dans la République populaire comme une grande ville chinoise parmi beaucoup d’autres sans plus de régime administratif spécial. La page sera définitivement tournée deux siècles après les guerres de l’opium. La longue partie de Go s’achèvera avec la prise du dernier pion de l’adversaire.

 

L’actuel énervement impérialiste qui fabrique et finance des troubles sociaux chaque fois qu’il le peut chez tous les pays qui refusent sa domination s’en prend à la Chine à travers Hong-Kong. Les faits sont attestés par l’implication reconnue du néoconservateur Wolfowitz et de la NED dans la programmation des manifestations de Hong-Kong cette attaque politico-médiatico-spectaculaire de la République populaire chinoise se fait par le biais du régime politique transitoire de Hong-Kong qui court de 1997 à 2047 feignant d’oublier que la population de Hong-Kong a subi pendant prés de 150 ans -avec un bref intermède fasciste japonais - la rude tutelle coloniale d’un gouverneur britannique qui ne lui a guère laissé la possibilité de s’exprimer, feignant d’ignorer que, conformément au traité de 1984, la République populaire de Chine est souveraine à Hong-Kong et ne comprenant pas que le pluripartisme politique présenté comme le fin du fin de la démocratie est un programme qui a perdu tout pouvoir de séduction là où il est appliqué puisque les changements d’équipe dirigeantes dans les grands Etats occidentaux dominants ne débouchent que sur des politiques identiques qui assurent la domination de plus en plus brutale des forces du Capital sur les sociétés de leur pays et répandent la violence – militaire ou économique par les embargos, les sanctions et le racket de la dette - dans ou contre les pays qu’ils veulent dominer.

Balles   puantes sur le port parfumé

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23 octobre 2014 4 23 /10 /octobre /2014 21:11

Ukraine

L’alliance du grand capital oligarchique et de l’extrême droite politique se met en place

Jusqu’à quand durera-t-elle ?

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Parmi les nombreuses décisions prises par le pouvoir issu du coup d’état du 22 Février à Kiev, certaines ont été moins mises en relief que d’autres. Il en va ainsi de la nomination de deux nouveaux gouverneurs dans deux provinces de l’Est du pays, les plus industrialisées.

Il s’agit de

  • Igor Kolomoisky  et de Serhiy Patura  (voir photos)

 

Selon le classement des milliardaires établi et tenu régulièrement à jour par le magazine US FORBES où ils figurent dans le « top 400 » mondial, ces deux oligarques sont parmi les hommes les plus riches d’Ukraine. Leur nomination est une réponse claire à la question de savoir qui étaient les soutiens financiers des émeutiers qui ont occupé pendant 3 mois la place Maidan.

Igor Kolomoisky a été nommé gouverneur de la province du Donets et Serhiy Patura gouverneur de Dniepropetrovsk par décision du « Président » installé en violation de la Constitution ukrainienne. Leur installation à la tête des deux principales régions industrielles d’Ukraine s’inscrit dans une certaine défense de « l’unité ukrainienne » , le gouvernement de Kiev et ses soutiens internationaux (Etats-Unis, Allemagne, France …) voulant garder le contrôle des régions les plus prospères du pays et faire assurer la surexploitation de la partie la plus avancée de la classe ouvrière ukrainienne par ces deux personnages qui ne sont pas des industriels mais des financiers, purs produits de deux décennies d’aventurisme néo-libéral.

Kolomoisky a cette particularité d’avoir la double nationalité ukrainienne et israélienne. Interrogé sur l’antisémitisme violent des partis d’extrême droite qui occupent plusieurs ministères décisifs à Kiev, à commencer par ceux de la défense et de l’intérieur, il a minimisé le problème confirmant ainsi indirectement le soutien de Tel Aviv au coup d’état de Kiev. L’extrême perversité de la politique sioniste qui ne craint pas de s’appuyer sur des antisémites notoires pour faire avancer ses intérêts économiques s’affiche ainsi pleinement.

Evoquant cette question dans sa conférence de presse Vladimir Poutine qui a qualifié Kolomoisky d’ « escroc » a rappelé que ce genre d’alliance contre nature avait un précédent dans l’Allemagne nazie. Dans leur conquête du pouvoir les nazis ont utilisé les SA (section d’assaut) véritables milices de rues pour les actions violentes et s’en sont ensuite débarrassés en 1934 dans la « nuit des longs couteaux » au cours de laquelle les SS ont liquidé physiquement les dirigeants des SA.

Igor Kolompisky à gauche et Serhiy Patura à droite Igor Kolompisky à gauche et Serhiy Patura à droite

Igor Kolompisky à gauche et Serhiy Patura à droite

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4 juillet 2014 5 04 /07 /juillet /2014 16:56

 

Post scriptum du 04.07.2014

 

Conformément aux engagements formels du gouvernement syrien les dernières armes chimiques syriennes ont quitté le territoire de la République syrienne avant la date limite du 30 Juin. Elles ont été embarquées à Lattaquié sur le cargo danois ARK FUTURA .

Celui-ci a fait route vers le port italien de GIOIA TAURO (en Calabre) où l’attendait le navire usine US CAPE RAY. Le transbordement des 78 containers s’est fait en une douzaine d’heures dans la zone portuaire. L’inquiétude de la population locale face à cette manipulation exceptionnelle est à la mesure du silence des autorités locales et nationales qui en Janvier quand le nom de GIOIA TAURO avait été évoqué comme port de débarquement des armes chimiques syriennes avaient juré leurs grands dieux qu’elles s’y opposeraient. Mais l’armée étasunienne est en Italie comme chez elle et les nouveaux ministres italiens Madame Federica MOGHERINI ministre des Affaires étrangères et son collègue ministre de l’environnement Gian Luca GALLETTI se sont félicité de la réussite de l’opération.

Le transbordement achevé les deux navires ont repris la mer le 02.07.2014. Le secret sur le lieu de destination de CAPE RAY avec son chargement périlleux est toujours bien gardé. Les indications fournies : « au large » « dans les eaux internationales » sont bien vagues. Seuls les satellites, les drones et les inspecteurs de l’OIAC (tenus au secret) sauront ….

Les Etats-Unis ont osé dire que cette opération était « le seul aspect positif de la crise syrienne ». Ayant échoué à faire tomber le gouvernement syrien, ayant soutenu des bandes armées dont le seul programme était le meurtre et la destruction du pays ils n’ont effectivement aucune raison d’être fiers de leur politique syrienne et ont bien vite oublié que la destruction des armes chimiques syriennes était une initiative politique Russo-syrienne.

Il reste à espérer que dans des temps prochains pareille initiative sera prise pour la destruction des armes chimiques israéliennes.

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Les étranges pérégrinations des armes chimiques syriennes

 

La destruction des armes chimiques syriennes a fait l’objet de très importantes manifestations d’intérêt au moment où la Syrie a adhéré à la Convention internationale pour la destruction des armes chimiques.

Le silence sur les armes chimiques de deux pays voisins : Israël et Egypte a été à proportion de la publicité considérable faite aux armes syriennes

La destruction des armes chimiques est un processus complexe, long et onéreux et la très grande majorité des pays qui se sont engagés à détruire leurs armes chimiques n’ont pas achevé le processus, le France en tête. A l’inverse des autres pays qui se sont engagés dans les opérations des leurs armes chimiques, la Syrie ne pouvait pas, vu la situation intérieure, dans des conditions de sécurité suffisantes mettre en place les usines de destruction et assurer l’acheminement des armes depuis les lieux de stockage jusqu’aux lieux de destruction. Le gouvernement syrien a en même temps fait savoir qu’il ne pouvait pas assurer le financement de ces opérations estimées à 1 milliard de dollars.

Fut donc mise en œuvre une procédure d’exception. Les armes chimiques syriennes devaient être transportées et détruites hors de Syrie. Une date limite pour ces exportations très particulières fut fixée : le 30 Juin 2014. A quelques jours de cette date, il semble que la plus grande partie de ces armes ait effectivement déjà quitté le territoire syrien par la voie maritime mais que la date limite puisse être respectée.

Bien que peu d’informations ait filtré à ce sujet il convient de souligner que le transport de ces centaines de tonnes d’armes depuis l’intérieur du pays vers le port de Lattaquié où elles ont été embarquées s’est opéré sans incidents, ce qui veut dire que, sous la supervision de l’OIAC, le gouvernement et l’armée syrienne ont assuré la sécurité de ces opérations et que les armes en question ne sont pas tombées entre les mains des groupes armés qui ne pouvaient manquer d’imaginer l’énorme moyen de pression politique qu’aurait constitué la capture d’un des convois transportant ces armes vers Lattaquié.

Une fois les embarquements réalisés a commencé une bien étrange odyssée. Il revient à l’association française ROBIN DES BOIS d’avoir mené une enquête sérieuse et suivie sur cette question. ROBIN DES BOIS a déjà fait la preuve d’une grande capacité d’investigation sur les pollutions marines de tous ordres et se révèle à nouveau comme étant à la pointe de « l’écologisme d’investigation maritime ».

Les derniers communiqués de l’organisation – voir sur le site de ROBIN DES BOIS- font le point de la situation et conduisent en même temps à se poser quelques questions.

  1. Il semble qu’il y ait deux politiques en concurrence pour la destruction desdites armes chimiques : l’une consistant à les débarquer dans un port étranger et à les acheminer vers une usine spécialisée de destruction déjà existante, l’autre consistant à les détruire en mer.
  2. La première hypothèse a suscité de vives réactions populaires et/ou gouvernementales dans les pays où le débarquement des armes a été annoncé que ce soit en Albanie, en Grèce, en Italie et jusqu’en Norvège
  3. La seconde suscite questions et inquiétudes. En effet l’armée américaine a transformé un navire de transport en usine chimique flottante. Il s’agit d’une première mondiale. Le navire CAPE RAY est un navire roulier, sorte de garage flottant destiné au transport des camions et remorques routières. Les experts maritimes et ROBIN DES BOIS considèrent que ce type de navire n’est pas adapté à une activité d’usine chimique embarquée à risques. le CAPE RAY a traversé l’Atlantique et stationne aujourd’hui dans un port espagnol. Cette solution imaginée par l’armée US peut présenter l’avantage de la discrétion, du faible coût – pas de transbordements, pas de nouveaux transports terrestres dans le pays de destination, pas de rémunération de l’entreprise de destruction des produits chimiques– mais est très inquiétante. en effet les traitements chimiques envisagés à bord du CAPE RAY consisteraient à mélanger 700 tonnes de gaz moutarde à 7000 tonnes de soude caustique déjà à bord du navire. Mais à l’issue de ce traitement il resterait 7700 tonnes d’un mélange qui certes ne constituerait plus une arme, mais certainement un polluant marin. En imaginant que le CAP RAY puisse faire en eaux calmes pendant quelques semaines sa petite tambouille que ferait-il ensuite des 7700 tonnes de résidus ?
  4. La tentation évidente est de tout jeter à la mer d’abord pour des raisons de coût ensuite parce qu’une fois le forfait accompli et connu il n’y aurait plus à gérer que les protestations pays voisins, de leurs pêcheurs et de leurs écologistes, un scandale parmi d’autres… ROBIN DES BOIS qui a pris contact avec l’OIAC reconnait que celle-ci est inquiète…

Rendons hommage à ROBIN DES BOIS pour sa détermination à faire la lumière sur cette affaire et restons vigilants.

 

http://robindesbois.org/

 

*L’interview de ROBIN DES BOIS par COMAGUER peut être écoutée dans nos archives sonores

Les archives (pour écoute et téléchargement)

http://www.dotspirit.com

membre : comaguer

code d’accès : amiscomaguer

mot de passe : salvador13bis

 

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12 juin 2014 4 12 /06 /juin /2014 21:41

A PROPOS DES ARMES CHIMIQUES

Au plus fort de la crise syrienne la question des armes chimiques est venue à la une des informations internationales.

L’animateur des émissions de Comaguer a été sollicité par le REPAIRE de Marseille pour faire un exposé sur ces armes.

La vidéo de cette présentation se trouve dans les archives de l’association LA TELE DU PLATEAU.

http://www.livestream.com/lateleduplateau

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 15:40

« L’Europe chrétienne »

Dans l’abondante propagande qui se déverse ces jours-ci dans les médias dominants et qui vise à persuader les citoyens européens d’aller voter pour élire le prochian parlement européen, un des thèmes classiques est celui de l’identification de l’Europe au christianisme.

Cette identification est aussi discutable que sont difficiles à définir les frontières géographiques de l’Europe ce morceau de continent aux limites tellement incertaines qu’il faut le subdiviser encore pour y insérer des nations et des Etats très divers et on va donc parler d’Europes occidentale, centrale, orientale  et puis l’esprit catégorisateur va s’arrêter stupéfait devant l’immensité russe et décider de dire que l’Europe s’arrête finalement à l’Oural, petit relief inespéré qui permet de tracer une ligne de démarcation Nord-Sud et d’éviter de voir que des citoyens russes peuvent simplement en traversannt une rivière se retrouver en Chine ou en Corée.

Cette imprécision constitutive se retrouve dans le domaine de la religion et prend même dans  ce cas figure de contre vérité historique.

Le Christianisme est né au proche-Orient comme l’attesttent les deux testaments. Dans son développement initial ses grandes figures ne sont pas européennes. Dans les découpages territoriaux actuels Paul  de Tarse serait né en Turquie et Augustin en Algérie. Quand il adopte le christianisme l’empire romain est autant européen qu’oriental et quand tombe l’empire romain d’Occident en 476 il ne reste plus qu’un empire chrétien, celui d’Orient  qui continue à se proclamer romain même si nous l’appelons aujourdhui byzabtin mais dont la langue officielle va rester le grec qui résistera longtemps aux assauts de l’Islam conquérant et  durera dix siècles jusqu’à la prise de Constantinople par les turcs en 1453. Chassé des terres byzantines le christianisme d’Orient continuera à vivre en Gèce , dans les Balkans , et en Russie  sous la forme de la religion orthodoxe. Mis à part le très bref épisode de l’empire de Charlemagne le christianisme mettra longtemps à s’installer comme religion dominante en Europe occidentale qui sera en outre le lieu de l’affrontement sanglant entre catholiques et  protestants.

L’Europe chrétienne présentée comme racine historique des actuelles institutions européennes est donc une mystification propagandiste qui remonte à la fin de la seconde guerre mondiale, mystification d’autant plus facile à mettre en œuvre   que l’histoire de l’empire byzantin, empire chrétien,  est très largment méconnue en Europe de l’Ouest.  Quand les Etats-Unis décident de rompre l’alliance anti-nazie conclue avec l’URSS et de mettre sous tutelle la partie occidentale de l’Europe ils ne peuvent éviter de trouver comme élément idéologique fondateur du projet  transatlantique toujours d’actualité que le christianisme puisqu’on le sait dans l’esprit de leurs dirigeants la création des Etats-Unis est une bénédiction divine qui a conféré à ce pays une mission civilisatrice mondiale.

Les péres fondateurs des institutions de l’Europe occidentale sont tous des démocrates chrétiens, issus et représentants des bourgeoisies chrétiennes qui à l’image du Vatican se sont accommodées plus ou moins allègrement des régimes fascistes installés  à partir de 1920  sur cette partie du continent de Vichy à Lisbonne en passant par Madrid, Berlin et Rome. Sur cette période le livre d’Annie Lacroix-Riz : « Le Vatican, l’Europe et le Reich » est une lecture incontournable.

L’instrumentalisation politique du christianisme par les Etats-Unis et en particulier de la division persistante depuis plus de 1500 ans entre catholiques et orthodoxes est également une constante de leur politique européenne. Cette division est à l’origine de l’opposition entre Pologne et Russie, de la division des slaves du Sud entre Serbes orthodoxes et Croates catholiques , de l’opposition entre l’Ouest de l’Ukraine où sont installés les  uniates rattachés au Vatican et l’Est de l’Ukraine où domine l’orthodoxie. Preuve s’il en était encore besoin que les impérialismes savent utiliser toutes les diversités culturelles et religieuses pour faire avancer leurs projets de domination.

 

 

l'empire byzantin à son apogée vers 600

 

l'empire byzantin en 1025

 

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8 mai 2014 4 08 /05 /mai /2014 15:15

Aprés l'horrible pogrom d'ODESSA l'hypocrisie et le mensonge occidentaux sur la réalité du pouvoir en place à Kiev ne sont plus tolérables. Les donneurs de leçons démocratiques sont désormais disqualifiés . Les craintes que nous exprimions fin Mars dans le texte qui sont plus que confirmées.

 

 

Ukraine

 

L’alliance du grand capital oligarchique  et de l’extrême droite politique se met en place

Jusqu’à quand durera-t-elle ?

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Parmi les nombreuses décisions prises par le pouvoir issu du coup d’état du 22 Février à Kiev, certaines ont été moins mises en relief que d’autres. Il en va ainsi de la nomination de deux nouveaux gouverneurs dans deux provinces de l’Est du pays, les plus industrialisées.

Il s’agit de Igor Kolomoisky  et de Serhiy Patura

Selon le classement des milliardaires établi et tenu régulièrement à jour par le magazine US FORBES  où ils figurent dans le « top 400 » mondial, ces deux oligarques sont parmi les hommes les plus riches d’Ukraine. Leur nomination est une réponse claire à la question de savoir qui étaient les soutiens financiers des émeutiers qui ont occupé pendant 3 mois  la place Maidan.

Igor Kolomoisky a été nommé gouverneur de la province du Donets et Serhiy Patura gouverneur de Dniepropetrovsk par décision du « Président » installé en violation de la Constitution ukrainienne. Leur installation  à la tête des deux principales régions industrielles d’Ukraine s’inscrit dans une certaine défense de « l’unité ukrainienne » , le gouvernement de Kiev et ses soutiens internationaux (Etats-Unis, Allemagne, France …) voulant garder le contrôle des régions les plus prospères du pays et faire assurer la surexploitation de la partie la plus avancée de la classe ouvrière ukrainienne par ces deux personnages qui ne sont pas des industriels mais des financiers, purs produits de deux décennies d’aventurisme néo-libéral.

Kolomoisky a cette particularité d’avoir la double nationalité ukrainienne et israélienne. Interrogé sur l’antisémitisme violent des partis d’extrême droite qui occupent plusieurs ministères décisifs à Kiev, à commencer par ceux de la défense et de  l’intérieur, il a minimisé le problème confirmant ainsi indirectement le soutien de Tel Aviv au coup d’état de Kiev. L’extrême perversité de la politique sioniste qui ne craint pas de s’appuyer sur des antisémites notoires pour faire avancer ses intérêts économiques s’affiche ainsi pleinement.

Evoquant cette question dans sa conférence de presse Vladimir Poutine qui a qualifié Kolomoisky d’ « escroc » a rappelé que ce genre d’alliance contre nature avait un précédent dans l’Allemagne nazie. Dans leur conquête du pouvoir les nazis ont utilisé les SA (section d’assaut) véritables milices de rues pour les actions violentes et s’en sont ensuite débarrassés  en 1934 dans la « nuit des longs couteaux » au cours de laquelle les SS ont liquidé physiquement les dirigeants des SA.


 

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