16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 23:55

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Une fuite de documents français montre la stratégie de la France en Cote d'Ivoire  à l'ONU au Libéria, au  Mali et même de San Francisco

Par Matthew Russell Lee, Exclusif

ONU,  8 avril, mise à jour-- avec le résistant ivoirien Laurent Gbagbo d'Ivoire cerné après l’ action militaire de la France et de l'ONU dans le quartier Cocody d'Abidjan des documents internes du gouvernement français obtenus par Inner City Press et publiés en exclusivité aujourd'hui donnent une image des communications de la France avec la  Mission l'ONUCI des Nations Unies, son analyse de la politique de Guillaume Soro, de la presse du Libéria et du Mali, et même sur le recyclage d'un diplomate français arrêté à New York comme nouveau consul général de France à San Francisco.

Dans le premier document, la Force française Licorne (Unicorn la France) a écrit au représentant spécial du Secrétaire général sur l'importation par  Gbagbo d’armes lourdes. Cliquez ici pour voir. Plus récemment, la France est accusée d'avoir violé l'embargo sur les armes en fournissant des armes aux forces de Alassane Ouattara.

Le deuxième document est un câble interne français décrivant en détail l'organisation financière de la rébellion, jusqu’au "racket" d’argent sur les licences de taxi.

Dans le troisième document, la France déplore l'échec d'une visite de trois chefs d'État africains à la Côte d'Ivoire, dont Obasanjo du Nigeria et Thabo Mbeki l'Afrique du Sud maintenant active au Soudan, se plaignant que cette situation puisse  être prolongée jusqu'à ce que la communauté internationale ait décidé d’ « imposer une solution. »

Dans le quatrième document, la France a analysé et critique la politique sud-africaine envers la Côte d'Ivoire et Gbagbo.

Dans le cinquième document, la France analyse la politique étrangère du Libéria comme pro-américaine. Plus récemment, une entrevue prétendue d'un commandant de Ouattara décrivant la coordination avec un citoyen français travaillant avec la Mission des Nations Unies au Libéria a fait surface.

Dans le sixième document, la France analyse l’« attitude discrète » de la presse malienne.

Dans le plus vaste ensemble de documents publiés aujourd'hui--il y en a d’autres —la France détaille ses travaux au Conseil de sécurité de l'ONU sur les résolutions concernant la mission de l'ONU : l'ONUCI.

, L'un des diplomates français impliqués était Romain Serman, qui fut plus tard arrêté par le service de Police de New York. Voir feuille d'arrestation et de la déclaration signée, ici. Puis l’ambassadeur français de la Sablière, pour « éviter un scandale, » l’a renvoyé à Paris.

Mais, en 2010, il est réaffecté aux États-Unis, comme consul général à San Francisco. Et alors il va.

Mise à jour à 13 h 00, le 8 avril: à la réunion d'information ONU de midi, Inner City Press a demandé au  porte-parole du Secrétaire général Ban Ki-Moon : Martin Nesirky de décrire comment l'ONUCI a autorisé la  Licorne à faire pression sur elle et à assister à ses réunions, et si les autres pays y ont été autorisés.

Nesirky  a dit qu'il ne ferait  pas de commentaires sur la divulgation de documents et a également invité Inner City Press à interroger le  chef (français) du service ONU  des opérations de paix, Alain Le Roy. Regardez ce site.

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À l'ONU sur la Côte d'Ivoire, Buzz de martyre, Violations d'embargo sur les armes, brouillard sur Duékoué

Par Matthew Russell Lee

UNITED NATIONS, le 7 avril--les discussions  à l'ONU sur la Côte d'Ivoire jeudi étaient confuses, allant des prédictions du martyre imminente de Laurent Gbagbo à quelques espoirs tardive, au  soutien continu de l'Angola et même d’un des cinq membres permanents  du Conseil de sécurité, à l’insatisfaction en Afrique du Sud dont il a été dit qu’elle envoyait 100 hommes  des forces spéciales.

À la réception  à la Mission russe  de l’ONU  jeudi après-midi, Inner City press a parlé avec une douzaine d’ambassadeurs de la Côte d'Ivoire. Certains étaient surtout préoccupés par leur s propres diplomates encore pris au piège à Abidjan. D'autres parlaient des rapports des expéditions d'armes à Gbagbo dans des aéroports à l'extérieur d'Abidjan.

Au point de presse de midi de la journée, Inner City Press a demandé au porte-parole du Secrétaire général Ban Ki-Moon : Martin Nesirky de la réponse de l'ONU à l'article du Canard enchaîné rapportant que France armait les  forces de Ouattara, qui étaient autorisés à vendre de l’or et a 'acheter des armes en violation de l'embargo.

L'article décrit également les hélicoptères de l'ONU ou de la Force Licorne détruisant un supermarché à Cocody.

Nesirky a refusé de répondre sur les violations de l'embargo sur les armes et sur Cocody, a dit que l'ONU se défendait  et ramassait les armes lourdes. Mais qui a donné Ouattara toutes ses  nouvelles armes lourdes ?

Inner City Press a demandé à la haute responsable humanitaire des Nations Unies Valerie Amos, de retour de Duékoué, de répondre à la critique faite  casques bleus qui ne se déplaçaient pas pour  protéger les civils, et sur le fait que l’envoyé de Ouattara Yousoufou Bamba avait qualifié l’ONG Caritas  de « pro-Gbagbo » parce qu’elle avait  faire état de 1000 morts.

Étonnamment, Amos a dit Inner City Press d’interroger  Caritas sur ses chiffres. Mais qu'en est-il de l'attaque de cette ONG comme étant partiale pro-Gbagbo ? Amos a  seulement voulu  dire que l'ONU travaille  avec Caritas - critiquer, apparemment elle ne voulait  faire aucune critique du côté Ouattara, y compris les attaques de biais contre les ONG humanitaires

Amos avait déclaré auparavant à Inner City Press, qu’elle n'avait jamais entendu parler de l'absence de médicaments  à Abidjan en raison des sanctions de l'UE qui ont conduit à empêcher toute entrée de  navires dans le port.

Alors qu'elle a pris la parole jeudi sur l'indépendance du travail humanitaire, de l'ONU dès maintenant, au moins en Côte d'Ivoire, tout semble marcher droit et dans l’ordre. La  question sans réponse n'est pas de savoir si cela aura une incidence sur  la crédibilité de l'ONU à l'avenir mais sur sa crédibilité immédiate. Regardez ce site.

De la Le 7 avril transcription de l'ONU: (UN's April 7 transcript)

Inner City Press : Sur la Côte d'Ivoire, il y a de toute évidence, il y a cet incident des français libérant l'Ambassadeur japonais ; Je me demande si vous avez, si les Nations Unies ont joué un rôle dans cette. Et aussi que le Canard Enchaîné a sorti avec un rapport disant, entre autres choses, que les  attaques  d’hélicoptère — ce sans dire s’ils 'étaient des Nations Unies ou français —ont fait sauter un supermarché à Cocody et que, essentiellement cela  implique que la France a armé les forces d’ [Alassane] Ouattara en violation de l'embargo sur les armes pendant quelques années. Et je voulais savoir quelle est la réponse de l'ONU à cet article assez détaillé.

Porte-parole Nesirky : Le premier, les opérations qui ont été conduites pour aider à évacuer les diplomates et les autres civils sont évidemment coordonnées. Comme je  vous l’indiquais, les casques bleus du personnel de la  Mission de l'ONU se sont  rendus  à l'Hôtel Novotel, où les journalistes restaient  et  avaient demandé de l'assistance. Ainsi, il est évident que c'est coordonné ; et soit Licorne — les forces françaises — soit les casques bleus des Nations Unies effectuent des missions ; cela dépend de l'emplacement et d’un certain nombre d'autres facteurs. Sur les rapports que vous visez, je voulais simplement dire que l'opération qui a été menée l’a été avec le but spécifique de  prévenir l'utilisation d'armes lourdes, et c'est ce qui a eu lieu. Alors, quelle est votre prochaine question ?

Inner City Press : Je n'ai qu'une question complémentaire sur ce point. L’ONU a- t- elle  connaissance de fournitures  d’armes aux forces pro-Ouattara la France?

Porte-parole Nesirky : J'ai dit ce que j'ai à dire, Matthew

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Comme le dit Juppé interdiction exige Gbagbo lettre, UN sans commentaires, le Vatican et le Japon Q

Par Matthew Russell Lee

UNITED NATIONS, le 6 avril, une journée après que le Ministre des affaires étrangères français Alain Juppé ait déclaré que le Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon était d’accord  pour que Laurent Gbagbo soit obligée de signer une lettre cédant le pouvoir  à Alassane Ouattara, Inner City Press a demandé au porte-parole du Ban Ki Moon  Martin Nesirky si cela était vraiment la  position du Ban.

« Je ne parle pas pour le ministre des affaires étrangères français, » a déclaré Nesirky.

« Mais vous parlez pour le  Secrétaire général, » Inner City Press a demandé. Est-ce la position de Ban ou pas ?

Nesirky n’a pas voulu répondre, disant qu’il  ne voulait  pas commenter les échanges du Secrétaire général avec Juppé. Ainsi l'ONU perd la face sur la  transparence et perd sa crédibilité, en étant utilisé comme Juppé a utilisé Ban et comme la France a utilisé l'ONUCI.

Inner City Press a été informé  par l’adjoint  d’un Représentant Permanent d'un membre Conseil de sécurité que les casques bleus de l’ONU ne se sont pas rendus aux  résidences à Abidjan du représentant du Vatican et de  l'Ambassadeur du Japon.

Il n'était pas clair, a-t-il dit, quel côté bloquait  l'accès- notant que c’est  Caritas, organisation du Vatican, qui a rapporté  les 1000 morts à Duékoué, dont beaucoup accusent les partisans de Ouattara.

Nesirky n’a pas voulu répondre sur quel côté bloquait  l'accès, même s’il a accusé à maintes reprises l'ONU d’avoir même échoué à protéger les journalistes des  « armes lourdes » dans un hôtel

Inner City Press lui a demandé si les forces du Ouattara avaient aussi  des armes lourdes trop. Nesirky n’a pas voulu répondre. À plusieurs reprises, il a répété avec insistance que  l'ONU était impartiale. Regardez ce site.

Note de COMAGUER : les adresses des sites ont été traduites en français mais les dépêches elles-mêmes ne l’ont pas été et les lecteurs curieux (et anglophones !) pourront se reporter aux adresses en anglais qui suivent la traduction française

Accès aux fichiers Wikileaks mentionnés ci-dessous

 

Cliquez Le 1 mars 11 BloggingHeads.tv re Libye, Sri Lanka, la Corruption des Nations Unies 

(Mar 1, '11 BloggingHeads.tv re Libya, Sri Lanka, UN Corruptio)

 

Cliquez ici pour un Inner City Press YouTube canal vidéo, principalement des images siège des Nations Unies, sur la mort de civils au Sri Lanka.

 

Cliquez sur here for Inner City Press March  27, UN debate

 

Cliquez ici pour presse Inner City le 12 mars UN (et leplan de sauvetage AIG) débathere for Inner City Press March 12 UN (and AIG bailout) debate

 

Cliquez ici pour Inner City presse le 26 février UN débat

 

here for Inner City Press March 12 UN (and AIG bailout) debate

 

Cliquez ici pour Débat du 12 février au Sri Lanka

http://bloggingheads.tv/diavlogs/17772?in=11:33 & out = 32:56

Feb. 12 debate on Sri Lanka

http://bloggingheads.tv/diavlogs/17772?in=11:33&out=32:56

 

Cliquez ici pour Inner City Press le 16 janvier 2009 débat sur la bande de Gaza

Inner City Press' Jan. 16, 2009 debate about Gaza

 

Cliquez Inner City Press review-de-2008 UN Top Ten débat

Inner City Press' review-of-2008 UN Top Ten debate

 

Cliquez Inner City Press le 24 décembre débat sur le budget des Nations Unies, Niger

 

Inner City Press' December 24 debate on UN budget, Niger

 

Cliquez Inner City Press le 12 décembre débat sur le double langage de l'ONU

Inner City Press' December 12 debate on UN double standards

 

Cliquez Inner City presse le 25 novembre débat sur la politique pour la Somalie

 

Inner City Press' November 25 debate on Somalia, politics

et cela Débat le 17 octobre, le Conseil de sécurité et de Obama et de l'ONU.

October 17 debate, on Security Council and Obama and the UN

 

 

 

Annexe

 

Pour faire connaissance avec Robert Charvin, un article publié par la revue « Actualité et Droit International » en 2003

 

LA GUERRE ANGLO-AMERICAINE CONTRE L’IRAK ET LE DROIT INTERNATIONAL

« APOCALYPSE LAW »

Par Robert Charvin

Agrégé des Facultés de Droit

Professeur à l'Université de Nice-Sophia Antipolis

Doyen Honoraire de la Faculté de Droit, des Sciences Politiques, Economiques et de Gestion de Nice

 

Résumé : La stratégie américaine se refuse à tout enfermement dans le cadre de la légalité internationale. Il s'agit pour l'administration républicaine d'en nier le contenu et l'utilité au nom d'une morale internationale plus malléable. Il s'agit aussi de restreindre la compétence des Nations Unies à des fonctions subordonnées de type caritatives et humanitaires chargées exclusivement d'accompagner l'unilatéralisme hégémonique des Etats-Unis et de leurs alliés satellisés. La seconde guerre du Golfe consacre ainsi un profond recul du droit international jusqu'à un stade proche de ce qu'il était au XIXe siècle et au début du XXe.

Note : Ce texte sera aussi publié dans Les Cahiers de l’Orient (Paris). Sa rédaction a été achevée le 13 avril 2003.

 

 

 

 

 

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16 mai 2011 1 16 /05 /mai /2011 09:47

Dossier Côte d’Ivoire

Comaguer a rassemblé dans ce dossier une série de documents qui aident à lutter contre la désinformation orchestrée par le gouvernement français.

Dans l’ordre :

1.      Article de Thabo M’Beki dans FOREIGN POLICY

2.      Extrait du livre de Simone Gbagbo « PAROLES D’HONNEUR »

3.      Documents diplomatiques révélés par Inner City  Press sur l’activité de la diplomatie française à l’ONU

Par ailleurs l’interview de Jean Ziegler que nous avons reprise dans notre émission du 11 Mai se trouve sur le site de SURVIE 13 (http://www.survie13.fr) qui avait eu la très heureuse initiative de cette interview .

La recherche de la vérité sur les derniers évènements survenus en Côte d’Ivoire se poursuit Sans aucunement prétendre à l’exhaustivité citons quelques sites bien informés

http://afrikdignite.com

http://frantz-fanon.blogspot.com

http://afrohistorama.over-blog.com

Lectures recommandées : outre le livre de Simone Gbagbo mentionné ci-dessus, celui de Robert Charvin, professeur de droit international, publié en Avril par l’Harmattan :

Côte d’Ivoire 2011

La bataille pour la seconde indépendance

 

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Le texte qui suit a été publié en anglais par la revue Etasunienne FOREIGN POLICY. Son intérêt est de montrer que les élections présidentielles ivoiriennes de la fin 2010 étaient en fait un véritable déni de la démocratie dont l’issue – provisoire – ne pouvait être qu’une illustration crue et brutale de l’exercice de la  force dans les rapports internationaux en cette période  de contre offensive réactionnaire des puissances dominantes contestées.

Est-ce par courtoisie que Thabo MBEKI ne cite pas son successeur JACOB ZUMA qui n’a pas été aux avant-postes de la résistance anti impérialiste sur le dossier ivoirien ? La question est posée indirectement dans le jugement sévère qu’il formule sur la  carence de  l’Union Africaine qui manque de leaders progressistes et s’est trouvée paralysée dans le cas ivoirien par la position outrageusement « pro OUATARRA » de plusieurs pays de la région à commencer par le BURKINA FASO et le NIGERIA.

La réponse viendra beaucoup plus des actions de base des peuples contre les soubresauts morbides et mortifères du néocolonialisme que du vague appel à « un système global de gouvernance démocratique »   émanant d’on ne sait quel consensus entre gouvernements.

Traduction COMAGUER

 

En quoi  le monde s'est trompé en Côte d'Ivoire

Pourquoi est-ce que l'Organisation des Nations Unies enchâssement anciennes puissances coloniales sur notre continent ? Les africains devraient prendre l'initiative de régler leurs différends.

THABO MBEKI | 29 AVRIL 2011.

 

Le deuxième tour des élections présidentielles en Côte d'Ivoire, le  28 novembre 2010, a mis face à face deux opposants politiques de longue date, Laurent Gbagbo et Alassane Ouattara. Pour cette raison, d'une importance stratégique, il était inévitable que cet affrontement  électoral décide de l'avenir à long terme du pays.  Toute personne consciente aurait dû se poser très sérieusement cette question cruciale : les élections de 2010 allaient-elles créer les conditions fondatrices  du meilleur avenir possible pour le  peuple ivoirien ?

Cela n'a pas été fait.

La communauté internationale a préféré  insister sur le fait que ce dont la Cote d’Ivoire avait besoin pour mettre fin à la crise était d'organiser des élections démocratiques, même si les conditions pour mener de telles élections n'existaient pas. Bien qu'ils aient su  que cette idée était fondamentalement mauvaise, les ivoiriens ne pouvaient pas résister à la pression internationale pour organiser les élections.

Toutefois, la réalité objective est que l'élection présidentielle ivoirienne n'aurait pas dû avoir lieu quand elle a  eu lieu. Il était parfaitement prévisible qu'elle conduirait  davantage à enliser  un conflit dont on prétendait qu’elle  y mettrait un terme.

La rébellion de 2002 en Côte d'Ivoire a divisé le pays en deux parties, avec le Nord contrôlé par les rebelles des Forces Nouvelles, qui appuyait Alassane Ouattara et le sud dans les mains du gouvernement dirigé par Gbagbo. Depuis lors, Côte d'Ivoire a eu deux gouvernements, deux administrations, deux  armées et deux dirigeants « nationaux ».

Toute élection tenue en pareilles  circonstances aggraverait inévitablement les divisions et les animosités symbolisées et exacerbées par la rébellion de 2002.

Les problèmes structurels qui sont  à l’origine  de la rébellion de 2002 comprennent des questions inflammables comme les tensions transnationales affectant particulièrement la Côte d'Ivoire et le Burkina Faso,  les antagonismes ivoiriens ethniques et religieux, le partage du pouvoir politique et l'accès à la puissance économique et sociale et aux  chances sociales offertes.

À cet égard, la communauté internationale a refoulé avec assiduité  toute prise en compte  des différentes allégations explosives qui, à tort ou à raison, ont formé et continueront de former l'opinion de la population  du Sud de la Côte d'Ivoire qui soutient Gbagbo et d’une grande partie de l'Afrique Francophone !

Elles concernent le fait  que Ouattara est un étranger né au Burkina Faso, qu'avec le président Burkinabè Blaise Compaoré, il a été responsable de la rébellion de 2002, que son accession au pouvoir se traduirait par la prise de contrôle du pays surtout par les burkinabés étrangers, et que par le passé, et jusqu’à ce jour, il a été prêt à faire progresser les intérêts français en Côte d'Ivoire.

Prenant tout cela en compte, l'Union africaine a compris qu'une solution durable de la crise ivoirienne  nécessitait  un accord négocié entre les deux factions belligérantes ivoiriennes, axé sur les questions interdépendantes de la démocratie, de la paix, de la réconciliation nationale et de l'unité.

En de longues négociations depuis 2002, les Ivoiriens ont convenu que les élections présidentielles ne se tiendraient pas tant  que diverses conditions ne seraient pas remplies. Mentionnons la réunification du pays, la restauration de l'administration nationale dans toutes les parties du territoire ivoirien et le désarmement des rebelles et de toutes les milices et leur intégration dans les structures  de sécurité nationale, ce dernier processus devant être terminé au moins deux mois avant les élections présidentielles. Malgré le fait que rien de tout cela n’a été accompli, les élections présidentielles ont été autorisées.

En fin de compte, Ouattara a été installé en tant que président de Côte d'Ivoire. Gbagbo et son épouse Simone, ont fini comme prisonniers humiliés. De  nombreux ivoiriens sont morts et ont été déplacés, beaucoup d’infrastructures ont été détruites et les animosités historiques ont été aggravées pour parvenir à ce  résultat.

Beaucoup de choses ont radicalement mal tourné pour y parvenir.

Les Accords relatifs à ce qu'il fallait faire pour créer les conditions d’élections justes et libres ont été volontairement et de façon méprisante ignorés. Le Conseil constitutionnel ivoirien (CC) est le seul organisme habilité par la Constitution pour déterminer le gagnant de toute élection présidentielle et pour installer le Président, et  la Commission électorale indépendante (CEI) est chargée de transmettre les résultats provisoires au Conseil Constitutionnel. Cependant, les gens qui insistent sur le caractère sacré de la primauté du droit comme fondement de toute pratique démocratique, ont choisi  illégalement de reconnaître les résultats provisoires annoncés par le président de la CEI de son propre chef, comme l'authentique résultat de l'élection présidentielle.

Comme le prévoit la loi, Gbagbo a contesté la régularité des élections dans certaines parties du pays, surtout dans le Nord. Le Conseil Constitutionnel, à tort ou à raison, a accepté la majorité des plaintes déposées par Gbagbo, a identifié d’autres « irrégularités »,  a annulé les votes dans certains districts et a déclaré Gbagbo vainqueur. Le président de la CEI n'a pas pris ces irrégularités en compte et a décidé que Ouattara avait gagné.

L'envoyé du Secrétaire général des Nations Unies Ban Ki-Moon, son compatriote sud-coréen, Représentant Spécial du Secrétaire Général, Choi Young-Jin, a aussi décidé que Ouattara avait gagné, mais sur la base de moins de voix que celles annoncées par la CEI, ayant admis que certaines des plaintes déposées par Gbagbo étaient légitimes. En termes de votes exprimés pour les deux candidats, la CEI, le CC et le représentant spécial des Nations Unies ont pris trois décisions différentes.

Gbagbo a proposé que pour résoudre ce problème, qui porte sur la question importante de la volonté du peuple ivoirien, une commission internationale soit  constituée pour vérifier les résultats de l'élection, à la condition importante que  Ouattara soit tenu d’accepter la décision de la commission.

Cette proposition a été rejetée par la communauté internationale-- malgré le fait qu'elle aurait résolu le différend électoral sans recourir à la guerre et malgré le fait que certains observateurs électoraux aient mis en doute la régularité des élections, surtout dans le nord de la Côte d'Ivoire.

Par exemple, rapportant sur les élections dans le Nord, la mission d'observation électorale de l'Union Africaine, dirigée par Joseph Kokou Kofigoh, ancien premier ministre du Togo, la société civile indépendante Société Civile Africaine pour la démocratie et l'assistance électorale dirigé par Seynabou Indieguene du Sénégal et la Coordination des Experts électoraux africaine (DPVE) du Cameroun, Sénégal, Bénin, Mali, Maroc, Gabon et Togo, dirigée par Jean-Marie Ongjibangte du Cameroun, tous ont tiré la sonnette d'alarme sur les élections dans le Nord.

Par exemple, le DPVE dit: « après le partage d'informations avec d'autres observateurs nationaux et internationaux, nous déclarons par les présentes que le second tour de l'élection présidentielle en Côte d'Ivoire a eu lieu au milieu des problèmes majeurs (diverses régions du Nord)

« Ces problèmes étaient les suivants : vol des urnes, arrestation de représentants des candidats, votes multiples, refus d'admettre des observateurs internationaux pour être témoins du dépouillement des bulletins de vote et  meurtre de représentants des candidats. À cet effet, nous déclarons que le deuxième tour de scrutin n'était pas libre, juste et transparent dans ces localités (nordiques). »

Pour sa part, à ce jour, la mission d'observation électorale la CEDEAO n'a pas publié son rapport sur le second tour de l'élection présidentielle ! Pourquoi ?

Clairement la commission internationale indépendante proposée par Laurent Gbagbo aurait peu être  mise en place   et habilitée  à  déterminer  définitivement et de façon contraignante ce qui était arrivé. Le temps nous dira pourquoi cela n'a pas été fait !

En outre, le représentant spécial des Nations Unies a pris la décision extraordinaire d’outrepasser son mandat en déclarant qui avait remporté l'élection présidentielle, contrairement à ses tâches détaillées  par le Conseil de sécurité. Cela a positionné la Mission des Nations Unies en Côte d'Ivoire (ONUCI) comme partisane dans le conflit ivoirien, plutôt que comme artisan de paix neutre, équidistant des parties belligérantes.

A partir de ce moment là, l'ONUCI n’avait pas d’autre  choix que de travailler activement à  l'installation de Ouattara comme président du pays et à l’élimination de Gbagbo. En fin de compte, cette position s’est exprimée dans l'utilisation flagrante de ses capacités militaires pour ouvrir la voie aux Forces Nouvelles pour vaincre les forces de Gbagbo et pour capturer Gbagbo, sous le prétexte trompeur qu'il s'agissait de protéger les civils.

Alors qu'elle était tenue de respecter son mandat de maintien de la paix, qui comprenait le maintien séparées  des forces belligérantes, l'ONUCI n'a rien fait pour arrêter l'avancée des Forces Nouvelles du Nord au sud, y compris et jusqu’à à Abidjan. Ni  l'ONUCI, ni la force française Licorne, telle qu’elle était mandatée par l'Organisation des Nations Unies, n’ont agi pour protéger les civils dans le domaine de Duékoué, où, de toute évidence, le meurtre de la plus forte concentration de civils a eu lieu ! Cela rappelle la défaillance de l'ONU pour mettre fin au plus catastrophiques des meurtres et des violences sur des civils dans l'est de la République démocratique du Congo !

La réalité ivoirienne met en évidence  un certain nombre de conclusions irréfutables.

Les conditions convenues pour la tenue d'élections démocratiques en Côte d'Ivoire n'ont pas été créées. Malgré de fortes allégations de fraude électorale, la communauté internationale s’est opposée  à la réalisation de toute vérification du processus et des résultats annoncés. Ceci a laissé sans réponse  la question essentielle de qui avait réellement remporté les élections, ce qu’avait pu faire Ouattara.

L'Organisation des Nations Unies a choisi d’abandonner sa neutralité comme artisan de  paix, décidant d'être un partisan belligérant dans le conflit ivoirien.

La France a utilisé sa place privilégiée au Conseil de sécurité pour se positionner dans un rôle important dans la détermination de l'avenir de la Côte d'Ivoire, son ancienne colonie où, entre autres, elle possède des intérêts économiques importants. Elle s'est associée à l'Organisation des Nations Unies afin d'assurer que Ouattara émerge comme vainqueur du conflit ivoirien.

Ceci renvoie aux  intérêts nationaux de la France, conformément à sa politique de Françafrique, qui a pour but de perpétuer une relation particulière avec ses anciennes colonies africaines. Cela est conforme aux remarques faites par l'ancien président français François Mitterrand lorsqu'il a dit, "Sans l'Afrique, la France n'aura aucune histoire au XXIe siècle," ce qu’un ancien ministre des affaires étrangères français Jacques Godfrain a confirmé lorsqu'il a dit : "un petit pays [France] avec une petite quantité de force, nous pouvons faire bouger la planète grâce  nos]... relations avec 15 ou 20 pays africains... "

L'Union Africaine n’est également pas à l’abri de reproches, car elle n'a pas tenté de convaincre tout le monde de travailler pour parvenir à la réconciliation entre ivoiriens et par conséquent à la  paix. Tragiquement, le résultat qui a été obtenu en Côte d'Ivoire aggrave encore le conflit endémique dans ce pays. C'est parce que la capacité à déterminer l'avenir du pays, a été placée dans les mains exclusives de la rébellion ratée de 2002, alors que la situation objective dictait  et dicte  que ce soit les populations de Côte d'Ivoire qui  s’engagent  les unes  envers  les autre sur pied d’égalité  à déterminer leur destin commun.

Au cours de la décennie, pendant laquelle il a été président de Côte d'Ivoire, Gbagbo n'avait aucune possibilité d'agir par lui-même pour réunifier le pays et pour parvenir à la  réconciliation de sa population diversifiée, malgré l'existence d'accords négociés sur ce sujet. En tant que  président du pays, Ouattara ne parviendra pas à réaliser ces objectifs, en agissant de son propre chef, hors du contexte de l'accord honnête avec les sections de la population ivoirienne représentées par Gbagbo.

Ce qui allait se passer avait été prévu par l'Ambassadrice des États-Unis  en Côte d'Ivoire, Wanda L. Nesbitt. En juillet 2009, elle a informé le gouvernement des États-Unis :

« Maintenant, il semble que l'accord de Ouaga IV, [la quatrième Convention de l'accord politique de Ouagadougou, qui prescrit que le désarmement doit précéder les élections], est fondamentalement un accord entre Blaise Compaore [président du Burkina Faso] et Laurent Gbagbo de partager le contrôle du Nord après l'élection présidentielle, malgré le fait que le texte appelle pour les Forces Nouvelles à reprendre le contrôle du Nord du gouvernement et d’achever le désarmement deux mois avant l'élection...

« Mais les Forces Nouvelles 5 000 soldats qui sont à « désarmer » et se sont regroupés dans des caserne dans quatre villes clés dans le Nord et l'Ouest, jusqu'à ce qu'une nouvelle armée nationale soit créée, représentent une capacité militaire sérieuse que le FAFN [Forces Nouvelles] a l'intention de garder bien formée et en réserve jusqu’après les élections. La remise du pouvoir administratif  de la FAFN aux autorités civiles est un préalable aux  élections, mais, comme les voyageurs vers le Nord (y compris le personnel de l’ambassade) le confirment : les FAFN conservent le contrôle de facto de la région particulièrement lorsqu'il s'agit de finances. »

L'incapacité à résoudre les préalables aux élections  a prédéterminé  leur résultat. Le « contrôle » du Nord par les rebelles, mentionné par l'Ambassadeur Nesbitt, déterminait  le résultat de l'élection présidentielle de 2010. De même, c'est la « capacité militaire » de la rébellion, mentionnée par l’Ambassadeur Nesbitt qui a été utilisée pour s'assurer que Ouattara devienne président de la  Côte d'Ivoire.

Il n’est surprenant que lorsque la crise postélectorale s'est aggravée, Laurent Gbagbo se soit écrié : J'ai été trahi !

Au terme de tout ceci, il y a de nombreuses victimes.

L'une d'elles est l'Union africaine. Les événements tragiques en Côte d'Ivoire ont confirmé la marginalisation de l'Union dans sa capacité à résoudre les défis africains les plus importants.

Au lieu de cela, l'Union africaine a conforté la capacité des grandes puissances à intervenir pour résoudre ces problèmes en utilisant leurs capacités diverses pour légitimer leurs actions, en persuadant les Nations Unies d'autoriser leurs interventions servant leurs propres intérêts

L'Organisation des Nations Unies est encore une autre victime. Elle a gravement affaibli son acceptabilité comme force neutre dans la résolution des conflits internes, tels que celui de la Côte d'Ivoire. Maintenant, il sera difficile pour l'Organisation des Nations Unies de convaincre l'Afrique et le reste du monde en développement, qu'elle n'est pas un simple instrument entre les mains des grandes puissances du monde. Cela a confirmé l'urgente nécessité de restructurer l'organisation, fondée sur le point de vue que, comme elle est actuellement structurée l'Organisation des Nations Unies n'a aucune capacité à agir comme un représentant vraiment  démocratique de ses États membres.

Ainsi, de diverses façons, les événements en Côte d'Ivoire pourraient constituer un moment décisif de l'urgente nécessité de restructurer le système des relations internationales. Ils ont exposé la réalité de l'équilibre et des abus de pouvoir dans l'ère de l’après guerre froide et ont mis à bas la fiction selon laquelle les grandes puissances respectent la primauté du droit dans la conduite des relations internationales, même au sens de la Charte des Nations Unies, et que, en démocrates, elles respectent les opinions des peuples du monde.

Nous pouvons seulement espérer que Laurent et Simone Gbagbo et le peuple ivoirien ne vont pas continuer à souffrir comme victimes trompées et humiliées d'un système global qui, dans son intérêt, tout en criant  très fort  pour  les droits de l'homme universels, vise seulement à perpétuer la domination du plus grand nombre par la minorité  qui dispose du pouvoir prépondérant , sur les plans politique, économique, militaire et médiatique .

Les agissements pervers et empoisonnés  qui ont eu lieu en Cote d’Ivoire posent cette question urgente : Combien l’Afrique et le reste du monde en développement subiront-ils encore d’abus de pouvoir avant que le projet d’un système global de gouvernance démocratique voit le jour ?

 

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Le chapitre qui suit du livre de Simone Ehivet Gbagbo prend aujourd’hui un relief tout particulier. L’attaque de la base française a en effet déclenchée une riposte musclée qui a détruit la modeste aviation militaire ivoirienne assurant ainsi  à l’ONUCI et à la France la maitrise complète du ciel ivoirien. Il s’est donc créé ce jour là, sans même avoir besoin de recourir à sa création par le Conseil de Sécurité de l’ONU,  une « no fly zone » qui a permis en Avril 2011 de faire attaquer l’armée légale ivoirienne au sol par des appareils hostiles. Le Président Gbagbo avait donc perdu dés 2004 la souveraineté aérienne dans son propre pays.

 

 

DE LA DIGNITÉ

Opération César

Mon pays était coupé en deux depuis plus de deux ans et les rebelles refusaient de désarmer. La feuille de route adoptée après Accra III enregistrait le même échec que les précédentes. Pour mettre fin à cette situation, l'armée ivoirienne, sur ordre du chef de l'État, Laurent Gbagbo, lança le 4 novembre 2004 une offensive afin de libérer les zones occupées par les rebelles. Cette opération, fut dénommée « César» par les militaires mais les Ivoiriens préférèrent l'appeler « Opération Dignité».

La communauté internationale et la France étaient au fait de cette opération et ne s'y étaient pas opposées. J’en veux pour preuve la mise à disposition par la force Licorne du commandant Issar, officier de liaison Français, qui rendait compte, au quotidien, à ses supérieurs hiérarchiques de l'évolution de l'opération « César».

Les deux premiers jours se déroulèrent à la satisfaction de nos forces de Défense et de Sécurité. Soro Guillaume, le chef des rebelles, dénonça immédiatement ce qu'il considéra comme « une violation» flagrante » et « unilatérale » des accords de paix.

L'opération « Dignité » avait donc démarré le 4 novembre 2004. Elle allait prendre une tournure lourde de conséquences tant pour la France que pour la Côte d'Ivoire ...

Ce samedi 6 novembre 2004, nous étions au troisième et dernier jour des frappes aériennes. Les bases rebelles avaient été bombardées et des troupes de l'armée ivoirienne étaient aux portes de la ville de Bouaké. Nous devions libérer Bouaké au Centre, Bouna, Odienné el Korhogo au Nord et Danané à l'Ouest. Tout le monde suivait de près la progression de l'armée ivoirienne.

Nous étions heureux parce qu’enfin le pays allait être libéré.

En milieu de matinée, les nouvelles nous parviennent de Bouaké. Elles sont excellentes. Nos troupes sont entrées dans la ville, elle sera libérée avant la fin de la journée. Tout le pays est en liesse, même les populations des zones occupées.

Brusquement, en début d'après-midi, une nouvelle terrible déferle de Bouaké, enfle et s'empare de tout le pays : une base de la Force Licorne à Bouaké aurait été touchée par un obus. Peu de temps après la nouvelle se précisait. Un obus serait tombé « par mégarde » sur ce camp. Nous ne savions pas d'où était parti l'obus, car il y avait, non loin du camp, des affrontements entre nos soldats et les rebelles.

Quelques instants plus tard, une autre version la première. Il y aurait eu un raid de l'aviation sur le camp militaire français. Bilan selon la France neuf tués dont huit soldats français et un ressortissant américain.

Les premières informations qui nous ont été communiquées ne parlaient pas du tout d'un bombardement délibéré du camp militaire français. Que s'était-il donc passé?

Erreur de pilotage? Action délibérée?

La réaction de l'armée française est immédiate et d’une brutalité inouïe et démesurée. Ce même 6 novembre avant quinze heures, elle détruit les avions de l'armée stationnés à l'aéroport de Yamoussoukro ainsi que les hélicoptères de combat. Même celui qui avait été rangé dans la cour du palais présidentiel à Yamoussoukro est réduit en cendres et le palais lui-même en partie endommagé.

On dit même qu'en vue des opérations, des mirages avaient décollé depuis Djibouti pour être positionnés à Libreville, au Gabon.

Les événements se succèdent dans un ordre cauchemardesque. Presque tous nos avions sont partis en fumée. Un hélicoptère de combat MI 24, qui revenait d'une mission de reconnaissance avec à son bord des journalistes, est attaqué et endommagé par les militaires français qui s'étaient emparés de l'aéroport de Yamoussoukro. À Abidjan, la force française Licorne endommage également, mais à la hache cette fois, les aéronefs ivoiriens stationnés sur la base aérienne du GATL (Groupement Aérien de Transport et de Liaison), à proximité de l'aéroport international Félix Houphouët-Boigny. Je tiens à préciser que ces avions n'avaient pas pris part au combat.

Le palais présidentiel du Plateau est également attaqué. Un bitube anti aérien 2SU/34 est détruit.

« On a tiré essentiellement sur les appareils militaires pouvant constituer un danger pour nous, forces impartiales », prétendra le porte-parole de la Licorne.

En quoi est-ce que les appareils militaires pouvaient constituer un danger pour les forces impartiales? La Côte d'Ivoire n'était pas en guerre contre l'armée française, ni contre les casques bleus!

Quel intérêt avions-nous à nous en prendre aux forces impartiales?

Nos intérêts étaient diamétralement opposés à ce type d'action. Seul un fou aurait pu avoir une telle idée.

Mais la version des, événements donnée par la Force Licorne fait rapidement le tour des médias dans le monde entier. Les Ivoiriens durent mobiliser toute leur expertise informatique pour que, grâce à Internet, ils arrivent à rétablir la vérité des faits. La tension monta très vite entre la Côte d'Ivoire et la France.

Dire que cet événement tragique intervenait au moment même où nous commencions à voir le bout de tunnel !

La France s'est-elle saisie de ce prétexte pour briser l'élan des soldats ivoiriens et pour tenter ce qu'il faut bien appeler un coup de force: enlever Laurent du pouvoir? Elle n'a même pas pris le temps de vérifier si le « bombardement » de son camp était un acte intentionnel accidentel.

Le dimanche 7 novembre à 14 heures 30, lorsque les réfugiés français se retrouvent à l'hôtel La pergola le QG de l'ONUCI, à la question de Patrick : « Avez-vous prévu un plan d'évacuation pour les français ? », le colonel français présent répond: « Il n'y a de plan d'évacuation de prévu. De toutes les façons, ne vous inquiétez pas, Gbagbo dans quarante-huit heures, c’est terminé, on n'en parle plus ... »

Qui se cache derrière tout cela ? Quelques arbres cachent la forêt, pourtant c'est une forêt équatoriale!

Dès le lendemain du « bombardement », le président la République ordonna au Procureur militaire d’engager une enquête sur cette attaque du camp militaire français. Pour donner à l'enquête toutes ses chances d'aboutir, il suspend toute la chaîne de commandement militaire. Le capitaine de corvette, Ange Kessy, Procureur militaire, décida aussitôt de se rendre à Bouaké, afin de constater par lui-même ce qui s'était réellement passé au cours de cette soi-disant attaque et d'asseoir son opinion. Il constitua son équipe avec entre autres un artificier, un armurier et un spécialiste de balistique. À deux reprises, il essuya le refus du général Poncet, Commandant de la Force Licorne, de le laisser accéder au camp de Bouaké. Le commissaire de marine Deligne Jean Marie, conseiller juridique du général Poncet, affirma même que Paris s'opposait à toute enquête.

Il fallut attendre le 17 décembre 2004, c'est-à-dire quarante jours après le bombardement, pour que le général Poncet accepte enfin de conduire le Procureur militaire ivoirien sur les lieux, au lycée Descartes à Bouaké. Ce dernier dût s'y rendre seul à bord d'un hélicoptère français. En effet, le général Poncet s'opposait à ce que son équipe d'enquêteurs l'accompagne.

Sur place, aucune possibilité d'expertise, aucun élément de preuve, aucun reste de roquette et pourtant ce camp était censé avoir reçu trois paniers de quarante-huit roquettes. Les trous découverts et identifiés sur plan' n'avaient pu être réalisés que par des kalachnikovs et non des roquettes; également, quelques tas de gravats qui ne livraient aucun indice! Le colonel Destremau qui avait accueilli le Procureur ivoirien à Bouaké était pressé d'en finir. Il prétextait une attaque probable de rebelles présents dans les alentours. La visite ne dura pas plus de quinze minutes.

L'incompréhensible brutalité de la France

Des questions se lèvent dans mon cœur.

Nous n'avons pas pu voir les corps des victimes pour leur rendre un dernier hommage comme le veut l'usage. Pourquoi?

On ne nous a pas laissés accéder aussitôt au site bombardé pour faire nos constats, nous-mêmes. Pourquoi?

Les blessés ont tous été évacués sur la France sans même que nous les ayons vus. Pourquoi?

On ne sait pas ce qu'est devenu le corps de la victime ni qui il était. Pourquoi?

La France a rapatrié les corps des victimes sans même médecin légiste ivoirien les ait examinés. Pourquoi? Sur ces morts, il n'y a en moi que des questions sans réponse.

Quelles que soient les circonstances et avant qu'une enquête ne soit ouverte, Laurent aurait dû, comme il l'a fait, chaque fois qu'il y a eu mort de soldats français, la possibilité de rendre les honneurs à ces soldats sur le territoire ivoirien.

Nous ne savons pas, aujourd'hui encore, si c'est un de nos avions qui a commis cet acte ou si l'obus a été du camp des rebelles.

Je me demande pourquoi nos pilotes seraient allés poser leurs appareils, juste devant les canons des Français sur  l'aéroport de Yamoussoukro, s'ils avaient vraiment commis la forfaiture d'aller bombarder un de leurs camps à Bouaké L’examen des faits et les témoignages des uns et autres conduisent à la non-imputabilité des pilotes du Sukhoi (avion de combat) ivoirien.

Ce sont les militaires français qui ont récupéré les boîtes noires » des Sukhoïs, détruits au sol par eux. Jusqu’à présent, ces boites noires demeurent silencieuses pour nous ... Ivoiriens bien sûr. Pourquoi?

Secret Défense de Michèle Alliot Marie!

Le « Pays des Droits de l'homme » se soustrait à la en terre ivoirienne alors qu'une enquête militaire conjointe aurait dû être menée sans difficultés. Pourquoi?

Les pilotes biélorusses, dont la responsabilité n'a jamais été établie dans le « bombardement » de la base française ;') Bouaké, ont été exfiltrés précipitamment de Côte d'Ivoire, sans que nous ayons pu les interroger. Pourquoi?

Qui les a exfiltrés de la sorte et pourquoi?

En janvier 2005, le pouvoir français refusera que le Parlement français enquête sur les événements dl' Côte d'Ivoire.

« La Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale française a examiné, le 15 janvier 2005, le rapport d'Eric Raoult (UMP) sur la proposition de députés socialistes de création d'une "Commission d'enquête sur les conditions dans lesquelles le gouvernement .français est intervenu dans III crise en Côte d'Ivoire depuis le 19 septembre 2002" (LC N°463) ».

« Les militaires .français ont plus besoin de soutien que de mise en cause », a dit Jacques Godfrain (Ancien ministre RPR de la Coopération française).

Enfin, le président de la Commission, Edouard Balladur, a jugé qu'il était légitime que le Parlement français fasse connaître son jugement a posteriori, comme dans les cas du Rwanda et de Srebrenica. Mais « si la représentation nationale devait intervenir pendant le déroulement du conflit, cela ne pourrait que conduire à accroître la confusion de la situation et compliquerait la tâche du gouvernement ». Paul Quilès, à l'origine de cette proposition, a alors proposé la création d'une « mission d'information » plutôt qu'une « commission d'enquête », Edouard Balladur a jugé que la création d'une mission d'information n'était pas plus « opportune »... La Commission a donc rejeté la proposition de résolution. (LC N°464 du 10/212005)

Pourquoi?

La juge d'instruction, Brigitte Raynaud, en charge de l'enquête posait trop de questions. Elle exigea même que les pièces du dossier soient déclassifiées. Un grand nombre de pièces le fut par le ministre français de la Défense mais, quelques-unes, sûrement les plus importantes, restent encore classées secret défense. Ces pièces sont donc inaccessibles aux enquêteurs et depuis, la juge a été déchargée du dossier.

Pourquoi?

Comment peut-on imaginer un seul instant que Laurent Gbagbo ou un de ses proches, sain de corps et d'esprit, ait pu ordonner le bombardement du camp français, alors que son pays était à deux doigts de sa réunification, de sa paix?

On nous a parlé d'un rapport de la gendarmerie française, précisant que les neuf militaires auraient, en réalité, été tués par des rebelles pour obliger la France à arrêter le feu des Forces loyalistes.

Dans la revue Gend’ Info N°278, juin/juillet 2005, le capitaine Philippe Moreux, Conseiller en communication en poste à l'ONUCI (Opération des Nations unies en Côte d'Ivoire) à Abidjan, lors des événements, rapporte les faits suivants: « Le 3 novembre, des affrontements opposant rebelles et forces nationales éclatent dans le pays. Des heurts qui gagnent en violence, jusqu'à atteindre leur apothéose le 6 novembre, lorsque les rebelles s’en prennent à une base  française en place dans le cadre de l'opération Licorne. Le bilan est lourd, l'armée française perd neuf soldats, vingt autres sont blessés ».

Le capitaine Moreux affirme donc clairement l'attaque du camp français par les rebelles? Se tromperait-il lui aussi ? Tous ces « camouflages », toutes ces manipulations toute cette perversion me donnent des frissons d’effroi.

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7 mai 2011 6 07 /05 /mai /2011 10:16

Extrait du compte-rendu intégral du colloque tenu au Sénat les 28 et 29 Janvier 2010 sur le thème : « Le Moyen-Orient à l’heure nucléaire, quelle politique européenne pour le Moyen-Orient ?

 

 

Les passages en rouge et en gras ont été sélectionnés par nous

 

Où en est AI-Qaïda ?

Table ronde

Monique CERISIER-ben GUIGA, sénatrice, co-auteur du rapport sur l'évaluation de la situation au Moyen-Orient - Où en est Al-Qaïda ? Pendant tout le périple que nous avons accompli, Jean François-Poncet et moi-même, grâce à la commission des affaires étrangères du Sénat, entre le dernier trimestre 2008 et le premier semestre 2009, c'est la question que nous n'avons cessé de nous poser, avec une ouverture presque prémonitoire au Yémen, puisque nous concluions principalement de notre voyage au Yémen qu'il était la prochaine base d'Al-Qaïda. Cela paraissait évident. Cependant, un peu partout, se posaient des questions un peu byzantines: s'agit-il d'Al-Qaïda ? Les attentats sont-ils commis par des gens qui se donnent de l'importance en les attribuant à Al­-Qaïda ? S'agit-il de gens qui seraient en quelque sorte sous-traités par Al-Qaïda, qui obtiendraient leurs lettres de noblesse en s'y affiliant et qui commettraient des actes pour qu'Al-Qaïda les accepte en son sein? Pendant huit mois de voyage, cette question fut présente.

Aujourd'hui, trois spécialistes nous donneront l'occasion ou de répondre à cette question ou de la poser de façon encore plus raffinée. Le premier sera Monsieur Alain Chouet. Homme de terrain, il ne fera pas de philosophie. Il nous parlera de la réalité. Il vient d'écrire un article dans la revue Marine, intitulé «Afghanistan, le désert des Tartares ?» Cet article est à lire. Ensuite, nous écouterons Monsieur Jean-Pierre Filiu, diplomate, actuellement professeur de sciences politiques, invité à l'université de Georgetown, aux Etats-Unis, et qui a publié plusieurs livres sur Al-Qaïda. Le dernier, Les neuf vies d'Al-Qaïda, se lit presque comme un roman. Enfin, Monsieur François Heisbourg, conseiller à la Fondation pour la recherche stratégique, a publié il y a un an Après Al-Qaïda, chez Stock. Alliez-vous trop vite? Je ne le sais pas. Nous lui demanderons, après les explications fouillées de Jean-Pierre Filiu, de conclure sur ce que l'on peut attendre du proche avenir.

Alain CHOUET, ancien chef du service renseignement de sécurité de la DGSE

Pour ceux d'entre vous qui ne sont pas encore familiers de l'organisation interne des services spéciaux français, le service des renseignements de sécurité est chargé du recueil des renseignements et de la mise en œuvre des mesures actives, à l'extérieur du territoire national, en matière de contre-criminalité, de contre-espionnage, de contre-prolifération et de contre-terrorisme. Ce sont des activités tout à fait ludiques qui se déroulent à l'étranger, donc évidemment dans l'illégalité la plus absolue et dans le plus grand secret. Cela donne du monde une vision un peu spécialisée. Je n'ai donc pas l'Intention et la prétention de dire mal ce que Jean- 90

Pierre Filiu et François Heisbourg vous diront très bien. J'essaierai de me borner à une approche « service du renseignement» du phénomène.

Compte tenu du thème retenu pour cette table ronde, j'avoue que j'ai hésité à participer à un exercice qui m'est d'abord apparu comme une espèce de séance de nécromancie, parce que les questions que vous avez qualifiées de byzantines, Madame Cerisier-ben Guiga, me paraissent moins byzantines qu'il n'y paraît au premier abord. Comme bon nombre de mes collègues professionnels à travers le monde, j'estime, sur la base d'informations sérieuses, recoupées, qu' Al-Qaïda, est morte, sur le plan opérationnel, dans les trous à rats de Bora-Bora, en 2002. Les services pakistanais se sont ensuite contentés, de 2003 à 2008, à nous en revendre les restes par appartements, contre quelques générosités et indulgences diverses.

Sur les quelque 400 membres actifs de l'organisation qui existait en 2001 et dont l'on trouvera une assez bonne description dans l'excellent ouvrage de Marc Sageman, Understanding Terror Networks, moins d'une cinquantaine, essentiellement des seconds couteaux - à l'exception de Ben Laden lui-même et d'Ayman al-Zawahiri, qui n'ont aucune aptitude sur le plan opérationnel-, ont pu s'échapper, dans des zones reculées, dans des conditions de vie précaires et avec des moyens de communication rustiques ou incertains. Ce n'est pas avec un tel dispositif que l'on peut animer à l'échelle planétaire un réseau coordonné de violences politiques. Il apparaît d'ailleurs clairement qu'aucun des terroristes postérieurs au Il septembre, qui ont agi à Londres, Madrid, Casablanca, Djerba, Charm-el-Cheikh, Bali, Bombay ou ailleurs, n'a eu de contacts avec l'organisation. Quant aux revendications plus ou moins décalées qui sont formulées de temps en temps par Ben Laden ou Ayman al-Zawahiri, à supposer d'ailleurs que l'on puisse réellement les authentifier, elles n'impliquent aucune liaison opérationnelle ou fonctionnelle entre ces terroristes et les vestiges de l'organisation.

Toutefois, comme tout le monde, je suis bien obligé de constater qu'on l'invoque à tout propos et souvent hors de propos dès qu'un acte de violence est commis par un musulman ou quand un musulman se trouve au mauvais endroit et au mauvais moment, comme dans l'histoire de l'usine AZF de Toulouse, ou même quand il n'y a pas du tout de musulman, comme dans les attaques à l'anthrax aux Etats-Unis. Or, à force de l'invoquer ainsi, un certain nombre de médias réducteurs et quelques soi-disant experts, de part et d'autre de l'Atlantique, ont fini non pas par la ressusciter mais par la transformer en une espèce d'Amédée d'Eugène Ionesco, ce mort dont le cadavre ne cesse de grandir et d'occulter la réalité et dont on ne sait pas comment se débarrasser.

L'obstination incantatoire des Occidentaux à invoquer l'organisation mythique, que l'on a qualifiée d'hyper-terroriste non par ce qu'elle a fait mais parce qu'elle s'est attaquée à l'hyper-puissance, a eu très rapidement deux effets tout à fait pervers. Premièrement, tout contestataire violent, dans le monde musulman, qu'il soit politique ou de droit commun et quelles que soient ses motivations, a vite compris qu'il devait se réclamer d'Al-Qaïda s'il voulait être pris au sérieux, s'il voulait entourer son action d'une légitimité reconnue par les autres et s'il voulait donner à son action un retentissement international.

Parallèlement, tous les régimes du monde musulman, qui ne sont pas tous vertueux, nous le savons, ont bien compris qu'ils avaient tout intérêt à faire passer leurs opposants et leurs contestataires, quels qu'ils soient, pour des membres de l'organisation de Ben Laden, s'ils voulaient pouvoir les réprimer tranquillement, si possible avec l'assistance des Occidentaux. D'où une prolifération d'« Al-Qaïda » plus ou moins désignés ou autoproclamés au Pakistan, en Irak, au Yémen, en Somalie, au Maghreb et ailleurs dans la péninsule arabique.

Le principal résultat de cette dialectique imbécile a évidemment été de renforcer le mythe d'une Al-Qaïda omniprésente, tapie derrière chaque musulman, prête à l'instrumentaliser pour frapper l'Occident en général et les Etats-Unis en particulier, au nom d'on ne sait trop quelle perversité.

Cette vision procède de plusieurs erreurs d'appréciation et de perspective.

Surtout, elle génère des ripostes totalement inadaptées, parce que si Al-Qaïda n'existe pas, la violence politique islamique existe bel et bien, et l'Occident n'en est qu'une victime indirecte et collatérale. Les idéologues de la violence islamique ne sont pas des « fous de Dieu». Ce sont des gens qui ont des objectifs précis. Leur objectif n'est pas d'islamiser le monde, c'est de prendre le pouvoir et les richesses qui y sont liées dans le monde musulman sans que l'Occident intervienne, un peu selon la même démarche que celle suivie à son époque par le frère Hassan Tourabi au Soudan. Même si l'amour-propre des Occidentaux doit en souffrir, il faut répéter sans cesse que les principales, les plus nombreuses et les premières victimes de la violence islamique sont les musulmans.

L'épicentre de cette violence islamiste n'est ni en Afghanistan ni en Irak. Il se trouve en Arabie Saoudite. C'est d'ailleurs ce pays que visait d'abord le Manifeste contre les juifs et les croisés, qui était un peu, à la fin des années 1990, le texte fondateur de l'organisation de Ben Laden. Ce manifeste visait la famille royale saoudienne bien avant les juifs et les croisés. C'est aussi ce pays qui, comme l'a dit à juste titre notre ami Antoine Sfeir, est le seul au monde à porter un nom de famille.

Toute proportion gardée, l'Arabie Saoudite se trouve à mes yeux dans une situation comparable à celle de la France du premier semestre 1789. Une famille s'est installée au pouvoir en 1926 en établissant sa légitimité sur une base religieuse et en usurpant la garde des lieux saints de l'Islam à ses titulaires historiques qui étaient la famille des Hachémites. Cette famille, les Saoud, composée aujourd'hui d'environ 3 000 princes, exerce sans partage la totalité du pouvoir et accapare une rente astronomique provenant de l'exploitation du plus riche sous-sol du monde en hydrocarbures. Afin de conserver sa légitimité face à toute forme de contestation, la famille Saoud a fermé la voie à toute forme d'expression démocratique ou pluraliste. Elle pratique et répand l'interprétation de l'Islam la plus fondamentaliste possible pour se mettre à l'abri de toute forme de surenchère dans ce domaine. La famille saoudienne est un peu comme l'Union Soviétique, qui ne voulait pas d'ennemi, donc de surenchère à gauche. Elle ne veut pas de surenchère en Islam.

Cependant, avec le temps, les retombées de la rente d'hydrocarbures ont tout de même donné naissance à diverses formes de commerces et d'industries auxquels les princes, comme tous les princes, ne sauraient évidemment toucher sans déroger et qu'ils ont concédées, moyennant des participations aux bénéfices, à des entrepreneurs roturiers majoritairement issus de pays voisins, évidemment musulmans, principalement des Yéménites et aussi, dans une large mesure, des Levantins, Syriens, Libanais et Palestiniens, plus quelques autres. Alors que l'avenir du pétrole s'annonce incertain, ces entrepreneurs font observer - à juste titre, on peut le penser, comme les bourgeois du Tiers-Etat en 1789 - que ce sont eux qui font tourner la boutique et qui préparent l'avenir du pays. Dans ces conditions, ce serait justice de les associer, sous une forme ou une autre, à l'exercice du pouvoir ou à la gestion d'une rente que la famille régnante, jusqu'à une date récente, le plus légalement du monde, assimilait à sa cassette personnelle.

Comment faire passer ce type de revendication dans un pays où toute forme d'expression pluraliste est exclue par définition? Quelle légitimité peut-on opposer à un pouvoir qui se réclame de l'adoubement divin ? Quelle pression exercer sur un régime familial qui bénéficie à titre personnel, depuis 1945, suite au pacte de Quincy conclu à titre personnel entre le vieux Ibn Saoud et le président Roosevelt, de la protection politique et militaire de l'hyper-puissance américaine en échange du monopole sur l'exploitation des hydrocarbures ?

A l'évidence, les contestataires de cette théocratie n'ont comme recours qu'un mélange plus ou moins dosé de violence révolutionnaire et de surenchère fondamentaliste - l'on ne peut pas aller à gauche, l'on est obligé d'aller à droite- exercée à l'encontre du pouvoir et, bien sûr, de ses protecteurs extérieurs, car sans eux, le pouvoir s'écroule. Ce n'est donc pas un hasard si l'on trouve parmi les activistes islamistes les plus violents un nombre significatif d'enfants de cette bourgeoisie, privés de tout droit politique mais sûrement pas ni de moyens ni d'idées. Oussama Ben Laden en fait partie. Il s'est trouvé propulsé dans le champ de la violence et de l'intégrisme par les nobles saoudiens qui ont trouvé l'expédient de faire défendre les intérêts extérieurs du royaume par les enfants de leurs valets plutôt que par les leurs. C'est l'erreur classique des parvenus.

Au gré de leurs picaresques aventures, nos beaux jeunes gens, nos fils de bourgeois ont fait de mauvaises rencontres, ont subi de mauvaises influences et sont revenus sur le terrain pour mordre la main de leur maître. C'est ainsi que s'est engagée dès le milieu des années 1980 une surenchère permanente, pour les fondamentalistes religieux et pour le contrôle de l'Islam mondial, entre la famille Saoud et ses rivaux ou ses opposants, de l'intérieur comme de l'extérieur, la rivalité Iran-Arabie ayant été pour beaucoup dans l'élévation du niveau du fondamentalisme musulman.

Cette surenchère s'est essentiellement traduite, faute de ressources humaines et de savoir-faire en matière d'actions extérieures, par le seul moyen qui ne manque pas en Arabie, l'argent. Des fonds sont souvent distribués de façon inconsidérée dans l'ensemble du monde musulman et des communautés immigrées. Ils ont évidemment fini dans l'escarcelle de ceux qui pouvaient s'en servir, c'est-à-dire de la seule organisation islamiste internationale à-peu-près structurée, l'Association des Frères Musulmans et surtout sa branche transgressive, sa branche violente que sont les Jamaâ Islamiya, les groupes islamiques dont AI-Qaïda de Ben Laden n'était à mon sens que l'une des nombreuses manifestations.

De fait, partout où la violence jihadiste s'exprime, donc évidement dans les zones les plus fragilisées du monde musulman et de ses communautés immigrées, sa genèse repose toujours sur la même logique ternaire. Le premier élément est une surenchère idéologique et financière du régime saoudien et de ses opposants locaux ou de ses rivaux. Le deuxième élément est une forte implantation locale de l'Association des Frères Musulmans ou de son émanation, les Jamaâ Islamiya, qui profitent des surenchères et qui surfent habilement sur toutes les contradictions politiques, économiques et sociales pour dresser les masses contre les pouvoirs locaux et pour dissuader l'Occident de se porter à leur secours ou d'intervenir. Pour être tranquille chez soi, il faut rendre le monde musulman haineux et haïssable. Le troisième élément de cette logique ternaire, parce qu'il faut battre un peu notre coulpe, est le regrettable penchant de la diplomatie et des services occidentaux, américains en tête, ainsi que de leurs alliés locaux, à soutenir dans le monde entier, souvent militairement, les mouvements politiques les plus réactionnaires et les plus intégristes sur Œ plan religieux, comme des remparts contre l'Union Soviétique jusque dans les années 1990 et dans le cadre de la politique de containment de l'Iran depuis les années 1980.

Ce même cocktail de trois éléments produit, pour des raisons très différentes liées à des contentieux locaux non résolus ou à des interventions extérieures mal maîtrisées, les mêmes effets en Afghanistan, au Pakistan, en Indonésie, en Irak, au Yémen, en Somalie, au Maghreb, dans les pays de la zone sahélienne et jusque dans les zones de non-droit des communautés musulmanes immigrées en Occident. Je n'entrerai pas, pour des raisons de temps, dans le détail de ces différentes situations de violences politiques, mais il faut constater que si elles se développent toutes selon à peu près le même cheminement, elles correspondent à des problématiques locales totalement hétéroclites et mettent en jeu des acteurs qui communiquent très peu entre eux. S'ils se réclament tous du même drapeau mythique, c'est qu'ils savent bien que ce drapeau a valeur de croquemitaine pour les pays de l'Occident en général et pour l'Amérique en particulier, qui sont tous supposés pouvoir apporter leur soutien aux régimes les plus contestés.

L'on pourrait m'objecter que puisque la violence jihadiste existe bien et qu'elle se développe à-peu-près partout selon les mêmes schémas, peu importe qu'on l'appelle ou non Al-Qaïda, qui ne serait alors que l'appellation générique d'une certaine forme de violence intégriste mondialisée. Un certain nombre de journalistes sont maintenant devenus plus prudents et, au lieu de nous parler d'Al-Qaïda, nous parlent de «la nébuleuse Al-Qaïda ». «Nébuleuse », c'est nébuleux ... Le problème est qu'une telle confusion sémantique est à l'origine de toutes les mauvaises réponses et exclut de facto toute solution adaptée au problème.

Il existe en effet deux façons de passer à la violence terroriste politique.

Premièrement, l'on peut constituer un groupe politico-militaire organisé et hiérarchisé, avec un chef, une mission, des moyens, une tactique coordonnée, un agenda précis et des objectifs définis. Cela revient à constituer une armée, avec des professionnels  de la violence, et à s'engager dans un processus d'affrontement de type militaire. C'est ou cela a été le cas de la plupart des mouvements terroristes révolutionnaires ou indépendantistes en Europe, en Amérique du Sud et au Proche-Orient, jusqu'à la fin du XXe siècle.

Deuxièmement, l'on peut recourir à la technique dite du lone wolf, du loup solitaire. Elle consiste, en gardant un pied dans la légalité et en posant l'autre dans la transgression, à jouer idéologiquement sur une population sensible pour inciter les éléments les plus fragiles et les plus motivés à passer à l'acte de façon individuelle ou groupusculaire en frappant où, quand et comme ils peuvent. Peu importe, pourvu que cela porte la signature de la mouvance et s'inscrive dans sa stratégie générale. Cette technique n'est pas nouvelle. On l'appelle lone wolf parce qu'elle est bien connue aux Etats-Unis. Elle a été théorisée par Monsieur William Pierce dans ses Turner Diaries, qui sont restées au top ten des ventes aux Etats-Unis pendant quasiment toute la décennie 19§t) et qui inspirent la plupart des militants violents de la suprématie blanche et des ultra-fondamentalistes chrétiens. C'est la technique qui a prévalu dans les attentats d'Atlanta et d'Oklahoma City et dans nombre d'actions individuelles, dont le total approche et même dépasse celui des morts du Il septembre.

Cette même technique est mise en œuvre par un certain nombre de groupes, dans le tiers-monde, comme les Loups Gris en Turquie ou les Frères Musulmans dans le monde arabe et musulman. Si, dans le monde arabe, certaines formes de violences locales empruntent au premier modèle, c'est à l'évidence selon le second modèle que fonctionne la violence jihadiste exercée en direction de l'Occident et d'un certain nombre de régimes arabes.

Tous les services de sécurité et de renseignement savent pertinemment que l'on ne s'oppose pas à la technique du lone wolf par des moyens militaires, des divisions blindées, ou par l'inflation de mesures sécuritaires indifférenciées. L'on s'oppose à la technique du lone wolf par des mesures sécuritaires ciblées, appuyées sur des initiatives politiques, sociales, économiques, éducatives et culturelles, qui visent à assécher le vivier des volontaires potentiels en les coupant de leurs sponsors idéologiques et financiers.

Non seulement - je vous renvoie ici à différents rapports du Trésor américain - rien de sérieux n'a été entrepris pour tenter d'enrayer le substrat financier et encore moins le substrat idéologique de la violence jihadiste, mais en désignant AI-Qaïda comme l'ennemi permanent contre lequel il faut mener une croisade par des voies militaires et sécuritaires totalement inadaptées à sa forme réelle, l'on a pris une mitrailleuse pour tuer un moustique. Evidemment, on a raté le moustique et les dégâts collatéraux sont patents, comme l'on peut le constater au quotidien en Irak, en Afghanistan, en Somalie et au Yémen.

Le premier effet de cette croisade ratée a été d'alimenter le vivier des volontaires, de légitimer cette forme de violence et d'en faire le seul référentiel d'affirmation possible dans un monde musulman dont l'imaginaire collectif est traumatisé par la loi universelle des suspects qui pèse sur lui et par des interventions et des occupations militaires massives, interminables et aveugles. Depuis neuf ans, l'Occident frappe sans grand discernement en Irak, en Afghanistan, dans les zones tribales du Pakistan, en Somalie et en Palestine bien sûr. L'on se propose maintenant d'intervenir au Yémen et pourquoi pas, pendant qu'on y est, en Iran. Mais, aux yeux des musulmans, Ben Laden court toujours, au nez et à la barbe de la plus puissante armée du monde, et le régime islamiste d'Arabie Saoudite reste sous la protection absolue de l'Amérique.

Pour conclure et essayer d'apporter mon élément de réponse à cette table ronde, où en est Al-Qaïda ? Al-Qaïda est morte entre 2002 et 2003. Mais avant de mourir, elle a été engrossée par les erreurs stratégiques de l'Occident et les calculs peu avisés d'un certain nombre de régimes de pays musulmans, et elle a fait des petits. Maintenant, le problème pour nous est de savoir si nous referons, avec ces rejetons malvenus, les mêmes erreurs, en alimentant un cycle indéfini de violence, ou si, pour garder la référence à Ionesco, nous saurons, avec nos partenaires arabes et musulmans, enrayer la prolifération des rhinocéros.

 

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11 avril 2011 1 11 /04 /avril /2011 11:58

 

Jean de Broglie et l’Algérie


En complément de l’article « Daniel Guérin et Frantz Fanon » il nous a paru utile de mieux situer le personnage de Jean de Broglie. En effet alors qu’il  est secrétaire d’Etat au Sahara et aux DOM dans le gouvernement Debré (1959-1961)  il est choisi, avec Louis Joxe et Robert Buron, comme négociateur des accords d’Evian.  Il faut se souvenir qu’à l’époque la question du Sahara est un des soucis majeurs de De Gaulle  qui veut obtenir le droit d’y poursuivre, après l’indépendance de l’Algérie, ses essais nucléaires. Le secrétaire d’Etat au Sahara avait donc une mission de la plus haute importance.  Après l’indépendance, il occupe le poste de secrétaire d’Etat aux affaires algériennes. Il connait donc bien les membres du groupe dirigeant algérien ce qui donne du poids à l’appréciation qu’il porte sur eux.

Il lie ensuite son destin politique à Valery Giscard d’Estaing dont il est cousin par alliance et va fonder les républicains indépendants, parti du futur Président de la République dont il sera le trésorier. Il est donc à ce poste au cœur des secrets du régime. Le 24 décembre 1976 il est assassiné d’une balle dans la poitrine dans la rue à Paris.

Ce meurtre commandité dont seul l’exécutant a été condamné reste encore aujourd’hui un mystère. Les instigateurs du meurtre qui ont été livrés à la justice sont aujourd’hui blanchis et des documents officiels  montrent que la police était informée du projet d’un meurtre qu’elle n’a pas empêché.

Le livre de Jesus Ynfante cité ci-après établit les liens financiers entre le parti giscardien dans sa course à la Présidence et l’Opus Dei espagnol dont Ynfante a, dans un autre livre  intitulé « Santa Mafia », brossé le portrait.

 

JESUS YNFANTE

UN CRIME SOUS GISCARD

(Cahiers Libres 364/François Maspero)

 

p.89

Jean de Broglie était par ailleurs un interlocuteur  privilégié pour  l'Algérie, depuis que les accords d'Evian avaient consacré  la victoire politique du FLN. Il fut lié à tous ses représentants, notamment  Khi­der, avec lequel il resta en relation après que celui-ci eut détourné en sa faveur le trésor  de guerre du FLN, qui se trouvait à l'abri dans les banques suisses. En même temps, Jean de Broglie restait très proche des milieux officiels algériens, sans que ceux-ci lui reprochent son apparente duplicité. En 1971 et 1972, de Broglie aida ainsi à écouler le pétrole algérien dont les grandes compagnies françaises avaient interdit l'achat. Certains soupçonnent de Broglie et ses amis giscardiens d'avoir reçu à cette occasion d'importantes commissions  par l’intermédiaire de banques au Luxembourg  et en Suisse.

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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 22:13

 

Daniel Guérin et Frantz Fanon

 Le communiste  libertaire Daniel Guérin  a consacré à la guerre d’Algérie un livre  « Quand l’Algérie s’insurgeait - 1954-1962 » (La pensée sauvage 1979) où il mêle à un récit assez complet des évènements ses souvenirs personnels puisqu’il a compté au nombre très réduit des intellectuels français  qui ont pris position  contre la guerre coloniale et ses horreurs et ont agi modestement, vu leur extrême isolement dans la gauche française, en faveur de l’indépendance algérienne. Leur action ne pouvait en effet être que modeste puisque la SFIO au pouvoir avait pris le parti de la répression brutale et que le PCF n’a pris position pour l’indépendance que dans les deux dernières années de la guerre après avoir soutenu la politique répressive des gouvernements précédents.

Daniel Guérin a été un acteur important de cette toute petite minorité qui vu l’aura politique des ses membres à commencer par celle de Sartre se permettait de s’adresser publiquement aux dirigeants du pays qui ne les réprimèrent guère et pouvait à l’occasion peser dans le débat au moins du côté de la « métropole ». Son témoignage est un document sur la guerre d’Algérie vue depuis la dite métropole. Il l’est d’autant plus que Daniel Guérin a bien connu  Messali Hadj, le leader du MNA, et que dans la lutte très violente entre le FLN et le MNA pour la conduite de la guerre de libération qui dura jusqu’à la fin de 1957 et où inévitablement la puissance coloniale intervint  pour diviser, ses sympathies allaient très clairement au MNA et en vérité plus à Messali Hadj qu’à son mouvement lui-même dont il était coupé, la France l’ayant assigné à résidence dés le début de la guerre.


Il n’est donc pas surprenant que Daniel Guérin ne porte pas une grande estime à Frantz Fanon et ne commence à lui  consacrer qu’une phrase  assassine dans le chapitre « l’affaire Bellounis » du nom du dirigeant du MNA qui a organisé un maquis du MNA en Kabylie et à qui l’armée française va fournir des armes pour lutter contre le FLN. Nous sommes en Mai 1957 et la Willaya  3 du FLN  va attaquer les zones où est installé le  maquis de Bellounis. Fanon est à Tunis et en tant qu’éditorialiste d’El Moudjahid il soutient l’action de la Willaya 3 et en particulier l’attaque très dure du douar de Beni Illemane favorable à Bellounis. Commentaire de Daniel Guérin : « Aveuglé par le fanatisme,  Frantz Fanon, de Tunis,  attribue ce bain de sang à l’armée colonialiste »


Il consacre plus loin à Frantz Fanon un  bref chapitre reproduit ci-après  intitulé « Un antillais au service du FLN ». Ce titre même aurait certainement déplu à Fanon qui se considérait engagé aux côtés du peuple algérien et dont le souci constant était de surmonter les barrières raciales et de rassembler tous les colonisés dans la même lutte. Désigner Fanon comme « un antillais » laisse sous-entendre une réserve sur l’incongruité de son engagement même réserve que celle qui sera formulée par l’intellectuel  tunisien ALBERT MEMMI qui conseillera à Fanon de s’occuper de la décolonisation des Antilles,  en bref de rester chez lui. A la fin du chapitre Daniel Guérin reprend encore le terme de « fanatiquement »  déjà utilisé dans le chapitre sur l’affaire Bellounis.


Ceci démontre combien la très faible gauche métropolitaine anticoloniale a pu sembler tiède, prudente et inopérante à Fanon dont on remarquera qu’il n’a pas le langage d’un fanatique lorsqu’il adresse à Daniel Guérin la lettre dont il est question dans le chapitre ci-après (paragraphe surligné en jaune).


Ce que la suite des évènements va démontrer, l’indépendance obtenue et le nouveau régime algérien mis en place,  c’est au contraire l’extrême lucidité de FANON  - pourtant mort en 1961, six mois avant l’indépendance - sur la transformation à venir du groupe dirigeant en bourgeoise nationale matériellement et idéologiquement dépendante d’un système colonial « modernisé ».


Sans le vouloir et sans le citer Daniel Guérin donne sur ce point décisif raison à Frantz Fanon lorsque dans un des  derniers chapitres de son livre « De Charonne à l’Indépendance » il cite une phrase prononcée dix ans après les accords d’Evian par  Jean de Broglie , un des négociateurs :  « A Evian , nous ne pensions pas que l’Algérie pouvait devenir un pays socialiste , nous avions (…)en face de nous (…) des bourgeois libéraux. »


Le « fanatique » avait donc  vu juste !


 

UN ANTILLAIS AU SERVICE DU F.L.N.

Je dois ouvrir ici une parenthèse. J'ai, désertant de façon quelque peu coupable la lutte contre la guerre d'Algérie, entrepris, de février à avril 1955, un voyage d'étude aux diverses Antilles, à la suite duquel je publie un livre, Les Antilles décolonisées.

A Trinidad, j'ai noué des relations avec un brillant et érudit spécialiste du monde antillais, auteur de nombreux travaux historiques sur les Caraïbes, Eric Williams. Le futur premier ministre de l'île occupe alors des fonctions à une Commission caraïbe, organisme international institué par les puissances qui possèdent ou contrôlent les îles antillaises. Eric Williams m'aide dans l'élaboration de mon enquête, puis de mon livre. Aussi est-ce pour moi un plaisir de l'accueillir à Paris lorsqu'il Y vient, le 27 novembre 1955. Pour l'entendre, nous avons réuni, dans une salle des Sociétés Savantes, un certain nombre de Martiniquais, de Guadeloupéens, de Haïtiens, ainsi que l'Angolais de couleur Mario de Andrade en même temps que le poète et député de la Martinique, Aimé Césaire.

A ce colloque nous n'avons pas manqué d'inviter l'écrivain martiniquais, Frantz Fanon, auteur de Peau noire, Masques blancs. Il me répond de Blida (Algérie), où il anime un Centre psychothérapique, qu'il regrette de ne pouvoir être parmi nous ce soir-là: d'abord parce que l'Algérie est « très loin », ensuite parce qu'il doit prendre la parole le lendemain « au cours d'un débat sur la peur en Algérie ». Et il ajoute, sarcastiquement: « Très actuel, ce problème». Il souhaite que notre débat soit fructueux.

Mes relations avec Fanon seront renouées par la suite: il m'adressera le 25 février 1956, alors qu'il sera encore à Blida et, tout en me priant de ne pas révéler son nom, un pressant cri d'alarme sur le cours de plus en plus dramatique que va emprunter la guerre d'Algérie: « Les jours qui viennent seront épouvantables pour ce pays. Civils européens et civils musulmans vont effectivement prendre les armes. Et le flot de sang que l'on ne veut pas voir s'étendra sur l'Algérie. ». France-Observateur, à qui je communiquerai cette lettre, ne croira pas devoir la publier.

Je reverrai Fanon encore une fois, de passage à Paris, à la fin de janvier 1957, traqué pour l'assistance médicale et autre que son établissement hospitalier aura fournie clandestinement au F.L.N. Peut-être aussi pour avoir caché dans ses services comme à son propre domicile de hauts responsables du Front tels qu'Abane Ramdane et Benyoussef Benkhedda. Il se dévouera corps et âme, je crois même que l'on peut écrire : fanatiquement, à la cause avec laquelle il se sera identifié. J'aurai toutefois quelque peine à le suivre, lorsque, au cours de notre entretien, il vouera Messali aux flammes de l'enfer ...

 

 

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21 mars 2011 1 21 /03 /mars /2011 17:05

La plus extravagante idée qui puisse naître dans la tête d'un politique est de croire qu'il suffise à un peuple d'entrer à main armée chez un peuple étranger, pour lui faire adopter ses lois et sa constitution. Personne n'aime les missionnaires armés ; et le premier conseil que donnent la nature et la prudence, c'est de les repousser comme des ennemis.


 

Robespierre

Discours prononcé au club des Jacobins le 2 Janvier 1792

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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 10:45

Les liens étroits entre le capitalisme étasunien et le III° Reich sont connus . Les plus grandes entreprises industrielles étasuniennes installées en Allemagne : Ford, IBM, Coca-Cola...., y restèrent aprés la prise du pouvoir par Hitler et contribuèrent à la production de  la machine de guerre nazie.

Mais le texte de Domenico Losurdo qui suit met l'accent sur une affinité largement passée sous silence aprés 1945 : l'affinité raciste.


 

 

État racial et eugéniste
aux USA et dans le Troisième Reich
 


de Domenico Losurdo. 

Article tiré du site de la Fondation Nino Pasti.


Elle serait bien pauvre une définition du Troisième Reich qui se limiterait à mettre en évidence son caractère totalitaire, en renvoyant en particulier au phénomène de la dictature du parti unique. Comme  leaders d'une dictature à parti unique, il n'y a pas difficulté à regrouper  Hitler avec Staline, Mao, Deng, Ho Chi Minh, Nasser, Atatürk, Tito, Franco etc., mais cet exercice scolaire est bien en deçà d’une analyse historique concrète. Si on se préoccupe même de distinguer l’« autoritaire» Mussolini dont le  pouvoir était  limité par la présence du Vatican et de l'Église, des « totalitaires » Staline et Hitler, on n’a pas beaucoup avancé. Dans ce cas, plus qu'à un parcours réel, nous assistons à un glissement : de l'idéologie on  est passé comme par inadvertance  à un domaine entièrement différent, à une réalité et à des données factuelles  indépendantes et préexistantes par rapport aux choix idéologiques et politiques du fascisme.

En ce qui concerne le Troisième Reich, il est bien difficile de dire quelque chose de déterminé et de concret sur lui sans faire référence à ses  programmes raciaux et eugénistes. Et ils nous mènent dans une direction bien différente de celle suggérée par la catégorie de totalitarisme.

Tout de suite après la conquête du pouvoir, Hitler se  préoccupe de distinguer nettement, même sur le plan juridique, la position des ariens de celle des juifs ainsi que de celle des rares  métis vivants en Allemagne (à l’issue de la première guerre mondiale, des  troupes de couleur de l'armée française avaient participé à l'occupation du pays). Aussi l’élément central du programme nazi est-il la construction d'un État racial.  Quels étaient alors à cette période, les modèles possibles d'État racial ? Plus encore que  sur l’Afrique du sud, la pensée se porte en premier lieu sur le Sud des USA. Par ailleurs en 1937 encore et d’une façon explicite Rosenberg se rappelle certes de l'Afrique du sud : il est bon que demeure solidement « dans une  main nordique » et blanche (grâce  aux opportunes `lois' idoines), non seulement les  « Indiens » mais aussi les « noirs, les mulâtres et les juifs », et que se  constitue un « solide bastion » contre le danger représenté par le  « réveil noir ».

Mais le point de référence principal est constitué par les Etats Unis, ce « splendide pays du futur » qui a eu le mérite de formuler l’heureuse « nouvelle idée d'un État racial »  idée que maintenant il s’agit de mettre en pratique, « avec une force juvénile » au moyen de l’expulsion et de la déportation « des nègres et des  jaunes ». Il suffit de jeter un regard sur la législation de Nuremberg pour se rendre compte des analogies avec la situation en acte au-delà de l'Atlantique : évidemment, en Allemagne ce sont en premier lieu les allemands d'origine juive qui occupent  la place des afro-américains. « La question nègre » - écrit Rosenberg en 1937 – « est aux  Usa au centre de toutes les questions décisives » et une fois que l'absurde principe de l'égalité a été   supprimé  pour les noirs, on ne voit pas pourquoi  on ne devrait  pas en  tirer aussi « les nécessaires conséquences pour les jaunes et les juifs. »

Même en ce qui concerne le projet de construction d'un empire continental allemand, auquel il est très attaché, Hitler a bien présent à l’esprit le modèle des Usa, dont il célèbre « la  force intérieure inouïe »: l'Allemagne est appelée à suivre cet exemple, en s'étendant en Europe orientale comme dans une sorte Faire West et en traitant les « indigènes » comme des peaux rouges


   Nous arrivons aux mêmes conclusions si nous tournons le regard sur l'eugénisme. La dette que le Troisième Reich contracte dans les comparaisons avec les  Usa où la nouvelle « science » inventée dans la seconde moitié du dix neuvième siècle par Francis Galton (un cousin de Darwin), connaît une grande fortune est maintenant connue.

Bien avant l'arrivée d’Hitler au pouvoir, à la veille de l'éclatement de la première guerre mondiale parait à Munich  un livre que, déjà dans son  titre, montre du doigt les Etats Unis comme modèle d’ « hygiène raciale.» L'auteur, vice-consul de l'Empire austro-hongrois à Chicago, célèbre les Usa pour la « lucidité » et la « pure raison pratique » dont ils donnent la preuve en affrontant, et avec l’énergie nécessaire, un problème aussi important et pourtant aussi fréquemment mis de côté : violer les lois qui défendent les rapports sexuels et matrimoniaux mixtes peut valoir jusqu’à 10 ans de réclusion et même à la condamnation outre les protagonistes, de leurs complices.  Encore après la conquête du pouvoir par le nazisme, des idéologues et des « scientifiques » de la race continuent à réaffirmer :

« Même l'Allemagne a beaucoup à apprendre des mesures des nord-américains : ils savent faire. » Il faut  ajouter que nous ne sommes pas en présence d'un rapport à sens unique. Après l'arrivée d’Hitler au pouvoir, ce  sont les disciples les plus radicaux du mouvement eugéniste américain qui considèrent le Troisième Reich comme un modèle, et où, à de nombreuses reprises,  ils effectuent  des voyages d’étude et de pèlerinage idéologique.

Une question s'impose : pourquoi pour définir le régime nazi le recours à la dictature du parti unique devrait être plus caractérisant que l'idéologie et la pratique raciale et l'eugénisme ? C’est  vraiment de ce  domaine que découlent les catégories centrales et les mots-clés du discours nazi. Nous l'avons vu pour Rassenhygiene (Ndt : hygiène raciale), qui est au fond la traduction allemande de eugénisme, la nouvelle science inventée en Angleterre et portée en  triomphe au-delà de l'Atlantique. Mais il y a des exemples encore plus sensationnels. Rosenberg exprime son admiration pour l'auteur américain Lothrop Stoddard, auquel revient le mérite pour avoir forgé le  premier le terme Untermensch, que déjà en 1925 il donne  comme sous-titre de la traduction allemande d'un livre paru à New York trois ans plus tôt. En ce qui concerne le sens  du terme qu’il a forgé, Stoddard précise  qu'il indique la masse de « sauvages et semi-sauvages » extérieurs ou intérieurs aux métropoles capitalistes, de toute façon « incapables de civilisation et leurs  ennemis incorrigibles » avec lesquels il faut procéder à une règlement de comptes. Aux  Usa comme dans le monde entier, il est nécessaire de défendre la « suprématie blanche » contre « la marée montante des peuples de couleur » et celui qui les excite c’est le bolchevisme, « le renégat, le traître à l'intérieur de notre camp » que, avec son insidieuse propagande, au-delà des colonies, atteint  « les régions noires des Etats Unis elles  mêmes. »

On comprend bien l'extraordinaire fortune de ces thèses. Félicité par deux présidents des Etats unis (Harding et Hoover), avant même de l’être par Rosenberg, l'auteur américain est ensuite reçu avec tous les honneurs à Berlin, où il rencontre non seulement les dirigeants les  plus illustres de l'eugénisme nazi mais même les plus hauts hiérarques du régime  y compris Adolf Hitler, maintenant lancé dans sa campagne de décimation et d'assujettissement des Untermenschen.

Il convient encore  de concentrer l'attention sur un autre terme. Nous avons vu Hitler regarder comme un modèle l'expansion blanche dans le Far West. Sitôt après l'avoir envahie, Hitler procède au démembrement de la Pologne : une partie est directement incorporée dans le Grand Reich (et d’où les polonais sont expulsés) ; le reste constitue le « Gouvernement  général » où – comme le déclare le gouverneur général Hans Frank - les polonais vivent comme dans  « une sorte de réserve » (ils sont « soumis à la juridiction allemande » sans être « citoyens allemands »). Le modèle américain est même ici suivi d’une façon scolaire. Même dans sa phase initiale, le Troisième Reich se propose d'instituer même un Judenreservat, un « réserve pour les juifs » à l’image encore une fois de celles dans lesquelles  ils avaient enfermés  les peaux rouges. Même en ce qui concerne l'expression de  « solution finale » nous la voyons émerger d'abord  aux Usa avant l’Allemagne et appliquée  à la  « question nègre » plutôt qu’à la « question juive ».

 


Pas plus qu’il n'est pas stupéfiant que le « totalitarisme » ait trouvé son expression plus concentrée dans les pays au centre de la Seconde guerre des Trente Ans, il n'est stupéfiant que la tentative nazie de construire un État racial ait trouvé des motifs d'inspiration, des catégories et des mots-clés dans  l'expérience historique plus riche qu’elle avait devant soi, sur ce sujet, celle accumulée par les blancs américains dans leur rapport avec les peaux rouges  et les noirs.

Évidemment, il ne faut pas  perdre de vue toutes les autres différences, en termes de gouvernement des lois (ndt : l’expression « Etat de droit » parait la plus proche de l’expression employée par l’auteur), de limitation du pouvoir d'état (en ce qui concerne la communauté blanche), etc. Reste le fait qui le Troisième Reich se présente comme la tentative, portée en avant dans les conditions de la guerre totale et de la guerre civile internationale, de réaliser un régime de white supremacy à l’échelle planétaire et sous hégémonie allemande, en ayant  recours à des mesures eugénistes, politico-sociales et militaires.

Constituant le cœur du nazisme est l'idée de Herrenvolk, qui renvoie à la théorie et à la pratique raciale du sud des Etats Unis et, plus généralement, à la tradition coloniale de l'Occident ; et cette idée est la cible principale de la révolution d'Octobre, qui n'appelle pas par hasard  les « esclaves des colonies » à briser leurs chaînes.

 

La théorie habituelle du totalitarisme concentre l'attention exclusivement sur les méthodes semblables attribuées aux deux antagonistes, en les faisant en plus descendre d’une façon univoque d’une présumée affinité idéologique, sans quelque référence que ce soit à la situation objective et au contexte géopolitique.

 

Domenico Losurdo

(In «Pour  une critique de la  catégorie de totalitarisme», revue "Hermeneutica", 2002 paragraphe 7)

Article en reproduction libre sur le sitehttp://www.kelebekler.com

Traduction Comaguer

 

 

 

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20 janvier 2011 4 20 /01 /janvier /2011 16:20

L'ex dictateur JEAN CLAUDE DUVALIER  est rentré à Haiti avec la complicité de l'ONU et des puissances néocoloniales : Etats-Unis et France, ceux-là même qui ont expulsé le  président démocratiquement élu : JEAN BERTRAND ARISTIDE.

 

Comme le montre l'interview qui suit, celui-ci ne réclame pas le poste qui lui a été volé mais le respect de son droit de citoyen qui n' a pas été banni et n'a commis aucun crime de rentrer dans son pays pour prendre sa place dans sa reconstruction.

 

 

 

Aristide : «Sélection mais pas d’élections!»

 

Extrait de l'entrevue du journaliste et cinéaste indépendant Nicolas Rossier avec le président haitien Jean Bertrand Aristide

15/11/2010

http://www.haitilibre.com/images/tr.gif 


Nicolas Rossier (NR)
: Monsieur le Président Aristide, je vous remercie de m'avoir invité aujourd'hui. Ma première question porte sur le tremblement de terre qui a eu lieu en Haïti en Janvier 2010. Pouvez-vous me dire comment et quand vous avez été mis au courant de la tragédie?


Jean-Bertrand Aristide (JBA) : C'était le matin ici. J'étais à l'Université de Witwatersrand ici à Johannesburg, je travaillais dans le laboratoire de la Faculté de Médecine de Linguistique et de Neuroanatomie. J'ai réalisé que c'était un désastre en Haïti. Ce n'était pas facile à croire ce que je regardais. Nous avons perdu environ 300.000 personnes, et en termes de bâtiments, ils ont dit qu'environ 39% des bâtiments de Port-au-Prince ont été détruits, y compris cinquante hôpitaux et environ 1.350 écoles.

Jusqu'à aujourd'hui, ils ont seulement enlevé environ 2% de ces 25 millions de mètres cubes de gravats et de débris. Donc, ce fût un véritable désastre. Nous ne pouvions pas imaginer que Haïti, déjà confrontée à tant de problèmes, ferait désormais face à un tel désastre. Malheureusement c'est la réalité. J'étais prêt à retourner pour aider mon peuple, tout comme je suis prêt à partir tout de suite si on me permet d'être là-bas pour aider. Près de 1,8 millions de victimes sont sans-abri, vivant dans la rue. C'est donc une tragédie.


NR : Votre ancien collègue, l'actuel président René Préval, a été très critiqué après le tremblement de terre et même a brillé par son absence. Dans l'ensemble, il a été jugé pour n’avoir pas fait montre de suffisamment de leadership. Pensez-vous que c'est une critique juste?


JBA : Je crois que le 12 Janvier 2010 a été une très mauvaise date et pour le gouvernement et pour le peuple haïtiens. Oui, c’était nécessaire que dans l'ensemble il y ait un leadership présent dans un moment de catastrophe comme celui-ci. Mais de critiquer quand vous n’êtes pas en train de faire mieux, c’est tout à fait cynique. La plupart de ceux qui ont critiqué lui ont envoyé des soldats pour protéger leurs propres intérêts géopolitiques, et non pas pour protéger le peuple. Ils ont saisi l'aéroport pour leurs propres intérêts, au lieu de protéger les victimes - donc pour moi, il devrait y avoir un certain équilibre.


NR : Un mot sur la récente épidémie de choléra?


JBA : En ce qui concerne cet incident de choléra, si oui ou non elle a été importée – comme on le suggère fortement – c’est critique. Tout d'abord, ceux qui ont organisé le coup d'Etat / kidnapping de 2004, ouvrant la voie à l'envahisseur maintenant accusé d’être la cause de la récente épidémie de choléra, doivent aussi partager le blâme. Deuxièmement, les causes profondes, et ce qui a facilité la propagation mortelle de la maladie, sont d'ordre structurel, enracinées dans l’appauvrissement historique d'Haïti, de la marginalisation et de l'exploitation économique. L'industrie du riz du pays, autrefois prospère - détruite par l'industrie américaine du riz subventionné dans les années 1980 - a été dans l'Artibonite, l'épicentre de l'épidémie de choléra. La quasi destruction de notre industrie du riz associée à l'élimination systématique et cruel des porcs haïtiens a rendu la région et le pays plus pauvres. Troisièmement, en 2003, notre gouvernement avait déjà payé les droits sur un prêt approuvé par la Banque interaméricaine de développement pour mettre à exécution un projet de désinfection de l'eau dans l'Artibonite. Comme vous pouvez vous rappeler, le prêt et quatre autres ont été bloqués dans le cadre d'une stratégie calculée par les soi-disant amis d'Haïti de façon à affaiblir notre gouvernement et justifier le coup d'Etat.


NR : Beaucoup d'observateurs en Haïti et ailleurs n’arrêtent pas de me demander la même question et qui est la suivante: que faites-vous ici et ce qui vous empêche de retourner dans votre propre pays? La constitution haïtienne ne permet pas l'exil politique. Vous n'avez pas été reconnu coupable de quoi que ce soit, alors qu’est-ce ce qui vous empêche de retourner? Vous êtes un citoyen haïtien et on devrait vous permettre de circuler librement.


JBA : Quand je vois les choses du point de vue sud-africain, je n’en trouve pas les véritables raisons. Mais si j'essaie de les comprendre du point de vue haïtien, je pense que je comprends mieux. Il faut comprendre qu'en Haïti, nous avons les mêmes personnes qui ont organisé l'invasion de 2004 après m’avoir kidnappé pour me placer en Afrique. Ils sont toujours là. Cela signifie qu'il y a une sorte d'occupation néo-coloniale de 8.900 soldats de l'ONU avec 4.400 policiers dépensant plus ou moins cinquante et un millions de dollars US par mois dans un pays où 70% de la population vit avec moins d’un dollar par jour.

En d'autres termes, c'est un paradis pour les occupants. Nous avons d'abord eu la colonisation d'Haïti et nous avons maintenant une sorte d'occupation néo-coloniale d'Haïti. À mon avis, ils ne veulent pas de mon retour parce qu'ils veulent toujours occuper Haïti.


NR : Alors, vous voyez l'élite en Haïti influençant essentiellement ceux qui sont actuellement au pouvoir et faisant pression sur eux pour vous empêcher de retourner? Il y a certainement, maintenant, à Washington une administration plus favorablement disposée. Continuent-ils d'envoyer à l'Afrique du Sud les mêmes messages vous concernant?


JBA : Non... (rires)

NR : J'ai entendu dire que vous avez essayé d'aller à Cuba pour une chirurgie oculaire d'urgence et vous n'avez pas été autorisé à vous y rendre. Est-ce vrai?


JBA : Permettez-moi de sourire ... (sourire) parce que quand vous y faites attention, vous souriez compte tenu de la contradiction observée. Ils prétendent qu'ils me craignent alors que je fais partie de la solution, si l’on se base sur ce que la majorité de la population en Haïti continue à dire. S'ils continuent à me demander mon retour en manifestant pacifiquement, cela signifie que le problème existe encore. Donc, si vous voulez résoudre le problème, ouvrez-moi la porte du retour.

Avant le coup d’Etat, j'appelais au dialogue de manière à ce qu’il y ait inclusion et non exclusion – pour qu’il y ait cohésion, et non pas une explosion de la structure sociale. L'opposition, avec ses supporters étrangers, a décidé d'opter pour un coup d'État et pour employer un proverbe hébreu, je dirais que le résultat est: מן הפח אל הפחת, voulant dire en anglais que «les choses sont allées de mal en pis». Donc, s’ils sont sages, ils devraient être les premiers à faire de leur mieux pour le retour, car le retour fait partie de la solution, il ne fait pas partie du problème.


NR : Vous avez dit que vous n'avez pas l'intention de vous impliquer dans la politique, mais plutôt de retourner en tant que citoyen. Est-ce cela votre vision?

JBA : Oui, et je l'ai dit parce que c'est ce que je faisais avant d'être élu en 1990. J'ai été enseignant et maintenant j'ai plus à offrir sur la base de mes recherches en linguistique et en neurolinguistique, ce qui est de la recherche sur la façon dont le cerveau traite le langage. J'ai fait une modeste contribution dans un pays où autrefois nous avions seulement 34 écoles secondaires lorsque j'ai été élu 1990, et avant le coup d'Etat de 2004, nous avons eu 138 écoles secondaires publiques. Malheureusement, le tremblement de terre a détruit la plupart d'entre elles.

Pourquoi ont-ils si peur? C'est irrationnel. Parfois, les gens qui veulent comprendre Haïti d'un point de vue politique peuvent manquer une partie du tableau. Ils doivent également se pencher sur Haïti à partir d'un point de vue psychologique. La plupart des gens de l'élite souffrent d'amnésie psychogène. Cela signifie que ce n'est pas de l'amnésie organique, résultant de dommages causés par une lésion cérébrale. C'est juste une question de psychologie. Donc, cette pathologie, cette crainte, ressort de la psychologie, et aussi longtemps que nous n'aurons pas ce dialogue national, où disparaîtrait la peur, ils peuvent continuer à manifester de la crainte là où il n'y a aucune raison d'avoir peur.


NR : Qu’est-ce qui devrait être fait pour que vous soyez en mesure de retourner en Haïti? Que comptez-vous faire pour que cela se produise? Cela fait déjà six ans. Il doit être très difficile pour vous de ne pas être en mesure de retourner avec votre famille. Vous devez avoir le mal du pays assez comme ça.

JBA : Il y a un proverbe swahili qui dit: « Mapenzi ni kikohozi, hayawezi kufichika» - ou « L’amour c’est comme la toux que vous ne pouvez pas cacher ». J'aime mon peuple et mon pays, et je ne peux pas le cacher, et à cause de cet amour, je suis prêt à partir tout de suite. Je ne peux pas le cacher. Ce qui m'empêche de partir, comme je l'ai dit plus tôt, et si je le considère du point de vue de l'Afrique du Sud, je ne le sais pas.

NR : Mais quand on pose la question aux responsables ici, ils disent qu'ils ne savent pas.

JBA : Bon (pause) Je suis reconnaissant à l'Afrique du Sud, et je serai toujours reconnaissant à l'Afrique du Sud et à l'Afrique notre continent, notre mère. Mais je pense que quelque chose pourrait être fait en plus de ce qui a été fait afin d'avancer plus vite dans le sens du retour, et c'est pourquoi, pour autant que je suis concerné, je dis, et continue de dire que je suis prêt. Je ne demande même pas d’aide logistique d’aucune sorte parce que des amis pourraient venir ici et m'aider à rejoindre mon pays en deux jours. J'ai donc fait tout ce que je pouvais.


NR : Pensez-vous que le gouvernement haïtien laisse voir ses intentions au gouvernement sud-africain à l’effet qu’il n’est pas prêt? Par exemple, peut-être qu'ils ne veulent pas que vous retourniez, parce qu’ils sont préoccupés par des questions de sécurité vous concernant. Le gouvernement haïtien peut ne pas être en mesure d'assurer votre sécurité. Il y a certaines personnes qui, pour des raisons idéologiques, ne vous soutiennent pas et iraient même jusqu’à essayer de vous assassiner. Est-ce cela une partie du problème?


JBA : En latin, on dit: «Post hoc ergo propter hoc» ou «après cela, donc pour cette raison. C'est une erreur de logique. En 1994, quand je suis retourné au pays, ils avaient dit la même chose: s'il revient, le ciel nous tombera dessus. J'étais de retour au cours d'une période très difficile où j’ai inclus des membres de l'opposition dans mon gouvernement, faisant chemin à travers le dialogue pour que guérisse le pays. Mais malheureusement, nous n'avions pas un système de justice, qui pourrait rendre justice à toutes les victimes à la fois. Cependant lentement, à travers la Commission de vérité et de justice, nous étions en train de préparer le terrain pour qu’il y ait justice. Bon, je ne vais pas retourner en tant que chef d’Etat, mais en tant que citoyen. Si je n'ai pas peur de retourner dans mon pays, comment se pourrait-il que ceux qui voulaient me tuer, qui ont comploté pour le coup d'Etat en 2004, soient les premiers à se soucier de ma sécurité? C'est une erreur de logique. (Rires) Ils se cachent, ou essayent de se cacher derrière quelque chose qui est trop petit ... non, non, non, non.

NR : Ont-ils peur de votre influence politique - peur que vous puissiez influer dans le sens du changement?

JBA : Oui, et je vais encourager ceux qui veulent être logiques (rires), qu’ils n’aient pas à craindre le peuple, parce que quand ils disent qu'ils me craignent, en fait ce n'est pas moi. C’est le peuple, à savoir qu’ils craignent les votes du peuple. Ils craignent la voix du peuple et cette peur est psychologiquement liée à une sorte de pathologie sociale. C'est une société d'apartheid, malheureusement, parce que le racisme peut être derrière ces motivations.

Je peux avoir peur de vous, pas pour de bonnes raisons, mais parce que je vous hais et que je ne peux pas dire que je vous hais. Voyez-vous? Nous avons donc besoin d'une société fondée sur l'égalité. Nous sommes tous égaux, riches et pauvres et nous avons besoin d'une société où les gens jouissent de leurs droits. Mais une fois que vous parlez de cette façon, cela devient une bonne raison pour que vous soyez expulsé du pays ou bien que vous soyez kidnappé (rires). Mais il n’y a pas moyen d’en sortir sans ce dialogue et ce respect mutuel. C'est le moyen d’en sortir.

NR : À votre avis, qu’est-ce qui manque finalement pour que vous retourniez? Vous avez dit qu'il y avait encore une chose qu'ils pourraient faire pour votre retour. Pouvez-vous nous dire ce que c’est?

JBA : Ils ont juste besoin d'être raisonnables. La minute où ils décideront d'être raisonnables, le retour s'effectuera immédiatement.

NR : Et cela signifie-t-il un appel téléphonique au Département d'Etat américain? Le feu vert venant de quelqu’un? Techniquement, qu'est-ce que cela signifie?

JBA : Techniquement, je dirais que le gouvernement haïtien, en étant raisonnable, cesserait de violer la constitution et dirait clairement que les gens ont voté aussi bien pour le retour. La Constitution exige que nous respections le droit des citoyens, pour que nous n’acceptions pas l'exil. Ce serait la première étape.

Maintenant, si d'autres forces s'opposent à mon retour, elles devraient le manifester clairement et s'y opposer. Mais aussi longtemps que cela ne commence pas avec une décision du gouvernement haïtien, cela rends les choses plus difficiles.


NR : Alors, le premier geste doit venir du gouvernement haïtien?

JBA : Oui

NR : Et ils pourraient faire en sorte que cela arrive en disant au Département d'Etat américain que vous devriez être autorisé à retourner, et que vous devriez retourner

JBA : Ils n'auraient pas à le dire au Département d'Etat.

NR : Ce n'est donc pas une décision politique à Washington? C'est entre le gouvernement haïtien et le gouvernement sud-africain?

JBA : En fait, je n'ai pas de passeport, car il est arrivé à expiration. J'ai droit à un passeport diplomatique. En m'envoyant un passeport diplomatique normal il y aurait un signal clair de leur volonté de respecter la Constitution.

NR : Mais c'est le gouvernement haïtien qui doit le faire?

JBA : Oui

NR : Ou ils pourraient tout simplement vous renouveler votre passeport haïtien?

JBA : Oui

NR : Vous demandez une nouvelle photo de vous et qu’on vous délivre un nouveau passeport?

JBA : (rires) Vous voyez pourquoi, j'ai dit plus tôt que nous ne devrions pas continuer à jouer au gouvernement fantoche aux mains de ceux qui prétendent être des amis d'Haïti. J’ai raison parce que tant que nous continuons à jouer à ce jeux nous ne ferons pas de progrès, mais irons de mal en pis.

NR : Il y a eu beaucoup de bruit ces derniers temps dans les médias américains au sujet de la candidature du chanteur Wyclef Jean, qui a été interdit de participer à la course électorale par le CEP (la Commission électorale intérimaire d'Haïti). Avez-vous des commentaires à propos de toute l'agitation autour de sa candidature?


JBA : Quand nous disons démocratie, nous devons pratiquer ce que nous disons. Malheureusement, ce n'est pas le cas pour Haïti. Ils parlent de démocratie, mais ils refusent d'organiser des élections libres et démocratiques. Est-ce à cause d'un type d'occupation néocoloniale? Est-ce parce qu'ils veulent encore faire de l'exclusion et non pas de l’inclusion qu'ils ont refusé d'organiser des élections libres et démocratiques?

L'année dernière, nous avons observé qu'ils ont dit qu'ils voulaient avoir des élections, mais en fait ils ont eu une sélection et non pas une élection. Aujourd'hui, c’est encore du pareil au même. Ils n’ont pas l'intention d'avoir des élections libres, justes et démocratiques. Ils prévoient d'avoir une sélection. Ils ont exclu le parti Lavalas *, qui est le parti de la majorité. C'est comme si aux États-Unis, on pouvait organiser une élection sans les démocrates. Aussi, de mon point de vue, Wyclef Jean est venu en tant qu’artiste pour se porter candidat et c'était une bonne chose pour ceux qui refusent les élections parce que c’était pour eux l’occasion de se permettre un «cirque médiatique» pour cacher le véritable problème, qui est l'inclusion de la majorité. Donc, c'est mon point de vue de la réalité.


NR : En portant un regard rétrospectif sur les événements dramatiques qui ont conduit à votre renversement en 2004, y a-t-il quoique que ce soit qu’après coup vous auriez souhaité n’avoir pas fait? Quelque chose de tactique ou de stratégique que vous auriez aimé avoir fait différemment et qui aurait pu empêcher le coup d'Etat?


JBA : Si je pouvais décrire la réalité de ce jour en 2004 à aujourd'hui, vous me permettriez d'utiliser l’expression en hébraïque à nouveau (parle en hébreu) מן הפח הפחת אל, qui signifie «de mal en pis". C'est ainsi qu’il en a été de 2004 à aujourd'hui. Quand on considère ce coup d'Etat, qui a été un kidnapping, j'appelais au dialogue et une petite minorité d'Haïtiens a été manipulée dans le dessein de jouer le jeu de passer de coup d'État en coup d'Etat, au lieu de se diriger vers des élections démocratiques et justes. La première fois que Haïti a eu des élections libres, justes et démocratiques a été 1990, lorsque j'ai été élu. Alors, nous avions voulu passer d'élection à élection. Ainsi, en 2004, nous nous dirigions vers une véritable démocratie et ils ont dit non. La minorité en Haïti - l'élite politique et économique - a peur d’élections libres et justes, et leurs alliés étrangers ne veulent pas d'une élection en Haïti. C'est pourquoi ils ont exclu Fanmi Lavalas. Tant qu'ils refusent de respecter le droit de chaque citoyen de participer à des élections libres, justes et démocratiques, ils ne régleront pas le problème.

NR : C'est une réponse intéressante, mais je pensais davantage à des erreurs stratégiques que vous avez faites comme demander à la France, en 2003, de payer des réparations. En faisant cela, vous avez perdu un allié naturel qui aurait pu se tenir à vos côtés avant le coup d'Etat et au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies pour protéger votre gouvernement. En fait, la France s’est positionnée aux côtés des États-Unis et n’est pas venue à votre secours cette fois, probablement parce qu'elle était très contrariée par votre demande de restitution.


JBA : Je ne pense pas que ce soit le cas. La première fois que j'ai rencontré le président français Jacques Chirac, j'étais au Mexique. A cette époque, il était avec le Premier ministre Dominique de Villepin. Je les avais invités à nous rejoindre pour célébrer la liberté comme une valeur universelle. C'était donc une chance pour la France de réaliser que oui, Haïti et la France peuvent se mettre debout ensemble pour célébrer la liberté comme une valeur universelle.

En 1789, lorsque les Français ont eu leur révolution, ils ont proclamé «liberté, égalité, fraternité» pour tous, mais au fond d’eux-mêmes les esclaves n'étaient pas des êtres humains. Pour eux ni les esclaves haïtiens, ni les esclaves africains n’étaient des êtres humains. Nous nous sommes battus et nous avons obtenu notre indépendance, ce n'était pas un cadeau. C'est le sang de nos ancêtres qui a été versé pour gagner notre liberté. Pourtant, nous ne voulions célébrer nos 200 ans d'indépendance ni avec aucune sorte d'esprit de vengeance, ni avec un esprit de gloire pour rappeler à la France ce qu'elle avait fait. Ce n'était pas cela. C’était une invitation à célébrer la liberté comme une valeur universelle. Donc, c’était donner une occasion merveilleuse à la France de vouloir le faire ensemble avec nous. Cela n'eût pas exclu la vérité car la vérité c’est qu'ils avaient obligé Haïti à payer 90 millions de francs, ce qui pour nous aujourd'hui, vaut plus de 21 milliards de dollars US. Ça s’appelle restitution, et non réparation.

En 2001, ici, à Durban en Afrique du Sud, l'ONU a donné aux Haïtiens et aux Français l'occasion d'aborder cette question de la réparation. Les Français ont refusé, mais nous leur avons demandé respectueusement de nous laisser l'occasion d'aborder cette question d'une manière mutuellement respectueuse. En un mot - si, aujourd'hui, j'étais le président d'Haïti, comme je l'étais en 2004, j’aurais demandé à la France de rejoindre Haïti pour célébrer la liberté, et aussi pour aborder cette question des 21 milliards de dollars US. En fait, un chef d'Etat élu par son peuple doit respecter la volonté du peuple. Quand le président Sarkozy est allé en Haïti après le séisme, les Haïtiens ne faisaient pas la mendicité pour des centimes, ils réclamaient les 21 milliards de dollars US, parce que c’est une question de dignité. Ou bien nous avons de la dignité ou bien nous n'en avons pas, et les Haïtiens ont de la dignité. Cela signifie que nous respectons votre dignité, de sorte que vous devez aussi respecter notre dignité. Nous n'allons pas mendier des centimes. Des centimes ne résoudront jamais les problèmes d'Haïti. Après 200 ans d'indépendance, nous vivons encore dans une pauvreté abjecte. Nous avons encore ce que nous avions il y a 200 ans en terme de misère. Ce n'est pas juste. Donc, si nous voulons passer de la misère à la pauvreté digne, la France doit aborder cette question avec les Haïtiens et voir quelle sorte d'accord sortira de cette importante question.


NR : Mais ne pensez-vous pas maintenant, avec du recul, que cela vous a peut-être coûté votre présidence?


JBA : Ça aurait pu faire partie du tableau, mais je ne pense pas que c'était la raison principale.

NR : Si la France avait demandé au Conseil de sécurité d'envoyer des casques bleus pour maintenir votre gouvernement, pensez-vous que vous n'auriez pas été chassé du pouvoir?


JBA : Parfois, vous le savez il y a des mots diplomatiques pour couvrir autre chose. Je pense qu’à l'époque, la question brûlante était l'Irak. La France s'était opposée aux États-Unis sur cette question et cela avait été une occasion en or pour elle de sacrifier Haïti en terme de participer dans le leadership d’un coup d’Etat ou dans le kidnapping d'un président.


NR : Mais la vraie raison sous-jacente était que la France ne voulait plus que vous lui cassiez les pieds avec cette demande. 2003 a été la première fois, du moins publiquement et officiellement, que le président haïtien a fait une telle demande.


JBA : Je souris parce que les anciens colons défendent leurs intérêts, et non pas leurs amis. Même s'ils se disent des amis d'Haïti, ils continueront toujours à défendre leurs propres intérêts
On pourrait comparer ce qui se passe en ce moment aujourd'hui, après le séisme, à ce qui se passait en 2004, afin de savoir si la France est vraiment en train d’aider Haïti et s’ils changeraient leur politique ou non. De mon point de vue, ils ne changeraient pas leur politique parce qu'ils en ont suffisamment pour leur compte, en terme de catastrophes, pour aborder la question des 21 milliards de dollars US aujourd'hui. Mais ils ne veulent toujours pas, ce qui signifie que s'ils ne veulent pas y répondre aujourd'hui, après ce qui s'est passé en Haïti en Janvier 2010, je ne pense pas qu'ils auraient changé leur politique en 2004.

C'est ma grille de lecture. Mais peut-être qu’un jour le gouvernement français abordera la question parce que les hommes peuvent changer s’ils le veulent bien. Je souhaiterais qu'ils changent leur politique en abordant avec respect la question avec Haïti, parce que c'est un must.

NR : En fait, dès que Gérard Latortue a été installé Premier ministre, après votre enlèvement, le gouvernement haïtien a immédiatement laissé tomber l’affaire.


JBA : La question ne disparaît pas pour autant (rires). A bien considérer l'histoire d'Haïti avant 2004, personne n'avait osé aborder la question, alors que nous autres progressions de la misère à la pauvreté digne. Puis, quand nous avons abordé la question, ils n’ont pas voulu y répondre - mais la question ne disparaît pas pour autant. Cela signifie qu'elle restera une réalité aussi longtemps qu'ils refuseront d'y faire face.

Mon souhait est que, un jour, ils se rendent compte qu'ils doivent le faire. Qu’est-ce qui s'est passé avec l'Italie et la Libye? L'Italie a abordé la question de la réparation ce qui a été une bonne chose pour les deux pays. De la même façon que nous devons aborder avec la France la question de la restitution.


NR : Je me souviens d'un article récent de Jacqueline Charles dans le Miami Herald, où un historien a été cité, il disait: "Lavalas n'a jamais été un parti. C'était un mouvement, qui est maintenant dans une crise profonde et qui est divisé entre des factions distinctes menées par certains de ses vieux barons... Ils veulent tous le vote Lavalas sans faire appel à Aristide. Donc, oui, Lavalas comme nous le savions se meurt d'une mort lente.'' Il commentait le débat actuel autour des futures élections en Haïti. Que pensez-vous de ce qu'il a dit?


JBA : Certaines personnes prétendent qu'ils sont des experts d’Haïti, mais ils agissent souvent comme des personnes souffrant d'amnésie sociale. Lorsque vous prenez un groupe de souris et que vous les mettez dans un laboratoire, si ces souris n'ont pas la capacité de production d'ocytocine dans leur cerveau, elles ne sont pas en mesure de reconnaître les autres souris. Voilà, c'est un fait. Ces personnes souffrent d'amnésie sociale. Ils sont incapables de reconnaître les Haïtiens comme des êtres humains à cause de notre couleur, notre pauvreté et la misère. La majorité de la population haïtienne a déclaré "Lavalas est notre parti politique." C'est ce qu’a dit la majorité et ils ont leur constitution, alors comment quelqu'un peut-il prétendre que ce n'est pas le cas? Ces gens-là, à mon humble avis, agissent comme s'ils étaient mentalement des esclaves, ce qui signifie qu'ils ont leurs maîtres leur fournissant les ressources financières pour parler ainsi, et ils peuvent bien se couvrir d'un parapluie "scientifique", quand en fait ils sont mentalement des esclaves.

NR : Il ya donc cette amnésie, parce que la plupart des commentateurs admettent que Préval a gagné en 2006 grâce à la base de Lavalas. Beaucoup de gens en Haïti veulent utiliser Lavalas aux fins de gagner, mais personne ne veut que le parti Lavalas gagne ou mentionne votre nom dans le processus. Comment vivez-vous cette contradiction?

JBA: Malheureusement, ce que l'Afrique du Sud avait avant 1994 c’est ce que Haïti a toujours comme une réalité aujourd'hui. La structure de l'apartheid est toujours enracinée dans la société haïtienne. Lorsque vous avez l'apartheid, vous ne voyez pas ceux qui sont derrière les murs. C'est la réalité d'Haïti. Le peuple existe, mais ils ne voient pas le peuple et ils ne veulent pas le voir non plus. C'est pourquoi on ne les compte pas. Ils veulent les utiliser, mais ils ne veulent pas respecter leur volonté.

Quand on parle de Lavalas et du peuple haïtien, on les craint parce que, s'il y a une élection juste, le peuple les battra. Aussi ils se doivent d'exclure le parti Lavalas ou la majorité, afin de s'assurer qu'ils sélectionneront ce qu'ils veulent bien sélectionner. Donc, c'est le genre d'apartheid qu'on a en Haïti. Si vous dites cela, ils vous haïront et ils peuvent tenter de vous tuer. C'est parce qu'ils ne veulent pas que vous voyiez la réalité. Pourquoi est-ce que je dis cela? C'est parce que j'aime mon pays. Si vous avez un cancer et refusez de l'appeler un cancer, il vous tuera. C’est mieux de l'accepter et de trouver un moyen de prévenir la mort. C'est ce que je veux pour mon pays.


NR : Mais récemment il y a eu un certain opportunisme. Nous avons vu des gens comme votre ancien ami devenu plus tard votre ennemi, Evans Paul, demander votre retour. Ils se servent de vous pour obtenir le soutien de la base Lavalas. Ou bien beaucoup de gens veulent faire appel à Lavalas, mais ont peur de vous mentionner. Que pensez-vous de cette réalité en Haïti?


JBA: Le jour où je penserais utiliser le peuple haïtien, le peuple haïtien commencerait à se distancer de moi et me renierait. Et ils auraient raison de le faire, parce que personne, en tant que politicien, ne saurait prétendre que le peuple est assez stupide pour se laisser utiliser pour des votes, par exemple. J'ai fait de mon mieux pour respecter le peuple haïtien et je vais continuer à faire de mon mieux pour leur montrer du respect, eux et ce qu’ils désirent. En 1990, lorsque j'ai été élu président, les gens travaillaient dans des ateliers de misère pour neuf centimes l'heure. Quand j'ai réussi à augmenter le salaire minimum, c’était une raison suffisante pour monter un coup d'Etat. Et cela s'est passé au Honduras l'an dernier parce qu'en partie le jeu était le suivant: ne pas augmenter le salaire minimum, donc les gens doivent travailler comme des esclaves.

Aujourd'hui, le peuple haïtien se souvient de ce qu'ensemble, nous tentions de faire. Nous ne les utilisions pas juste pour avoir leurs votes. Ils ne sont pas stupides: nous marchions ensemble selon des principes démocratiques pour une vie meilleure. Si maintenant, ils continuent à demander mon retour, six ans après mon enlèvement, cela signifie qu'ils sont très intelligents. Ils peuvent être analphabètes, mais ils ne sont pas bêtes. Ils se souviennent de ce que, ensemble, nous essayions de faire. Je souhaite donc que les politiciens ne se concentrent pas sur moi, mais plutôt sur le peuple et non pas le peuple pour les élections mais pour leurs droits - le droit de manger, le droit d'aller à l'école, le droit aux soins de santé, et le droit de participer dans un gouvernement. Malheureusement, en 2006 ils ont élu quelqu'un qui les a trahis, ils s’en rendent compte maintenant. Oh là là là ! Ils disent: Qui d'autre viendra? Est-ce que cette personne nous trahira après avoir eu nos votes? Ils hésitent, et je les comprends, car ils ne sont pas stupides.

NR : Voilà maintenant une question pratique. Comment voulez-vous traiter avec le parti Lavalas en Haïti? Vous êtes toujours le leader national de Lavalas. Ne pensez-vous pas que ce serait une meilleure idée de transférer le leadership à quelqu'un d’autre en Haïti? Ne serait-ce pas une meilleure stratégie à long terme, plutôt que de s’accrocher au titre de chef de parti? Après tout, c'est l'un des prétextes utilisés pour ne pas autoriser Lavalas à participer aux élections passées ainsi qu’à l'avenir en Haïti?

JBA : Si nous respectons la volonté du peuple, alors nous devons faire attention à ce qu'ils disent. Je suis ici, mais ce sont eux qui prennent les décisions. Si, aujourd'hui, ils décident d’aller dans ce sens, alors vous devez respecter leur volonté. Cela signifie que je ne suis pas celui qui les empêche d’avancer en tenant un congrès et d'avoir un autre chef et ainsi de suite. En fait, en dehors d'Haïti je n’agis pas en tant que leader national, pas du tout. Je ne prétends pas être capable de le faire et je ne veux pas le faire. Je sais que ce ne serait pas une bonne chose pour le peuple d’agir de la sorte.

Ils ont dit que c'est une question de principe. Premièrement, ils veulent mon retour, et alors ils peuvent organiser un congrès pour élire un nouveau chef et aller de l'avant. Je respecte cela. Si, aujourd'hui, ils veulent le changer, qu’il en soit selon leur volonté. C'est ça la démocratie.

Ce qui est derrière l'image nationale est un sophisme. C'est un sophisme quand, par exemple, ils prétendent qu'ils se doivent d'exclure Lavalas pour résoudre le problème. Ne pas avoir Lavalas dans une élection, parce que c'est une sélection, c'est un sophisme.

Avant, j'ai dit "post-hoc ergo propter hoc" ou "à la suite de cela, donc à cause de cela", et maintenant je peux dire "Cum hoc, ergo propter hoc" ou "avec ceci, donc à cause de ceci ". C'est aussi bien une erreur de logique. Ils ne résoudront pas le problème sans la majorité de la population. Ils doivent les inclure dans une élection libre, juste et démocratique avec mon retour ou avant mon retour ou après mon retour. L'inclusion du peuple est indispensable pour être logique et pour progresser vers une meilleure Haïti. C'est la solution.


NR : Alors, concrètement, si vous deviez dire aujourd'hui que vous endossez Maryse Narcisse comme leader national, ils accepteraient les candidats Lavalas?

JBA : L'année dernière, j'ai reçu une lettre du Conseil électoral provisoire, en passant, un conseil qui a été choisi par le président, pour dire qu’ils font ce qu'il veut. Exclure Lavalas a été la mise à exécution de la volonté du gouvernement d'Haïti.

J'ai reçu une lettre de leur part m'invitant à une réunion et je me suis dit, "Oh c'est bien. Je suis prêt. Je vais y aller". Puis ils ont dit dans la lettre: «Si vous ne pouvez pas venir, enverriez-vous quelqu'un en votre nom? "Alors j'ai dit ok et j'ai répondu dans une lettre (1), qui a été rendue publique, en demandant au Dr Maryse Narcisse de représenter Lavalas et de présenter les candidats de Fanmi Lavalas sur la base de la lettre que j'ai reçue du CEP. Mais ils ont refusé parce que le truc était de m'envoyer la lettre et d’assumer que je ne répondrais pas. Ensuite, ils pourraient dire au peuple haïtien, «Voyez, il ne veut pas participer à l'élection.» Alors, ils ont utilisé un prétexte pour faire croire qu'ils sont intelligents, alors qu’en réalité c’était pour cacher la vérité.

NR : N'ont-ils pas prétendu à un moment donné qu'elle était fausse, ou bien que ce n'était pas votre signature?

JBA : Ils ont fait valoir que le mandat émanant de moi aurait dû être validé par le consulat d'Haïti en Afrique du Sud, alors qu’ils savent bien qu'il n'y a aucun représentant du gouvernement haïtien en Afrique du Sud, vous voyez.

NR : Pas d’ambassade du tout ?

JBA : Non, quand j'étais président, j'avais nommé un ambassadeur en Afrique du Sud, mais ça a pris fin avec le coup d'Etat. Après notre indépendance, nous avons dû attendre jusqu'en 1990 pour avoir des élections libres et démocratiques. Nous ne pouvons pas changer la réalité économique en un jour, en un an, mais au moins nous devrions continuer à respecter le droit des Haïtiens à voter. Alors aujourd'hui, pourquoi jouer avec le droit de vote? C’est cynique. Vous ne pouvez pas améliorer leur vie économique et vous les privez de leur droit de vote. C’est cynique. L’Afrique du Sud a fait quelque chose qui pourrait être une bonne chose pour de nombreux pays, dont Haïti. En 1994, quand les Sud-Africains ont pu voter, ils ont voté. Ils essaient d’avancer sur la voie d'élections libres et équitables, tout en essayant d'améliorer leur vie économique. C’est la bonne façon de procéder. Ne pas nier aux pauvres le droit de voter tandis que vous ne pouvez même pas améliorer leur vie.

NR : La nuit du coup d'Etat. Vous en avez déjà parlé et à l'époque vous m'aviez dit que vous écriviez un livre sur le sujet. Est-ce toujours en préparation?

JBA : Ce livre est terminé depuis 2004.

NR : Prêt à être publié?

JBA : Il était prêt à être publié et il l’eût été déjà, si j'étais autorisé à le faire.

NR : Vous rappelez-vous la nuit du coup d'Etat - et je suis sûr que vous vous en rappelez parce que personne n’a l'habitude d'être réveillé au milieu de la nuit pour être embarqué dans un avion entouré de gens armés. Auriez-vous souhaité avoir dit non à M. Moreno, "je ne signe pas cette lettre de démission" ou bien "Je ne vais pas prendre cet avion. Je m’occuperai des questions de sécurité en Haïti avec mon gouvernement "?

JBA : Comme je viens de dire, si j'avais été autorisé à publier le livre, il aurait été publié en 2004. Ainsi, dans le livre, vous avez les réponses à vos importantes questions et c'est pourquoi maintenant je n’élaborerai pas là-dessus, sur la base de ce que je viens de dire. En un mot, je ferais exactement ce que j'ai fait et je dirais exactement pourquoi je l'ai dit parce que j’ai eu raison de dire ce que j'ai dit et de faire ce que j'ai fait. Ils se sont trompés, et ils sont encore dans l’erreur.

NR : Ce qui est connu, c'est la lettre (2) en créole que vous avez signée et qui selon vous a été mal traduite.

JBA : Bien sûr, elle a été mal traduite.

NR : Oui, mais vous avez clairement dit que vous avez été forcé sous la menace d’une arme et cela est bien connu de tout le monde.

JBA : Oui, c’est bien le cas, mais si je ne précise pas, ce n'est pas parce que je veux donner une réponse évasive. C'est juste sur la base de ce que je vous ai dit avant.

NR : Alors quoi si le livre n'est jamais publié?


JBA : C'est peut-être la raison pour laquelle je suis toujours là (rires). Je souhaite qu'ils me laissent partir et qu’ils laissent publier le livre (rires).


NR : Il y a eu ces accusations (3) de corruption contre vous à commencer par le cinéaste Raoul Peck, et qui ont été reprises par la suite par Mme Lucy Komisar et Mme Mary Anastasia O'Grady du Wall Street Journal au sujet de votre implication personnelle dans une transaction liée à la Teleco / IDT en 2003. Pouvez-vous taire ces accusations?


JBA : Tout d'abord, ils mentent. Deuxièmement, que pouvons-nous attendre d'un esclave mental? (Rires) Il mentira pour ses maîtres. Il est payé pour mentir pour ses maîtres, alors je ne suis pas surpris par ces allégations absurdes. Comme je l'ai dit, ils mentent.


NR : Ils mentent. Mais il est possible que au-dessous de vous, peut-être, à un certain niveau dans votre gouvernement, il y avait une certaine corruption impliquant la Téléco et l’IDT?


JBA : Je n'ai jamais entendu parler de choses pareilles quand j'étais là et je n'en ai jamais rien su. De l’avoir su, bien sûr nous aurions fait de notre mieux pour y mettre fin ou le prévenir ou sanctionner légalement les personnes qui pouvaient avoir été impliquées dans une telle chose.


NR : Pourquoi ne l'avez-vous pas déclaré publiquement? Parce que ces choses arrivent tout le temps. Je suis sûr que la corruption existe à tous les niveaux dans le gouvernement sud-africain, comme il y en a dans l'administration d’Obama. Des choses arrivent et nous n'avons pas besoin de mettre Haïti en examen pour le trouver. Vous auriez pu dire que vous étiez le chef de l'Etat, mais pas le chef de la Téléco. Des choses arrivent.


JBA : Comme je l'ai dit, il y a plus de personnes à recevoir de l'argent pour mentir que de personnes recevant de l'argent pour dire la vérité. Je ne sais combien de fois j'ai répondu à cette question, mais parfois le journaliste peut avoir la réponse, mais n'est pas autorisé à la rendre publique. (Rires).


NR : Seriez-vous en faveur de la création d'une Commission Vérité et Réconciliation haïtienne, pareil à ce que l'Afrique du Sud a fait, ce qui permettrait à certaines personnes qui ont été exilées sous Duvalier et Cédras et vos deux présidences de revenir et d'être appelées à comparaître devant cette commission - et demander pardon et amnistie en cas de besoin?


JBA : Ce que je vais dire maintenant, je ne le dis pas parce que je suis maintenant en dehors d'Haïti avec le désir de retourner. Non, je l'ai déjà dit et je vais le répéter: Il n'y a pas moyen d'avancer en Haïti sans dialogue. Un dialogue entre Haïtiens. Autrefois nous avions une armée de 7.000 soldats, contrôlant 40% du budget national, mais allant de coup d'État en coup d'Etat. J'ai dit non. Dissolvons l'armée, ayons une force de police pour protéger le droit de chaque citoyen, ayons un dialogue pour aborder nos différences. Il n'y a pas de démocratie sans opposition.

Nous devons nous comprendre les uns les autres quand nous nous opposons les uns aux autres. Nous ne sommes pas des ennemis, de sorte que nous pouvons aborder nos différences de manière démocratique et alors seulement pourrons-nous aller de l'avant. Je l'ai dit tant de fois déjà. Nous avons encore des gens qui se disent des amis d'Haïti qui continuent à venir exploiter nos ressources. Ils ne veulent pas de dialogue national. Ils ne veulent pas que les Haïtiens vivent en paix avec les Haïtiens.

L’Afrique du Sud l’a fait quand ils avaient la Commission de vérité et de réconciliation. Les gens sont venus et ont réalisé qu'ils avaient commis des erreurs. Tout le monde peut faire des erreurs. Vous devez reconnaître que vous avez fait des erreurs, et la société vous fera bel accueil. Si vous ne pouvez pas le faire par devant les tribunaux en raison du nombre, alors trouvez un moyen pour y faire face. Nous ne pouvons pas prétendre qu’Haïti aura un avenir meilleur sans ce dialogue. Nous devons l'avoir.


En 1994, quand je suis retourné en Haïti de l'exil, nous avons créé une Commission pour la Vérité et la Justice et la Réconciliation. J'ai passé les documents au gouvernement suivant, et je n'en ai jamais entendu parler à nouveau. Les Haïtiens n’en ont jamais entendu parler parce que le gouvernement voulait faire vite avec la privatisation des entreprises publiques au lieu de suivre cette voie qui avait été recommandée.


NR : Est-ce que cela voudrait dire permettre à tous les exilés politiques de retourner, peu importe à quel point ils étaient mauvais, y compris des gens comme Raoul Cédras et Jean-Claude Duvalier.


JBR: Je n’avancerai pas de conclusions en dehors de ce cadre de justice. La Commission a abordé le cas de ces criminels et a préparé le terrain pour la justice et le dialogue. Vous voyez, je l’ai dit, et continuerai à le dire: Nous avons besoin de continuer à traiter de cette question de dialogue, de vérité et de justice. Sinon, nous allons continuer à nous comporter soit comme un gouvernement fantoche soit mentalement comme des esclaves aux mains de ceux qui veulent encore exploiter nos ressources et ils ne se décideront à aucun changement en faveur des Haïtiens. Les Haïtiens doivent commencer à dire non. Changeons les choses - non pas contre des étrangers, non pas contre les vrais amis, avec eux s'ils le veulent, mais ils ne le feront pas pour nous à moins que nous commencions à le faire.

NR : Gardez-vous rancune aujourd'hui contre le président René Préval de ne pas déployer plus de vigueur pour tenter de faciliter votre retour en Haïti? Il doit son élection grâce à la base de Lavalas.

JBA : Si je fais attention à ce que les gens disent, ils décrivent le Président Préval comme quelqu'un qui m'a trahi et c'est vrai. Ils ont voté pour lui. Je n'ai pas voté, j’étais ici, mais ceux qui l'ont élu se rendent compte maintenant qu'il leur a fait faux bond. Il les a trahis.

Il se laisse manipuler par ceux qui sont contre les intérêts du peuple – c’est ce qu'ils ont dit.


NR : Vous sentez-vous personnellement trahi ? Je suis sûr que vous vous rendez compte des difficultés de la situation dans laquelle il était.


JBA : Personnellement, je dis mettons les intérêts du peuple en premier. Non pas les miens. Si je peux faire quelque chose pour lui, ou si je dois le faire, je le ferais. C'est une question de principe, et dans son cas il n'avait besoin de faire quoique ce soit pour moi. Il avait simplement à respecter la Constitution. La constitution ne permet pas l'exil. Il ne devrait pas violer la constitution. C'est ça. Mais, comme il l'a fait, l'histoire prend note et l'histoire reconnaîtra qu'il a malheureusement failli.


NR : Je me souviens d'un célèbre journaliste progressiste à Genève qui faisait la critique de mon film (4) et l'une des critiques qu'il avait, c'est que je n'avais pas parlé de vaudou et comment il affecte la vie politique d'Haïti. Que pensez-vous de cette tendance parmi de nombreux journalistes occidentaux qui tentent d'expliquer Voodoo comme une des principales raisons des problèmes d'Haïti?


JBA : J'aime dessiner des parallèles entre le vaudou et la politique. Pourquoi? Parce que, en Occident quand ils veulent régler les problèmes politiques, ils peuvent, comme vous l'avez suggéré ou indiqué, les mélanger avec le vaudou comme une manière d'éviter d'aller droit à la vérité. La vérité pourrait être, par exemple, historique.

Quatorze ans après l’arrivée de Christophe Colomb en Haïti, en 1492, ils avaient déjà tué trois millions d’autochtones. En parlent-ils aujourd'hui? Qu’en savent-ils? Je ne sais pas. A cette époque, on pouvait avoir 14 ans et avoir à payer vingt-cinq centimes or à Christophe Colomb ou bien ils vous coupaient un bras, un pieds ou les oreilles. En parlent-ils ? Si vous le faites, c'est comme "oh vraiment ! ou, peut-être." Ils ont des problèmes à exposer la vérité, à reconnaître ce qui se passait à cette époque-là. Et si vous regardez la réalité d'aujourd'hui, c’est presque la même chose.


La semaine dernière, il y avait quelques difficultés en raison des orages et des tremblements de terre et Haïti a perdu une dizaine de personnes, certains disent cinq d’autres disent plus de dix. Dans tous les cas, même si c’était une seule personne, cela signifierait déjà beaucoup pour nous parce que un être humain est un être humain. Au lieu de se concentrer sur ce qui est la réalité de la misère, la pauvreté abjecte, l'occupation, la colonisation, certains préfèrent trouver un bouc émissaire dans le vaudou. L'ONU elle-même avait dû expulser 114 soldats pour viol et d’abus commis à l’égard d’enfants. Donc, nous voyons des gens envahir un pays, prétendant aider, alors qu'ils sont en fait impliqués dans des viols, mauvais traitement sur la personne d’enfants et ainsi de suite. Et ce n'est pas un problème pour ces gens qui aiment parler de vaudou comme si le vaudou lui-même pouvait couvrir cette réalité. De la même façon qu'ils ne veulent pas faire face à notre drame historique lié à la colonisation.


NR : Est-ce une distraction raciste?


JBA : C’en est une, oui. Je respecte la religion et je respecterai n’importe quelle religion. Les Africains avaient leur religion ici. Ils sont allés en Haïti et ont poursuivi leur pratique et je dois respecter cela. En outre, la Constitution haïtienne, respecte la liberté de religion.

Aussi, parlons de drame, de misère, de pauvreté, d'exploitation, d'occupation, et des personnes sans droit de vote ou de manger. Les gens veulent être libres. Ils n'ont pas d'auto-détermination. Concentrons-nous sur les personnes qui n'ont pas de ressources et meurent. Nous avons eu une solidarité tellement merveilleuse après le 12 Janvier de par le monde, où les citoyens à travers le monde étaient en train de manifester de la solidarité envers les Haïtiens. C'était formidable de voir Blancs et Noirs aller au-delà des barrières de la couleur pour exprimer leur solidarité avec les victimes du tremblement de terre meurtrier.

Et au nom du peuple haïtien, si vous me permettez, je vais dire merci à tous ces vrais amis qui l'ont fait alors que d'autres qui se disent les vrais amis d'Haïti ont préféré envoyer des soldats avec des armes pour protéger leurs propres intérêts au lieu de protéger des êtres humains qui souffraient vraiment. Des amputations – on en a eu par milliers sans anesthésie. Ils coupaient les mains et les pieds des victimes ce qui n'est pas un problème pour certaines personnes qui préfèrent parler de vaudou comme si le vaudou pouvait être la cause de ce qui se passe en Haïti. Non, ce qui se passe en Haïti est enraciné dans le colonialisme, le néo-colonialisme, dans cette politique néolibérale appliquée et imposée à Haïti, pas dans des questions religieuses comme le vaudou. Pour moi, tant qu'ils ne cherchent pas à faire face à la réalité telle qu'elle est, ils peuvent continuer à utiliser des questions comme le vaudou pour dissimuler des faits, toute tentative de remplacer la vérité par des distractions racistes échouera.


NR : Quelque chose que vous aimeriez ajouter, que vous avez à cœur et que vous n’avez pas été en mesure de dire?


JBA : Bon ... si vous demandez à un Zoulou*, le moyen d’arriver quelque part alors que vous êtes sur la bonne voie, cette personne vous dira (en zoulou): "Ugonde ngqo Ngalo mgwago" ce qui signifie allez directement sur votre chemin.


C'est pourquoi le peuple haïtien qui avance de la misère vers la pauvreté dans la dignité doit continuer à progresser tout droit vers cet objectif. Si nous perdons notre dignité, nous perdons tout. Nous sommes pauvres - pire que pauvres parce que nous vivons dans une pauvreté abjecte et dans la misère. Mais sur la base de la dignité collective enracinée dans nos ancêtres, je crois que nous devons continuer à lutter de façon pacifique pour notre auto-détermination, et si nous le faisons, l'histoire rendra hommage à notre génération, parce que nous sommes sur la bonne voie.


NR : Monsieur le Président, je vous remercie.


Notes :
[*] Lavalas est un mot créole signifiant «avalanche», une «masse de personnes» ou «tous ensemble». Fanmi signifie «famille».

[*] Zoulou est le nom du plus grand groupe ethnique en Afrique du Sud et aussi la langue maternelle la plus parlée .


1) Lettre du Président Aristide - novembre 2009 - autorisant le Dr Maryse Narcisse à inscrire les candidats Lavalas pour voter.

http://www.hayti.net/tribune/index.php?mod=articles&ac=commentaires&id=725
2) Lettre de démission de Jean-Bertrand Aristide - la traduction originale Kreyòl par le professeur Bryant Freeman

http://www.nathanielturner.com/aristidedidnotresign.htm
L’autre traduction officielle fournie par l'ambassade des États-Unis et la plus largement utilisée dans les médias grand public:

http://articles.cnn.com/2004-03-01/world/aristide.letter_1_constitution-jean-bertrand-aristide-haitian-president-jean-bertrand-aristide?_s=PM:WORLD


3) « Les affairistes américains d’Aristide", un article de Mary Anastasia O'Grady
http://online.wsj.com/article/SB121720095066688387.html


4) "Aristide et la révolution sans fin", un documentaire de Nicolas Rossier, HYPERLINK "http://www.aristidethefilm.com" http://www.aristidethefilm.com



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8 janvier 2011 6 08 /01 /janvier /2011 18:03

EXTRAIT DE « POUR LA REVOLUTION AFRICAINE »

Première édition : Maspéro 1964    Réédition La Découverte Syros 2001      

 

Publié dans "Afrique Action." N° 19, 20 février 1961.


 

La Mort de Lumumba

Pouvions – nous faire autrement?


Les observateurs qui se sont trouvés dans les capitales africaines pendant le mois de juin 1960 pouvaient se rendre compte d'un certain nombre de choses. De plus en plus nombreux, en effet, d'étranges personnages venus d'un Congo à peine apparu sur la scène internationale s'y 8uccèdaient. Que disaient ces Congolais? Ils disaient n'importe quoi. Que Lumumba était vendu aux Ghanéens- Que Gizenga était acheté par les  Guinéens Kashamura par les yougoslaves.... Que les civilisateurs belges partaient trop tôt, etc. ...

Mais si l'on s'avisait d'attraper dans un coin un de ces Congolais, de l'interroger, alors on s'apercevait que quelque chose de très grave se tramait contre l'indépendance du Congo et contre l’Afrique.

Des sénateurs, des députés congolais aussitôt après les fêtes de l'indépendance se sauvaient hors du Congo et se rendaient... aux Etats-Unis. D'autres s'installaient pour plusieurs semaines à Brazzaville. Des syndicalistes étaient invités à New­York. Là encore, si l'on prenait l'un de ces députés on de ces sénateurs dans un coin et qu'on l'interrogeait, il devenait patent que tout un processus très précis allait se mettre en route.

Dès avant le 1er juillet 1960, l'opération Katanga était lancée, Son but ? Bien sûr, sauvegarder l'Union Minière. Mais au-delà de celle opération, c'est une conception belge qui était défendue. Un Congo unifié, avec un gouvernement central, allait à l'encontre des intérêts belges. Appuyer les revendications décentralisatrices des diverses provinces, susciter ces revendications, les alimenter, telle était la politique belge avant l'indépendance.

Dans leur tâche, les Belges étaient aidés par les autorités de la Fédération Rhodésies-Nyassaland. On sait aujourd'hui, et M. Hammarskjöld mieux que quiconque, qu'avant le 30 juin 1960, un pont aérien Salisbury-Elisabethville alimentait le Katanga en armes. Lumumba avait certain jour proclamé que la libération du Congo serait la première phase de la complète indépendance de l'Afrique Centrale et Méridionale et il avait très précisément fixé ses prochains objectifs: soutien des mouvements nationalistes en Rhodésie, en Angola, en Afrique du Sud.

Un Congo unifié ayant à sa tête un anticolonialiste militant constituait un danger réel pour celle Afrique sudiste, très proprement sudiste, devant laquelle le reste du monde se voile la face. Nous voulons dire devant laquelle le reste du monde se contente de pleurer, comme à Sharpville, ou de réussir des exercices de style à l'occasion des journées anticolonialistes. Lumumba, parce qu'il était le chef du premier pays de cette région à obtenir l'indépendance, parce qu'il savait concrètement le poids du colonialisme, avait pris I'engagement au nom de son peuple de contribuer physiquement à la mort de celle Afrique-là. Que les autorités du Katanga et celles du Portugal aient tout mis en œuvre pour saboter l'indépendance du Congo ne nous étonne point. Qu'elles aient renforcé l'action des Belges et augmenté la poussée des forces centrifuges au Congo est un fait. Mais ce fait n'explique pas la détérioration qui s'est installée progressivement au Congo, ce fait n'explique pas l'assassinat froidement décidé, froidement mené de Lumumba, cette collaboration colonialiste au Congo est insuffisante à expliquer pourquoi en février 1961 l'Afrique va connaître autour du Congo sa première grande crise.

Sa première grande crise car il faudra qu'elle dise si elle avance ou si elle recule. Il faudra qu'elle comprenne qu'il ne lui est plus possible d'avancer par régions, que, comme un grand corps qui refuse toute mutilation, il lui faudra avancer en totalité, qu'il n'y aura pas une Afrique qui se bat contre le colonialisme et une autre qui tente de s'arranger avec le colonialisme. Il faudra que l'Afrique, c'est-à-dire les Africains, comprennent qu'il n'y a jamais de grandeur à atermoyer et qu'il n'y a jamais de déshonneur à dire ce que l'on est et ce que l'on veut et qu'en réalité l'habileté du colonisé ne peut être en dernier ressort que son courage, la conception lucide de ses objectifs et de ses alliances, la ténacité qu'il apporte à sa libération.

Lumumba croyait en sa mission.  Il avait une confiance exagérée dans le peuple. Ce peuple, pour lui, non seulement ne pouvait se tromper, mais ne pouvait être trompé. Et de fait, tout semblait lui donner raison. Chaque fois par exemple que dans une région les ennemis du Congo arrivaient à soulever contre lui l'opinion, il lui suffisait de paraître, d'expliquer, de dénoncer, pour que la situation redevienne normale. Il oubliait singulièrement qu'il ne pouvait être partout à la fois et que le miracle de l'explication était moins la vérité de ce qu'il exposait que la vérité de sa personne.

Lumumba avait perdu la bataille pour la présidence de la République. Mais parce qu'il incarnait d'abord la confiance que le peuple congolais avait mise en lui, parce que confusément les peuples africains avaient compris que lui seul était soucieux de la dignité de son pays, Lumumba n'en continua pas moins à exprimer le patriotisme congolais et le nationalisme africain dans ce qu'ils ont de plus rigoureux et de plus noble.

Alors d'autres pays beaucoup plus importants que la Belgique ou le Portugal décidèrent de s'intéresser directement à la question. Lumumba fut contacté, interrogé. Après son périple aux Etats-Unis la décision était prise : Lumumba devait disparaître.

Pourquoi? Parce que les ennemis de l'Afrique ne s'y étaient pas trompés. Ils s'étaient parfaitement rendus compte que Lumumba était vendu, vendu à l'Afrique s'entend. C'est à dire qu'il n'était plus à acheter.

Lee ennemis de l'Afrique se ont rendu compte avec un certain effroi que si Lumumba réussissait, en plein cœur du dispositif colonialiste, avec une Afrique française se transformant en communauté rénovée, une Angola « province portugaise » et enfin l'Afrique orientale, c'en était fini de « leur » Afrique au sujet de laquelle ils avaient des plans très précis.

Le grand succès des ennemis de l'Afrique, c'est d'avoir compromis les Africains eux-mêmes. Il est vrai que ces Africains étaient directement intéressés par le meurtre de Lumumba. Chefs de gouvernements fantoches, au sein d'une indépendance fantoche, confrontés jour après jour à. une opposition massive de leurs peuples, ils n'ont pas été longs à se convaincre que l'indépendance réelle du Congo les mettrait personnellement en danger.

Et il y eut d'autres Africains, un peu moins fantoches, mais qui s'effraient dès qu'il est question de désengager l'Afrique de l'Occident. On dirait que ces Chefs d'Etat africains ont toujours peur de se trouver en face de l'Afrique. Ceux-là aussi, moins activement, mais consciemment, ont contribué à la détérioration de la situation au Congo. Petit à petit, on se mettait d'accord en Occident qu'il fallait intervenir au Congo, qu'on ne pouvait pas laisser les choses évoluer à ce rythme. . ..

Petit à petit, l'idée d'une intervention de l'O.N.U. prenait corps. Alors on peut dire aujourd'hui que deux erreurs simultanées ont été commises par les Africains.

Et d'abord par Lumumba quand il sollicita l'intervention de l'O.N.U. Il ne fallait pas faire appel à l'O.N.U. L'O.N.U. n'a jamais été capable de régler valablement un seul des problèmes posés à la conscience de l'homme par le colonialisme, et chaque fois qu'elle est intervenu, c'était pour venir concrètement au secours de la puissance colonialiste du pays oppresseur.

Voyez le Cameroun. De quelle paix jouissent les sujets de M. Ahidjo tenus en respect par un corps expéditionnaire français qui, la plupart du temps, a fait ses premières armes en Algérie? L'O.N.U. a cependant contrôlé l'autodétermination du Cameroun et le gouvernement français y a installé un « exécutif provisoire ».

Voyez le Viet-Nam.

Voyez le Laos.

Il n'est pas vrai de dire que l'O.N.U. échoue parce que les causes sont difficiles.

En réalité l'O.N.U. est la carte juridique qu'utilisent les intérêts impérialistes quand la carte de la force brute a échoué.

Les partages, les commissions mixtes contrôlées, les mises sous tutelle sont des moyens légaux internationaux de torturer, de briser la volonté d'indépendance des peuples, de cultiver l'anarchie, le banditisme et la misère.

Car enfin, avant l'arrivée de l'O.N.U., il n'y avait pas de massacres au Congo. Après les bruits hallucinants propagés à dessein à l'occasion du départ des Belges, on ne comptait qu'une dizaine de morts. Mais depuis l'arrivée de l'O.N.U. on a pris l'habitude chaque matin d'apprendre que les Congolais par centaines s'entremassacraient.

On nous dit aujourd'hui que des provocations répétées furent montées par des Belges déguisés en soldats de l'Organisation des Nations Unies. On nous révèle aujourd'hui que des fonctionnaires civils de l'O.N.U. avaient en fait mis en place un nouveau gouvernement le troisième jour de l'investiture de Lumumba. Alors on comprend beaucoup mieux ce que l'on a appelé la violence, la rigidité, la susceptibilité de Lumumba.

Tout montre en fait que Lumumba fut anormalement calme.

Les chefs de mission de l'O.N.U. prenaient contact avec les ennemis de Lumumba et avec eux arrêtaient des décisions qui engageaient l'Etat du Congo. Comment un chef de gouvernement doit-il réagir dans ce cas? Le but recherché et atteint est le suivant: manifester l'absence d'autorité, prouver la carence de l'Etat.

Donc motiver la mise sous séquestre du Congo.

Le tort de Lumumba a été alors dans un premier temps de croire en l'impartialité amicale de l'O.N.U. Il oubliait singulièrement que l'O.N.U. dans l'état actuel n'est qu'une assemblée de réserve, mise sur pied par les Grands, pour continuer entre deux conflits armés la « lutte pacifique » pour le partage du monde. Si M. Iléo en aout 1960 affirmait à qui voulait l'entendre qu'il fallait pendre Lumumba, si les membres du cabinet Lumumba ne savaient que faire des dollars qui, à partir de cette époque, envahirent Léopoldville, enfin si Mobutu tous les soirs se rendait à Brazzaville pour y faire et y entendre ce que l'on devine mieux aujourd'hui, pourquoi alors s'être tourné avec une telle sincérité, une telle absence de réserve vers l'O.N.U. ?

Les Africains devront se souvenir de cette leçon. Si une aide extérieure nous est nécessaire, appelons nos amis. Eux seuls peuvent réellement et totalement nous aider à réaliser nos objectifs parce que précisément, l'amitié qui nous lie à eux est une amitié de combat.

Mais les pays africains de leur côté, ont commis une faute en acceptant d'envoyer leurs troupes sous le couvert de l'O.N.U. En fait, ils admettaient d'être neutralisés et sans s'en douter, permettaient aux autres de travailler.

Il fallait bien sûr envoyer des troupes à Lumumba, mais pas dans le cadre de l'O.N.U. Directement. De pays ami à pays ami. Les troupes africaines au Congo ont essuyé une défaite morale historique. L'arme au pied, elles ont assisté sans réagir (parce que troupes de l'O.N.U.) à la désagrégation d'un Etat et d'une nation que l'Afrique entière avait pourtant salués et chantés. Une honte.

Notre tort à nous, Africains, est d'avoir oublié que l'ennemi ne recule jamais sincèrement. Il ne comprend jamais. Il capitule, mais ne se convertit pas.

Notre tort est d'avoir cru que l’ennemi avait perdu de sa combativité et de sa nocivité. Si Lumumba gêne, Lumumba disparaît. L'hésitation dans le meurtre n'a jamais caractérisé l'impérialisme. .

Voyez Ben M'Hidi, voyez Moumié, voyez Lumumba. Notre tort est d'avoir été légèrement confus dans nos démarches. Il est de fait qu'en Afrique, aujourd'hui, les traîtres existent. Il fallait les dénoncer et les combattre. Que cela soit dur après le rêve magnifique d'une Afrique ramassée sur elle-même et soumise aux mêmes exigences d'indépendance véritable ne change rien à la réalité. '

Des Africains ont cautionné la politique impérialiste au Congo, ont servi d'intermédiaires, ont cautionné les activités et les singuliers silences de l'O.N.U. au Congo.

Aujourd'hui ils ont peur. Ils rivalisent de tartufferies autour de Lumumba déchiqueté. Ne nous y trompons point, ils expriment la peur de leurs mandants. Les impérialistes aussi ont peur. Et ils ont raison car beaucoup d Africains beaucoup d'Afro-Asiatiques ont compris. Les impérialistes vont marquer un temps d'arrêt. Ils vont attendre que « l'émotion légitime » se calme. Nous devons profiter de ce court répit pour abandonner nos craintives démarches et décider de sauver le Congo et l'Afrique.

Les impérialistes ont décidé d'abattre Lumumba. Ils l'ont fait. Ils ont décidé de constituer des légions de volontaires.

Elles sont déjà sur place.

L'aviation katangaise sous les ordres de pilotes sud-africains et belges a commencé depuis plusieurs jours les mitraillages au sol. De BrazzaviIIe, des avions étrangers. se rendent bondés de volontaires et d’officiers parachutistes au secours d'un certain Congo.

Si nous décidons de soutenir Gizenga, nous devons le faire résolument.

Car nul ne connaît le nom du prochain Lumumba. Il y a en Afrique une certaine tendance représentée par certains hommes. C'est cette tendance dangereuse pour l'impérialisme qui est en cause. Gardons-nous de ne jamais l'oublier: c'est notre sort à tous qui se joue au Congo.

 

 

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 19:23

 

 

 

 

Une nouvelle année,

un nouveau livre de DOMENICO LOSURDO en français !

 

Les éditions ADEN annoncent la publication le 21 Janvier 2011 de la traduction française très attendue de l’avant-dernier ouvrage du philosophe italien DOMENICO LOSURDO sur  STALINE

Ce livre publié en Italie en 2008 et déjà réédité dans ce pays, vient d’être  traduit et publié récemment au Brésil, les traductions espagnole et allemande sont en cours.

Les lecteurs français pourront donc très bientôt en prendre connaissance et cette lecture accompagnera en cette nouvelle année les réflexions nécessaires à une  lutte ambitieuse et généralisée contre la violente offensive mondiale de la réaction capitaliste en cours.

 

Voici la présentation qu’en font les Editions Aden sur leur site Internet :

 

Staline: histoire et critique d'une légende noire

Domenico LOSURDO

Traduit de l'italien par Marie-Ange Patrizio

Postface de Luciano Canfora
COUV Staline

  

Il fut un temps oùd’illustres hommes d’Etat – comme Churchill – et des intellectuels de premier plan – Hannah Arendt ou Thomas Mann pour ne citer qu’eux– avaient pour Staline, et pour le pays qu’il guidait, du respect, de la sympathie et même de l’admiration. Avec l’éclatement de la Guerre froide d’abord, et surtout, ensuite, avec le Rapport Khrouchtchev, Staline devient, du jour au lendemain, un "monstre", comparable peut-être seulement à Hitler.


Le contraste radical entre ces attitudes à l’égard du "petit père des peuples" devrait pousser l’historien non pas à trancher en faveur d’une de ces images mais bien à les étudier toutes, en analysant les conflits et les intérêts qui sont àl’origine de ces prises de positions.


C’est ce que réalise Domenico Losurdo, en revenant scrupuleusement sur les tragédies du XXe siècle et en déconstruisant et contextualisant nombre des accusations et louanges adressées à Staline. Cet essai est une approche à la fois historique, historiographique et philosophique –qui, comme en Italie à sa sortie, ne manquera pas de susciter de vives polémiques.

 


Domenico LOSURDO est professeur d’histoire de la philosophie à l’Université́d’Urbino. Il est notamment l’auteur de Révisionnisme en histoire, problèmes et mythes (Albin Michel) et de Fuir l’histoire (Delga). Son premier livre aux Editions Aden, Le péché originel du XXe siècle, a rencontré un vif succès d’estime.

 

Parution: janvier 2011
ISBN: 9782805900631
532 pages

 

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