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11 janvier 2012 3 11 /01 /janvier /2012 11:41

PSYCHIATRIE ET POLITIQUE

POST-SCRITUM COLOMBIEN A L’ANNEE FANON

 

Comme un post-scriptum à l’année FANON, nous publions ce texte très éclairant d’un journaliste colombien qui décrit bien  la pathologie mentale collective dont soufre la nation colombienne, aux prises depuis des décennies avec une violence d’Etat qui a de longs antécédents et présente, mutatis mutandis, tous les caractères d’une violence coloniale  comme l’a décrite FANON, violence destructrice pour le colonisé et aliénante pour le colonisateur.

Cette violence soutenue sans discontinuer par l’impérialisme US a conduit inexorablement à une riposte armée : la guérilla.

L’omniprésence et la quotidienneté de l’assassinat, arbitraire, impuni, enraciné profondément dans les mœurs, fait du choix de la lutte armée la voie étroite et unique vers une  mort digne, préalable nécessaire au renversement d’un pouvoir pathogène.

La Guerre comme identité et la mort autour

Juan Alberto Sánchez Marín

27-12-2011

Traduction COMAGUER

La Colombie a vécu dans la guerre avant d'être elle-même. Une réalité qui perdure  et s’est insérée totalement dans l’imaginaire et les structures mentales  des habitants. Qu’elle s’appelle Grande Colombie, Nouvelle Grenade, Confédération Grenadine, Etats-Unis de Colombie ou République de Colombie, la guerre est présente dans la langue des présidents comme dans celle des paysans, dans le désir, dans la mémoire, dans la peur, dans l’obsession. Les uns ou les autres  de ces sentiments générés ou obtenus selon le bord qui les utilise: pour les puissants, par le mélange et la manipulation des faits, pour les humiliés et les offensés dans  l’épreuve du gavage.

Le président Juan Manuel Santos, incarnation de l'euphémisme « cachaco » (NDT : argotique  pour désigner les habitants de Bogota)  parle de la paix comme de quelque chose d’aimable  et de possible (1). Tous ses prédécesseurs l'ont fait. Depuis avant la Patria Boba  (NDT : mot à mot « patrie stupide » allusion à la période confuse des débuts de l’indépendance de la Colombie de 1810 à 1816), jusqu'à aujourd’hui, au cours de la prospérité envahissante et absurde que nous subissons, il ne s‘est passé autre chose que pour de courtes périodes. La Colombie est un pays plein de guerriers qui se croient pacifiques et de méchants  qui le sont par la grâce de Dieu. Personne ne  s’accepte, nous refusons ce que nous savons que nous sommes.

Dans le jardin traversé par trois Cordillères et baigné par deux océans, la haine pousse en terre fertile et  toujours  bourgeonne  la  vengeance. Et les raisons de poursuivre le cycle de la mort ne manquent pas d’être renouvelées chaque jour.

Un panorama difficile, bâti sur des mensonges, des amnisties, des repentirs, des arrangements avec le ciel. Autant de justifications et d’absolutions  pour continuer  le massacre sans mal de tête, sans  tremblement des mains. Destin fatal qui nous donne la tranquillité du devoir accompli.

Quand quelqu’un  parle  sérieusement on sait qu'il est un traitre, un   brillant tricheur, ou peut être digne de Popeye, ou redondant, ou le contraire, mais pas correct  et jamais sincère. Qui rit  bientôt reposera rigide, l'heureux ne peut être pris au sérieux, il provoque l'envie. L’ambiguïté est une  certitude.  C'est un conte du « mamagallismo » (NDT : expression populaire rendue célèbre par Gabriel Garcia Marquez dans Cent ans de solitude et qui désigne une attitude de plaisanterie cynique). Réflexion médiocre de pistoleros  aigris.

Les généraux veulent  et demandent la guerre pour  faire carrière et se sentir utiles. La justice militaire leur confère une certaine   irresponsabilité ; l'État camoufle ainsi les assassins à sa solde dans le cadre institutionnel, les exécutions extrajudiciaires deviennent des racontars d’adversaires

Les monseigneurs, les conservateurs et les champions de la droite catholique profanent, à ces hauteurs, les corps, les temples de Dieu des croyants simplets : ils refusent  l'avortement, interdisent  l'utilisation de contraceptifs. Ils continuent de condamner les femmes au  blâme et au bucher. Ils sont nostalgiques de L'Inquisition, mais ils s'efforcent de faire des lois qui purgent comme le feu. Leurs saintes croisades ne manquent  pas  d’être des violences déshonorantes.

Une société pourrie qui regarde comme des malades ceux  qui ont des goûts différents, ludiques, sexuels, ou de ceux que la moyenne amorphe  de la population voit ou ressent comme différents : toutes  options de la personnalité qui ne correspondent pas à ses maximes  en latin de cuisine excluantes. Et ceux qui accusent sont les mêmes que ceux dont l'âme pourrit  à l'intérieur, eunuques de la psyché, pédophiles, violeurs, ceux que protège l’esprit de corps clérical.

Les enfants, qui ont toujours été les victimes dans les zones rurales, les  bidonvilles ou les villages, maintenant tombent également dans les rues des centres-villes ou à l'intérieur des maisons, moins par balles perdues que par tir dispersé délibéré. Parce qu'il n’y a pas de balles perdues ni de fin dans cette guerre sans calendrier qui est la vie quotidienne d'un pays sanglant, assoiffé de cadavres et de sépultures.

L'ange gardien ne protège personne. Et les anges déchus ne sont ni  pardonnés ni oubliés, bien qu'on  soutienne toujours le contraire. Sans honnêteté, sans vérité, il y a seulement des ressentiments impuissants et croissants. La mémoire n'est pas une table rase, encore moins avec les bourreaux qui  sur le devant de la scène rient aux éclats

La Sécurité Démocratique, un autre nom de guerre inventé par le créole tardif Pablo Morillo ( NDT : l’auteur compare l’ancien Président Uribe au général espagnol Pablo Morillo qui conduisit pour la Couronne d’Espagne la reconquête de la Colombie à partir de 1815) que voulut être le Pacificateur Alvaro Uribe, fut en réalité une mer d’insécurité sinistre, ouvertement fasciste, pendant  laquelle on  poursuivit et on assassina ceux qui contrarièrent les objectifs annoncés.

La guerre très  guerrière  est partout et dans tous les domaines. Chaque secteur, chaque strate, chaque colombien, fournit ce qu’il peut : le riche souffle le feu, le militaire vise  et tire il donne des coups de matraque, le journaliste attise, la mère conditionne à  l'obéissance, le miséreux  vote en échange d’une brique, le bigot  prêche la patience, le  banquier est présent dans chaque caissier, le voyou  croit voler l’installé ,le tueur  tue et tue encore, le  juge donne la maison ou la rue  comme  prison.

Les législateurs  violent leurs règles et ceux qui ne le font pas labourent  le désert du lever au coucher du soleil  Les juges sont aveugles et vénaux et ce sont  eux qui restent  vivants le lendemain matin. Les partis politiques, sans exception, se mordent la queue de rage quand ils perdent, et ceux qui ne le font pas, se détruisent les entrailles d’envie  lorsqu'ils gagnent. Dirigeants, nationaux, régionaux ou locaux, se trahissent  en démantelant  les services publics, et ceux qui ne le font pas n’existent pas.

La terreur passe  par des choses stupides qui nous émeuvent, comme le football ou la mauvaise musique que nous chantonnons comme le « vallenato » ou la « guascarrilera » (NDT : deux styles de musique populaire), sans laisser de côté les amours malheureux  et les amis maltraités.

Certains ont eu recours  à  l'enlèvement comme une manière ironique de survivre. D'autres ont décidé de détruire le pays à coup de tronçonneuses, avec le consentement et la tape sur l'épaule convenus. Nous avons tous  escaladé  le futur, perchés  sur  des machettes et des fusils.

Dans un lieu où la guerre séduit et où  la paix désoriente, comment celui qui a prêché la conciliation ou le tendre qui parle de la justice sociale peut-il ne pas être déshonoré ? L'inégalité est nécessaire, la faim est appropriée. La désorganisation de l'Etat organise  la coexistence dans la catastrophe.

Et  la guerre est magnifique et spectaculaire à la  TV ou à la radio. Souriante, aseptique, étrange, lointaine. S'il y a la guerre, on ne le sent pas ; s'il y a conflit, ce n'est pas le nôtre. La caméra ou le microphone refroidissent  un massacre comme ils veulent, mais ils réchauffent  le ressentiment quand il convient. Parce que, comme celle  du sculpteur de La Fontaine, l'âme du colombien est de glace pour la  vérité et de feu pour le mensonge (2).

Fascinés  par la tromperie, nous croyons que la guerre est bonne, nécessaire et mène à la paix. Mais cet espoir nous importe peu  parce que le scénario de la  guerre se maintient intact. Un blanc heureusement mobile, éthéré, qui dépasse les budgets, perpétue le pouvoir, choisit les dirigeants, maintient les choses comme elles sont : en haut ceux  qui prospèrent en bas ceux qui souffrent, au milieu les fils  mystérieux de la domination.

Ici, la certitude de la paix  effraie. État, gouvernements, dirigeants, industriels, grandes entreprises, banquiers et autres puissants aspirent à ce que les exclus, les pauvres et les inutiles du système reposent en paix dès que possible. Afin qu'ils parviennent à une  vie meilleure avec une  santé non donnée, une aide non fournie, des maisons qui se démolissent  ou ne se construisent  pas, une  faim qui tenaille, une ignorance qu’ils favorisent. Et, bien entendu, s’ils résistent à ces tourments, ce sont les armes israéliennes  ou gringas et leurs utilisateurs diligents  comme le SMAD (3), le DAS ou son remplaçant, le DNI (4), les groupes GAULA (5), pour n'en nommer que quelques-uns.

La guerre est noble. Comment ne le serait-elle  pas, si sous les bombes le  pays renait et si  nous approuvons ainsi l'identité d’une nation qui nous distingue des autres ? Si la mort de milliers d’anonymes permet de fabriquer  autant de patronymes  laïcs et des héritiers  sans fin ! La Mort en Colombie n'est pas un mal nécessaire, c'est un bien planifié, exécuté et béni par les mêmes héros, patriarches et patriotes que nous fabriquons  et qui maintenant s’avancent en  quête désespérée d’un piédestal. Des Frankenstein galonnés, des pygmalions cravatés, des patrons narcos, des assassins à chapelets de plomb.

Un modèle  que reproduisent  l'histoire, les médias, les classes et les élites qui nous abrutissent, l'éducation du berceau à  la tombe. Il faut donner des miettes comme  aumônes. Ou aller contre nous-mêmes, pour être saufs  et récupérer le fils corrompu, le frère criminel, le père mafieux, l’ami politique, celui-là Uribiste celui-ci  Santista ou le superego avec le croisé Ordóñez (6). Des torrents de larmes chez  les violents, parce qu’aucun acte  contre quelqu’un ne peut être  ni pacifique ni désintéressé, moins encore quand les cris sont rageurs, payés, factices.

S'il y a la lune, il ya plus de lunatiques ; s'il fait  soleil, ils sont dans l’ombre. Guerriers déments avec le  sang en ébullition dans des artères qui déjà explosent. Comme dans « La maison du procès », de Wilde, ils ne pourront jamais nous envoyer en enfer parce que nous y vivons déjà. Et le seul paradis imaginé est une douce vengeance (7).

Les personnes déplacées, sans voix ni vote, fuient des terres dont  on les a dépouillées et campent dans l’attente d’une éviction officielle. Les enquêtes  trainent. Les propriétaires mentent. Les  statistiques trompent. Le chœur est unanime, tandis que les autorités exhument  d’anciennes victimes, les plaignants écartent les récentes.

Silvio Rodriguez, chanteur cubain, affirme que la mort avance en secret (8). C’est ailleurs . Ici la mort hurle, son ronflement fait trembler d'un bout à l'autre et son visage apparait  dans les champs et dans les villes, à tout moment. Bien que le résultat soit le même, personne ne l’entend, personne ne la voit, personne ne la regarde en face  jusqu'à ce que ce qui devait arriver arrive et qu’on tombe poignardé. Parce que nous allons tous voler en éclat  pour  que les maitres  de l'un des pays  les plus méchants et les plus malheureux de la planète puissent  continuer à exister dans leur impudence. Et personne ne nous sauve d' entre les morts (9).

 

NOTES :

(1) Mots du président Juan Manuel Santos à la marche pour la liberté des otages. Villeta, Cundinamarca, 6 décembre 2011. Site Web de la présidence de la République. http://bit.ly/sRQasO

(2) "Le sculpteur et la statue de Jupiter," "Fables" de Jean de La Fontaine.

(3) Escadron mobile antiémeutes de la police nationale colombienne.

(4) Département Administratif du Ministère de la sécurité, dépendant de l'Agence de renseignement du président. Par l’associer  avec l'espionnage et la poursuite  des opposants et des juges, le corps a été remplacé par la Direction nationale du renseignement.

(5) Groupes d'action unifiée par la liberté personnelle, appartenant à l'armée.

(6) Alejandro Ordonez Maldonado, procureur général de la nation, le champion de l'extrême-droite colombienne  qui  se distingue par ses croisades catholique et moralistes.

(7) "Poèmes en prose", par Oscar Wilde. Éd. Bibliothèque  Virtuelle Miguel de Cervantès. Madrid, 1999.

(8) Chanson: « Testament », album: « Queue d'un nuage », Silvio Rodriguez.

(9) Référence à "Sueurs froides: d' entre les morts" (« Vertigo » ou "D’entre les morts "), d’Alfred Hitchcock, basé sur le roman du même nom de Pierre Boileau et Thomas Narcejac (1954).

 

 

 

 

 

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