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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 11:29

Le texte qui suit est la traduction par Comaguer d’un article  diffusé en anglais par la Fondation Frantz Fanon. Signé par un universitaire étasunien il a été publié récemment par la presse sud africaine.

 

Les réflexions  de Fanon sur la décolonisation des sciences humaines ont aujourd'hui de l’écho dans le milieu universitaire

 

 

Prendre la dignité et la démocratie au sérieux

 

Par Nigel C Gibson*

 

 

Dans un récent discours de remise des diplômes, Saleem Badat, le vice-doyen de l'Université de Rhodes,  a appelé les diplômés de mettre leurs connaissances et leur savoir au  travail  "au profit de la société au sens large" à travers une  « une conduite éthique, une  intégrité sans faille, un effort visionnaire, une mise au service du public et un engagement pour  le peuple  et pour les responsabilités ».

Pourtant, est-il devenu  paradoxalement plus difficile d’être un humaniste critique oppositionnel dans l'Université  post-apart­heid ? Je me le demande   parce que durant les années 1980 certains espaces intellectuels  assez stupéfiants ont été ouverts dans les universités, souvent en lien d'une certaine façon aux mouvements sociaux, au  mouvement syndical et ainsi de suite, dans les luttes contre l'apartheid.

 

Après 1994, le problème semblait être pratique, conduisant à des politiques insistant sur le développement  d’unités d'études universitaires plus réfléchies. En outre, la logique de l'Université dans les processus mondiaux néo-­libéraux (ainsi que l'autoritarisme économiste des  coupes budgétaires) a engendré  une hiérarchie où une élite peut encore se permettre des études en « Humanités » * (voir in fine , note du traducteur) avec les garanties d’un futur emploi, tandis que ceux qui ne peuvent pas se payer une formation universitaire font des études professionnelles pratiques axées sur l’emploi, souvent avec « des sciences humaines » de base , mais très secondaires et souvent mal dotées dans l’enseignement général 

 

Les problèmes  sont réduits à comment  mettre  pleinement à l’œuvre les mécanismes du marché. L'esprit d'entreprise (en matière sociale, politique, économique et psychologique, nous dit-on, est le modèle le plus rationnel et le plus équitable. Cependant  dans le même temps, a ajouté Badat,  l’Afrique du Sud devient une société « où sévissent de plus en plus souvent sur  le mode les plus  primitif et le plus ravageur le matérialisme grossier, la corruption, la soumission à l’esprit d’entreprise et l’enrichissement débridé. »

 

L’Afrique du Sud reste une société intensément politisée marquée par des rébellions constantes et des révoltes qui débouchent  rapidement sur des discussions politiques sur les défauts de la société dans son ensemble. Mais qu’est-il  advenu  des questions fondamentales et des discussions sur la création d'une nouvelle  société ? Loin du bruit de ce qui pourrait être considéré comme du bavardage  politique ou du discours électoral sur l'amélioration de la qualité  des services, des questions continuent à être posées exactement sur les points que Frantz Fanon aurait attendus.

 

Lors d'une réunion le mois dernier à Pietermaritzburg, Ntombifuthi Shandu du réseau Rural a fait remarquer que la  vie est devenue plus difficile depuis la fin de l'apartheid, reflétant la brutalité de certains de ceux qui gouvernent, et elle s’est demandé si « nous sommes dirigés par des personnes qui ont été endommagées  par la lutte durant l'apartheid ».

 

La remarque m’a  immédiatement rappelé les notes Fanon dans les damnés de la terre.  Fanon a compris que la lutte pour la « vraie libération » engendrait aussi des pathologies et des troubles psychologiques, ainsi que des traumatismes et des stress créés par des situations extrêmes qui devront être soignés par la sociothérapie.

 

Mais les commentaires du Shandu m’ont aussi fait penser à Fanon écrivant avec « la peine au  cœur» sur une politique basée sur le ressentiment qui prend simplement la place et les attitudes du colonisateur.

 

Plutôt que de bâtir une culture de discussion (et de la démocratie) il soutient qu’il existe dans le parti nationaliste, une « sclérose » qui conduit  à une « brutalité de la pensée ». Bien entendu, aujourd’hui, qu'il ne serait pas difficile de  lire l’essai du Fanon sur les  « Pièges de la conscience nationale » comme une critique du post­-apartheid en Afrique du Sud, mais ce que Shandu a exprimé profondément la préoccupation de  Fanon que la haine, le ressentiment et la vengeance, sentiments souvent encouragés durant la lutte pour des objectifs à court terme, ne peut pas favoriser la  libération ni créer des êtres libérés.

 

 

Ce qui est absolument essentiel, conclut Fanon, c’est la force de l'intelligence, la création de nouvelles dimensions pour les hommes et les femmes. Et tout comme les colonisés comprennent la « pensée » du régime colonial, les anciens colonisés sont prompts à comprendre la réalité politique postcoloniale. Pour Fanon Le problème pour les intellectuels formés par l'Université, est le manque de compréhension de la pensée à l’œuvre parmi les exclus de la nouvelle répartition  - les pauvres, les paysans sans terre, les chômeurs - mais qui n'ont jamais renoncé à l'idée de liberté.

 

Ceci  répond  aux préoccupations  de Badat  sur la pertinence des « sciences humaines » dans la formation universitaire , qui doit aider autant que possible à maintenir vivant, et à encourager le débat public sur les questions théoriques et intellectuelles et, en même temps, doit demeurer  libre de paradigmes politiques étroits ou politiciens, qu'ils soient nationaux ou globaux, y compris la distance critique envers des discours comme le « développement » et les « droits de l'homme ».

 

Fanon soutient que la violence n’a pas de fin  tant que la brutalité du colonialisme, avec toutes ses pratiques deshumanisantes,  se poursuit dans la phase d'Independence. La Violence, soutient Fanon, est  structurelle et s’exerce à de nombreux niveaux ; elle pénètre dans les pores de l'individu et le suit à son  domicile ; elle est intériorisée et reproduit constamment la déshumanisation.

 

La préoccupation  de Fanon pour la continuation de la  brutalité est liée à sa notion de décolonisation comme restructuration de la conscience. C'est là où doit s’instaurer une discussion sur le rôle  des « sciences humaines » critiques, ou peut-être mieux, des  « sciences humaines » décolonisées, qui doit être reliée à un projet plus large d’éducation décolonisée. Fanon insiste sur le fait qu'un tel changement dans les consciences  ne sera pas terminé rapidement et ne pourra certainement pas  être réalisé par  quelques slogans et quelques campagnes de marketing. Il a une base matérielle, mais il requiert également de la patience et du temps pour recentrer les psychismes fragmentés par le colonialisme et l'oppression et pour inculquer aux  personnes l’idée que ce sont elles et pas tel ou tel  démiurge qui façonneront la nouvelle société

Des « sciences humaines »  décolonisées  prendront les  questions de la liberté, de la démocratie et de la dignité humaine au sérieux en rapport  avec l’insistance de Fanon sur le fait que tout doit être  repensé, et que tous devraient participer à imaginer l'avenir. La libération et l'invention, qui ne peuvent se réduire  aux ressources humaines  et aux  bilans, ont besoin d’engagement et d’autonomie

 

Le développement des « sciences humaines » ne peut donc être compris comme un retour à un projet libéral élitaire ou refaçonné comme une notion commerciale ou africanisée de « sciences humaines » au service des actions entrepreneuriales (comme fournir de l’éthique aux étudiants en gestion des entreprises) il doit être socialement engagé et critique (dans le sens où il ne doit pas être effrayé par ses conclusions) en cherchant à aller à la racine des problèmes.

 

S’engageant à  surmonter l’aliénation et l’oppression, au sens du Fanon, les  « Humanités» décolonisées doivent inclure des discussions sur la nature de la société et ainsi aider à déverrouiller la capacité et les pouvoirs humains  pour  consciemment refaire le monde. Ceci exige une inclusion démocratique, la responsabilisation et l'égalité ainsi qu’une atmosphère de questionnement, de critique (liberté en termes de libération des projets) et  une ouverture où tous sont invités à participer à la réflexion.

En d’autres termes L’idée de  fanon de tout repenser, ne peut être soumise à aucune évaluation externe ou à un organisme de financement. La  Recherche sérieuse est un projet ouvert et démocratique. Les résultats ne peuvent être prévus à l'avance ni mesurés selon tel ou tel schéma technocratique.

Cette nouvelle ère de renouvellement de la pensée doit commencer par une prise en compte complète des 17 années passées : la période post­-apartheid,  et doit commencer par un rejet de l'état d'esprit qui réduit le travail intellectuel à l’étude, même critique, des questions politiques. La théorie doit être comprise comme quelque chose où s'engager sérieusement  et produite ainsi qu'utilisée en Afrique du Sud. En d'autres termes, doit être prise très au sérieux l’exigence  de Fanon à la fin  Des  damnés de la terre que l'indépendance signifie vraiment fabriquer de  "nouveaux concepts" dans les espaces géographiques de l'indépendance,

 

 

Publié dans le supplément n°10 du « Mail & Guardian » 26 août 10 septembre 2011

 

·   -      Nigel C Gibson est basé à Emerson College de Boston, Massachusetts. Son livre le plus récent est « Pratiques Fanoniennes en Afrique du sud - de Steve Biko à Abahlali BaseMjondolo »

 

·     -     Steve Biko, comme Fanon,  était médecin et considérait l’apartheid comme une aliénation

 

·     -    Abahlali BaseMjondolo est un mouvement  qui vise à rassembler et à défendre les intérêts des actuels « damnés de la terre » dans la société post-apartheid, catégorie qui se retrouve dans tous les pays soumis à la tyrannie du capitalisme globalisé débridé.

 

 

*[NDT : l’auteur utilise le terme anglais « Humanities »  qui recouvre dans l’enseignement tout le champ des lettres et sciences humaines : langues, philosophie, histoire sociologie, psychologie, anthropologie…

Nous avons choisi de le traduire littéralement par « Humanités » bien que le terme soit très daté et peu utilisé dans la France contemporaine mais  en pensant que rien ne devrait être plus proche de l’humanité, cette qualité, que les humanités !

 

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