25 septembre 2012 2 25 /09 /septembre /2012 13:50

En japonais DIAOYU se dit SENKAKU

En chinois SENKAKU se dit DIAOYU

 

Deux mots pour désigner la même réalité géographique : 8 ilots rocheux – en fait 5 iles et 3 cailloux -  inhabités dont le plus vaste couvre à peine 4 km2. A environ 200 kilomètres au nord de Taiwan, à environ 400 kilomètres au sud de l’ile japonaise d’Okinawa et à environ 300 kilomètres de la côte de la République Populaire de Chine.

Ces quelques cailloux perdus en Mer de chine orientale ne devraient pas susciter beaucoup d’intérêt. Pourtant ils sont au centre d’une crise internationale entre la Chine et le Japon qui pour l’instant n’a pas fait de victimes mais a fait monter la température politique dans les deux pays, au niveau des gouvernements comme à celui des opinions publiques, chacun revendiquant la souveraineté sur l’archipel.

 

 

 

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Origine du conflit

Les documents de droit international sur le sujet ne sont pas légion, la question de la souveraineté sur ces ilots déserts  et leur éloignement en mer n’ayant pas beaucoup préoccupé les pays voisins et leurs diplomates dans les temps anciens.

A partir du 14° siècle l’archipel est connu car il se trouve sur la route maritime reliant l’empire chinois au royaume de Ryükyü. Ce royaume insulaire indépendant dont l’ile d’Okinawa est le centre  va durer du 15° siècle au 19° siècle et connaitra une période de grande prospérité aux 16°et  17°siècles.   Il est un  carrefour d’échanges entre la Chine le Japon et la Corée et permet aux empires rivaux de contourner les interdits commerciaux officiels entre ces pays. Des échanges culturels intenses accompagnent ces échanges commerciaux comme en atteste le patrimoine architecturel et artistique du royaume où les trois influences extérieures : coréenne, japonaise et chinoise sont visibles. Le statut des Diaoyu/Senkaku n’est pas clarifié mais le géographe japonais Hayashi Shibei qui établit une carte de la région en 1785 les considère comme territoire chinois en leur attribuant le seul nom de Diaoyu. Il ne fait que suivre le mouvement général : les cartes de l’époque qu’elles soient établies par des chinois ou par des navigateurs européens rangent toutes  les ilots parmi les possessions chinoises et les colorient comme la Chine. D’autre part il est établi que le royaume de Ryukyu payait tribut à l’empereur de Chine dont il était de fait le vassal.

En 1879 le Japon, profitant de l’affaiblissement de la Chine, annexe le royaume. Le roi Sho Tai est destitué et, affublé d’un titre de marquis, installé de force au Japon. Le royaume devient alors la préfecture d’Okinawa. Cette annexion est confirmée par le traité de Shimonoseki (1897). Mais ce traité qui vient concrétiser la défaite chinoise dans la guerre sino-japonaise de 1894-1895 ne mentionne pas expressément les Diaoyu. Dans ce traité le Japon enlève Formose (aujourd’hui Taiwan) à la Chine et va ensuite tenter d’argumenter en disant que les ilots situés entre Formose et Okinawa font partie du lot.

La politique impérialiste du Japon contre la Chine se poursuivra jusqu’à sa défaite et sa capitulation en 1945, mais dés la Conférence du Caire en 1943 à laquelle participe Tchang Kai-Chek avec Churchill et Roosevelt les revendications de la Chine nationaliste pour la récupération des terres chinoises annexées par la Japon Impérial sont retenues. Taiwan doit revenir à la Chine comme les Diaoyu gérées à l’époque par le « préfet » japonais de Taibei (version japonaise de Taipeh). Le communiqué final de la conférence de Postdam confirmera les accords passés au Caire.

Le nom japonais de Senkaku apparu en  1900 ne sera utilisé par la diplomatie japonaise qu’à partir de 1950. En effet, après sa capitulation le Japon est absent de la scène diplomatique, mais la prise de pouvoir par les communistes à Pékin et le repli des nationalistes chinois défaits sur Taiwan crée une division entre chinois dont le Japon entreprend de tirer parti pour réintégrer les Diaoyu/Senkaku dans la « préfecture » d’Okinawa. Cette ambition est contrecarrée jusqu’en 1972, date à laquelle les Etats-Unis qui occupent massivement Okinawa en transfèrent l’administration  au gouvernement japonais. Il ne sera jamais question dans ce transfert des Diaoyu. Les Etats-Unis qui se rapprochent de la Chine évitent soigneusement de favoriser des ambitions japonaises qu’ils connaissent et ne les feront jamais leurs  sachant qu’elles sont contraires aux accords de fin de guerre et tant elles  leur paraissent dérisoires au regard de leur grande politique de rapprochement avec la Chine. On en restera là et, Japon excepté, aucun pays ne conteste la souveraineté chinoise sur les Diaoyu.

 

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La période actuelle

Il est bien loin le traité de Shimonoseki, ils sont bien loin les traités inégaux qui avaient vu la Chine tomber au rang de pays dominé, en partie envahi et colonisé. Bien que les relations économiques soient très intenses, le Japon très développé mais avec des taux de croissance faibles voire nuls, dépassé par son voisin en tant que seconde puissance économique mondiale, prend ombrage de cette nouvelle situation et voit se réveiller son vieux nationalisme impérial (le Japon a encore un empereur !). Il veut oublier sa capitulation et 1945 et entreprend de remettre en cause les accords de 1945. Il le fait avec la question des Iles Kouriles qu’il veut reprendre à la Russie et avec les Diaoyu/Senkaku qu’il veut reprendre à la Chine.

Cette politique va donner lieu à un premier incident diplomatique en 2010. Des chalutiers chinois pêchant dans l’archipel sont menacés par des patrouilleurs militaires japonais. Un des chalutiers réagit vigoureusement et vient tamponner les navires de guerre japonais. Il est arraisonné et son commandant expédié au Japon. Il est prévu de le faire juger pour violation des eaux territoriales japonaises. Le gouvernement chinois proteste, les Etats-Unis ne disent rien, le Japon se trouve isolé et l’incident diplomatique qu’il a fabriqué tourne court. Le commandant du chalutier est libéré sans procès. Il  rentre en Chine comme un héros.

Pour autant le Japon ne change pas de politique et il va tenter de profiter de la nouvelle stratégie des Etats-Unis dans le Pacifique annoncée en 2012. Cette stratégie confirme la zone Pacifique comme la région clé du monde et  la Chine comme adversaire principal dans cette région. Le Japon pense donc pouvoir compter cette fois sur l’appui des Etats-Unis pour relancer son offensive sur les iles Diaoyu/Senkaku. Les manœuvres politiques débutent au printemps 2012. Elles consistent à lancer une campagne pour faire acheter les iles qui seraient propriété privée d’un citoyen japonais par le gouvernement. Il s’agirait d’une sorte de « nationalisation ».

Les discussions se poursuivent entre la municipalité de Tokyo  qui pourrait également se porter acquéreur et le gouvernement. Le 10 Juin, la veille de l’ouverture du débat parlementaire sur la question,  six membres du parlement japonais se rendent sur les iles. Le 7 Juillet le premier ministre Yoshihiko Noda confirme qu’il négocie l’achat des iles au propriétaire privé.

Le 15 Aout, 14 ressortissants chinois qui avaient débarqué sur les iles sont arrêtés par le Japon. La droite japonaise riposte en envoyant dix de ses militants ultra nationalistes sur les iles.

Le 24 Aout, Yoshihido Noda annonce que les iles sont partie intégrante du territoire japonaise. Deux jours plus tard il précise que la négociation pour le rachat de 3 des iles à leur propriétaire par le gouvernement est en cours. Enfin le 5 Septembre l’accord avec le vendeur est obtenu. Le contrat est signé le 11 Septembre.

Voici donc la crise ouverte dans toute son intensité par un face à face des deux gouvernements aux niveaux les plus élevés.

S’ouvre alors en Chine une  période d’importantes manifestations de rue. Elles ont d’autant plus de succès que la manœuvre japonaise ravive les très mauvais souvenirs de l’invasion du pays par le Japon. Commencée en 1931 par l’attaque de la Mandchourie et poursuivie en 1937 elle ne s’est achevée qu’en 1945. La guerre sino-japonaise a donc duré 14 ans, elle a fait plus de 10 millions de morts côté chinois et les pratiques de l’armée japonaise ont laissé de très mauvais souvenirs. Les manifestants s’en sont pris  violemment à de nombreux signes de la présence économique japonaise en Chine : voitures, magasins de téléphonie …Des chinois de la diaspora ont manifesté dans de nombreux pays.

 

Mais elle est devenue internationale et multiforme. En voici quelques aspects :

  • Les Etats-Unis après avoir imprudemment laissé la Japon avancer vers le conflit ne veulent pas d’une crise de grande ampleur entre leurs deux principaux créanciers. Léon Panetta, le secrétaire du Pentagone s’est rendu très récemment à Pékin  et,  d’après le communiqué officiel de la rencontre, il a  reconnu que les iles étaient chinoises.
  • La position extrêmement  prudente voire embarrassée des Etats-Unis qui voudraient bien que la crise ne s’amplifie pas  tient également au fait qu’ils ont une présence militaire très importante sur l’ile d’Okinawa – ils occupent 20 % du territoire – et que toute position trop favorable à la Chine pourrait conduire le gouvernement NODA à relayer  les revendications de  la population d’Okinawa qui manifeste sans succès depuis des décennies pour le départ des troupes US.
  • La crise a  rapproché encore plus le régime de Taiwan de la Chine Populaire. En effet taïwanais et chinois du continent considèrent que les iles sont chinoises et rejettent avec une égale vigueur le coup de force politique de Tokyo. La question de l’exercice de la souveraineté par Taipeh ou Pékin ne les divise pas et, dans l’état actuel de leurs relations, les deux Etats trouveraient la solution  à l’exploitation des ressources de la zone en matière de pêche ou d’exploitation à venir de ressources pétrolières sous-marines. Là encore l’embarras des Etats-Unis est extrême face à une Chine en voie de réunification.
  • Le président  chinois HU JINTAO et son probable successeur XI JINPING ont  réaffirmé  que la Chine ne reconnaitrait jamais la souveraineté japonaise sur les iles. En même temps le gouvernement a pris une série de décisions concrètes  manifestant un refroidissement notable des relations entre les deux pays. A quelques semaines du Congrès du Parti Communiste chinois la crise va favoriser les tenants d’une politique de fermeté vis-à-vis des Etats-Unis.
  • Sur le plan du droit international la Chine a déposé auprès de la commission spécialisée de l’ONU sur le droit de la mer un dossier montrant que les Diaoyu se situent sur le  prolongement du plateau continental chinois et qu’elles doivent donc  être considérées comme se situant dans la zone économique exclusive (ZEE) chinoise. A contrario le rattachement à l’archipel japonais d’Okinawa n’est pas fondé puisque une fosse marine de 2000 m sépare l’archipel des Diaoyu de celui d’Okinawa et de la ZEE japonaise.

Petites iles, grands effets !

 

   

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