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6 avril 2011 3 06 /04 /avril /2011 22:13

 

Daniel Guérin et Frantz Fanon

 Le communiste  libertaire Daniel Guérin  a consacré à la guerre d’Algérie un livre  « Quand l’Algérie s’insurgeait - 1954-1962 » (La pensée sauvage 1979) où il mêle à un récit assez complet des évènements ses souvenirs personnels puisqu’il a compté au nombre très réduit des intellectuels français  qui ont pris position  contre la guerre coloniale et ses horreurs et ont agi modestement, vu leur extrême isolement dans la gauche française, en faveur de l’indépendance algérienne. Leur action ne pouvait en effet être que modeste puisque la SFIO au pouvoir avait pris le parti de la répression brutale et que le PCF n’a pris position pour l’indépendance que dans les deux dernières années de la guerre après avoir soutenu la politique répressive des gouvernements précédents.

Daniel Guérin a été un acteur important de cette toute petite minorité qui vu l’aura politique des ses membres à commencer par celle de Sartre se permettait de s’adresser publiquement aux dirigeants du pays qui ne les réprimèrent guère et pouvait à l’occasion peser dans le débat au moins du côté de la « métropole ». Son témoignage est un document sur la guerre d’Algérie vue depuis la dite métropole. Il l’est d’autant plus que Daniel Guérin a bien connu  Messali Hadj, le leader du MNA, et que dans la lutte très violente entre le FLN et le MNA pour la conduite de la guerre de libération qui dura jusqu’à la fin de 1957 et où inévitablement la puissance coloniale intervint  pour diviser, ses sympathies allaient très clairement au MNA et en vérité plus à Messali Hadj qu’à son mouvement lui-même dont il était coupé, la France l’ayant assigné à résidence dés le début de la guerre.


Il n’est donc pas surprenant que Daniel Guérin ne porte pas une grande estime à Frantz Fanon et ne commence à lui  consacrer qu’une phrase  assassine dans le chapitre « l’affaire Bellounis » du nom du dirigeant du MNA qui a organisé un maquis du MNA en Kabylie et à qui l’armée française va fournir des armes pour lutter contre le FLN. Nous sommes en Mai 1957 et la Willaya  3 du FLN  va attaquer les zones où est installé le  maquis de Bellounis. Fanon est à Tunis et en tant qu’éditorialiste d’El Moudjahid il soutient l’action de la Willaya 3 et en particulier l’attaque très dure du douar de Beni Illemane favorable à Bellounis. Commentaire de Daniel Guérin : « Aveuglé par le fanatisme,  Frantz Fanon, de Tunis,  attribue ce bain de sang à l’armée colonialiste »


Il consacre plus loin à Frantz Fanon un  bref chapitre reproduit ci-après  intitulé « Un antillais au service du FLN ». Ce titre même aurait certainement déplu à Fanon qui se considérait engagé aux côtés du peuple algérien et dont le souci constant était de surmonter les barrières raciales et de rassembler tous les colonisés dans la même lutte. Désigner Fanon comme « un antillais » laisse sous-entendre une réserve sur l’incongruité de son engagement même réserve que celle qui sera formulée par l’intellectuel  tunisien ALBERT MEMMI qui conseillera à Fanon de s’occuper de la décolonisation des Antilles,  en bref de rester chez lui. A la fin du chapitre Daniel Guérin reprend encore le terme de « fanatiquement »  déjà utilisé dans le chapitre sur l’affaire Bellounis.


Ceci démontre combien la très faible gauche métropolitaine anticoloniale a pu sembler tiède, prudente et inopérante à Fanon dont on remarquera qu’il n’a pas le langage d’un fanatique lorsqu’il adresse à Daniel Guérin la lettre dont il est question dans le chapitre ci-après (paragraphe surligné en jaune).


Ce que la suite des évènements va démontrer, l’indépendance obtenue et le nouveau régime algérien mis en place,  c’est au contraire l’extrême lucidité de FANON  - pourtant mort en 1961, six mois avant l’indépendance - sur la transformation à venir du groupe dirigeant en bourgeoise nationale matériellement et idéologiquement dépendante d’un système colonial « modernisé ».


Sans le vouloir et sans le citer Daniel Guérin donne sur ce point décisif raison à Frantz Fanon lorsque dans un des  derniers chapitres de son livre « De Charonne à l’Indépendance » il cite une phrase prononcée dix ans après les accords d’Evian par  Jean de Broglie , un des négociateurs :  « A Evian , nous ne pensions pas que l’Algérie pouvait devenir un pays socialiste , nous avions (…)en face de nous (…) des bourgeois libéraux. »


Le « fanatique » avait donc  vu juste !


 

UN ANTILLAIS AU SERVICE DU F.L.N.

Je dois ouvrir ici une parenthèse. J'ai, désertant de façon quelque peu coupable la lutte contre la guerre d'Algérie, entrepris, de février à avril 1955, un voyage d'étude aux diverses Antilles, à la suite duquel je publie un livre, Les Antilles décolonisées.

A Trinidad, j'ai noué des relations avec un brillant et érudit spécialiste du monde antillais, auteur de nombreux travaux historiques sur les Caraïbes, Eric Williams. Le futur premier ministre de l'île occupe alors des fonctions à une Commission caraïbe, organisme international institué par les puissances qui possèdent ou contrôlent les îles antillaises. Eric Williams m'aide dans l'élaboration de mon enquête, puis de mon livre. Aussi est-ce pour moi un plaisir de l'accueillir à Paris lorsqu'il Y vient, le 27 novembre 1955. Pour l'entendre, nous avons réuni, dans une salle des Sociétés Savantes, un certain nombre de Martiniquais, de Guadeloupéens, de Haïtiens, ainsi que l'Angolais de couleur Mario de Andrade en même temps que le poète et député de la Martinique, Aimé Césaire.

A ce colloque nous n'avons pas manqué d'inviter l'écrivain martiniquais, Frantz Fanon, auteur de Peau noire, Masques blancs. Il me répond de Blida (Algérie), où il anime un Centre psychothérapique, qu'il regrette de ne pouvoir être parmi nous ce soir-là: d'abord parce que l'Algérie est « très loin », ensuite parce qu'il doit prendre la parole le lendemain « au cours d'un débat sur la peur en Algérie ». Et il ajoute, sarcastiquement: « Très actuel, ce problème». Il souhaite que notre débat soit fructueux.

Mes relations avec Fanon seront renouées par la suite: il m'adressera le 25 février 1956, alors qu'il sera encore à Blida et, tout en me priant de ne pas révéler son nom, un pressant cri d'alarme sur le cours de plus en plus dramatique que va emprunter la guerre d'Algérie: « Les jours qui viennent seront épouvantables pour ce pays. Civils européens et civils musulmans vont effectivement prendre les armes. Et le flot de sang que l'on ne veut pas voir s'étendra sur l'Algérie. ». France-Observateur, à qui je communiquerai cette lettre, ne croira pas devoir la publier.

Je reverrai Fanon encore une fois, de passage à Paris, à la fin de janvier 1957, traqué pour l'assistance médicale et autre que son établissement hospitalier aura fournie clandestinement au F.L.N. Peut-être aussi pour avoir caché dans ses services comme à son propre domicile de hauts responsables du Front tels qu'Abane Ramdane et Benyoussef Benkhedda. Il se dévouera corps et âme, je crois même que l'on peut écrire : fanatiquement, à la cause avec laquelle il se sera identifié. J'aurai toutefois quelque peine à le suivre, lorsque, au cours de notre entretien, il vouera Messali aux flammes de l'enfer ...

 

 

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