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17 février 2011 4 17 /02 /février /2011 10:45

Les liens étroits entre le capitalisme étasunien et le III° Reich sont connus . Les plus grandes entreprises industrielles étasuniennes installées en Allemagne : Ford, IBM, Coca-Cola...., y restèrent aprés la prise du pouvoir par Hitler et contribuèrent à la production de  la machine de guerre nazie.

Mais le texte de Domenico Losurdo qui suit met l'accent sur une affinité largement passée sous silence aprés 1945 : l'affinité raciste.


 

 

État racial et eugéniste
aux USA et dans le Troisième Reich
 


de Domenico Losurdo. 

Article tiré du site de la Fondation Nino Pasti.


Elle serait bien pauvre une définition du Troisième Reich qui se limiterait à mettre en évidence son caractère totalitaire, en renvoyant en particulier au phénomène de la dictature du parti unique. Comme  leaders d'une dictature à parti unique, il n'y a pas difficulté à regrouper  Hitler avec Staline, Mao, Deng, Ho Chi Minh, Nasser, Atatürk, Tito, Franco etc., mais cet exercice scolaire est bien en deçà d’une analyse historique concrète. Si on se préoccupe même de distinguer l’« autoritaire» Mussolini dont le  pouvoir était  limité par la présence du Vatican et de l'Église, des « totalitaires » Staline et Hitler, on n’a pas beaucoup avancé. Dans ce cas, plus qu'à un parcours réel, nous assistons à un glissement : de l'idéologie on  est passé comme par inadvertance  à un domaine entièrement différent, à une réalité et à des données factuelles  indépendantes et préexistantes par rapport aux choix idéologiques et politiques du fascisme.

En ce qui concerne le Troisième Reich, il est bien difficile de dire quelque chose de déterminé et de concret sur lui sans faire référence à ses  programmes raciaux et eugénistes. Et ils nous mènent dans une direction bien différente de celle suggérée par la catégorie de totalitarisme.

Tout de suite après la conquête du pouvoir, Hitler se  préoccupe de distinguer nettement, même sur le plan juridique, la position des ariens de celle des juifs ainsi que de celle des rares  métis vivants en Allemagne (à l’issue de la première guerre mondiale, des  troupes de couleur de l'armée française avaient participé à l'occupation du pays). Aussi l’élément central du programme nazi est-il la construction d'un État racial.  Quels étaient alors à cette période, les modèles possibles d'État racial ? Plus encore que  sur l’Afrique du sud, la pensée se porte en premier lieu sur le Sud des USA. Par ailleurs en 1937 encore et d’une façon explicite Rosenberg se rappelle certes de l'Afrique du sud : il est bon que demeure solidement « dans une  main nordique » et blanche (grâce  aux opportunes `lois' idoines), non seulement les  « Indiens » mais aussi les « noirs, les mulâtres et les juifs », et que se  constitue un « solide bastion » contre le danger représenté par le  « réveil noir ».

Mais le point de référence principal est constitué par les Etats Unis, ce « splendide pays du futur » qui a eu le mérite de formuler l’heureuse « nouvelle idée d'un État racial »  idée que maintenant il s’agit de mettre en pratique, « avec une force juvénile » au moyen de l’expulsion et de la déportation « des nègres et des  jaunes ». Il suffit de jeter un regard sur la législation de Nuremberg pour se rendre compte des analogies avec la situation en acte au-delà de l'Atlantique : évidemment, en Allemagne ce sont en premier lieu les allemands d'origine juive qui occupent  la place des afro-américains. « La question nègre » - écrit Rosenberg en 1937 – « est aux  Usa au centre de toutes les questions décisives » et une fois que l'absurde principe de l'égalité a été   supprimé  pour les noirs, on ne voit pas pourquoi  on ne devrait  pas en  tirer aussi « les nécessaires conséquences pour les jaunes et les juifs. »

Même en ce qui concerne le projet de construction d'un empire continental allemand, auquel il est très attaché, Hitler a bien présent à l’esprit le modèle des Usa, dont il célèbre « la  force intérieure inouïe »: l'Allemagne est appelée à suivre cet exemple, en s'étendant en Europe orientale comme dans une sorte Faire West et en traitant les « indigènes » comme des peaux rouges


   Nous arrivons aux mêmes conclusions si nous tournons le regard sur l'eugénisme. La dette que le Troisième Reich contracte dans les comparaisons avec les  Usa où la nouvelle « science » inventée dans la seconde moitié du dix neuvième siècle par Francis Galton (un cousin de Darwin), connaît une grande fortune est maintenant connue.

Bien avant l'arrivée d’Hitler au pouvoir, à la veille de l'éclatement de la première guerre mondiale parait à Munich  un livre que, déjà dans son  titre, montre du doigt les Etats Unis comme modèle d’ « hygiène raciale.» L'auteur, vice-consul de l'Empire austro-hongrois à Chicago, célèbre les Usa pour la « lucidité » et la « pure raison pratique » dont ils donnent la preuve en affrontant, et avec l’énergie nécessaire, un problème aussi important et pourtant aussi fréquemment mis de côté : violer les lois qui défendent les rapports sexuels et matrimoniaux mixtes peut valoir jusqu’à 10 ans de réclusion et même à la condamnation outre les protagonistes, de leurs complices.  Encore après la conquête du pouvoir par le nazisme, des idéologues et des « scientifiques » de la race continuent à réaffirmer :

« Même l'Allemagne a beaucoup à apprendre des mesures des nord-américains : ils savent faire. » Il faut  ajouter que nous ne sommes pas en présence d'un rapport à sens unique. Après l'arrivée d’Hitler au pouvoir, ce  sont les disciples les plus radicaux du mouvement eugéniste américain qui considèrent le Troisième Reich comme un modèle, et où, à de nombreuses reprises,  ils effectuent  des voyages d’étude et de pèlerinage idéologique.

Une question s'impose : pourquoi pour définir le régime nazi le recours à la dictature du parti unique devrait être plus caractérisant que l'idéologie et la pratique raciale et l'eugénisme ? C’est  vraiment de ce  domaine que découlent les catégories centrales et les mots-clés du discours nazi. Nous l'avons vu pour Rassenhygiene (Ndt : hygiène raciale), qui est au fond la traduction allemande de eugénisme, la nouvelle science inventée en Angleterre et portée en  triomphe au-delà de l'Atlantique. Mais il y a des exemples encore plus sensationnels. Rosenberg exprime son admiration pour l'auteur américain Lothrop Stoddard, auquel revient le mérite pour avoir forgé le  premier le terme Untermensch, que déjà en 1925 il donne  comme sous-titre de la traduction allemande d'un livre paru à New York trois ans plus tôt. En ce qui concerne le sens  du terme qu’il a forgé, Stoddard précise  qu'il indique la masse de « sauvages et semi-sauvages » extérieurs ou intérieurs aux métropoles capitalistes, de toute façon « incapables de civilisation et leurs  ennemis incorrigibles » avec lesquels il faut procéder à une règlement de comptes. Aux  Usa comme dans le monde entier, il est nécessaire de défendre la « suprématie blanche » contre « la marée montante des peuples de couleur » et celui qui les excite c’est le bolchevisme, « le renégat, le traître à l'intérieur de notre camp » que, avec son insidieuse propagande, au-delà des colonies, atteint  « les régions noires des Etats Unis elles  mêmes. »

On comprend bien l'extraordinaire fortune de ces thèses. Félicité par deux présidents des Etats unis (Harding et Hoover), avant même de l’être par Rosenberg, l'auteur américain est ensuite reçu avec tous les honneurs à Berlin, où il rencontre non seulement les dirigeants les  plus illustres de l'eugénisme nazi mais même les plus hauts hiérarques du régime  y compris Adolf Hitler, maintenant lancé dans sa campagne de décimation et d'assujettissement des Untermenschen.

Il convient encore  de concentrer l'attention sur un autre terme. Nous avons vu Hitler regarder comme un modèle l'expansion blanche dans le Far West. Sitôt après l'avoir envahie, Hitler procède au démembrement de la Pologne : une partie est directement incorporée dans le Grand Reich (et d’où les polonais sont expulsés) ; le reste constitue le « Gouvernement  général » où – comme le déclare le gouverneur général Hans Frank - les polonais vivent comme dans  « une sorte de réserve » (ils sont « soumis à la juridiction allemande » sans être « citoyens allemands »). Le modèle américain est même ici suivi d’une façon scolaire. Même dans sa phase initiale, le Troisième Reich se propose d'instituer même un Judenreservat, un « réserve pour les juifs » à l’image encore une fois de celles dans lesquelles  ils avaient enfermés  les peaux rouges. Même en ce qui concerne l'expression de  « solution finale » nous la voyons émerger d'abord  aux Usa avant l’Allemagne et appliquée  à la  « question nègre » plutôt qu’à la « question juive ».

 


Pas plus qu’il n'est pas stupéfiant que le « totalitarisme » ait trouvé son expression plus concentrée dans les pays au centre de la Seconde guerre des Trente Ans, il n'est stupéfiant que la tentative nazie de construire un État racial ait trouvé des motifs d'inspiration, des catégories et des mots-clés dans  l'expérience historique plus riche qu’elle avait devant soi, sur ce sujet, celle accumulée par les blancs américains dans leur rapport avec les peaux rouges  et les noirs.

Évidemment, il ne faut pas  perdre de vue toutes les autres différences, en termes de gouvernement des lois (ndt : l’expression « Etat de droit » parait la plus proche de l’expression employée par l’auteur), de limitation du pouvoir d'état (en ce qui concerne la communauté blanche), etc. Reste le fait qui le Troisième Reich se présente comme la tentative, portée en avant dans les conditions de la guerre totale et de la guerre civile internationale, de réaliser un régime de white supremacy à l’échelle planétaire et sous hégémonie allemande, en ayant  recours à des mesures eugénistes, politico-sociales et militaires.

Constituant le cœur du nazisme est l'idée de Herrenvolk, qui renvoie à la théorie et à la pratique raciale du sud des Etats Unis et, plus généralement, à la tradition coloniale de l'Occident ; et cette idée est la cible principale de la révolution d'Octobre, qui n'appelle pas par hasard  les « esclaves des colonies » à briser leurs chaînes.

 

La théorie habituelle du totalitarisme concentre l'attention exclusivement sur les méthodes semblables attribuées aux deux antagonistes, en les faisant en plus descendre d’une façon univoque d’une présumée affinité idéologique, sans quelque référence que ce soit à la situation objective et au contexte géopolitique.

 

Domenico Losurdo

(In «Pour  une critique de la  catégorie de totalitarisme», revue "Hermeneutica", 2002 paragraphe 7)

Article en reproduction libre sur le sitehttp://www.kelebekler.com

Traduction Comaguer

 

 

 

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