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19 octobre 2018 5 19 /10 /octobre /2018 10:10

Bulletin n° 378- semaine 42 - 2018

Voyage initiatique dans la tribu des SMART

Chacun peut découvrir son existence dans diverses publications classiques ou sur l’Internet qui émanent soit de collectivités territoriales, soit d’entreprises publiques (de moins en moins nombreuses) ou privées. SMART et le nom générique des territoires et activités de la tribu. La tribu organise également des portes ouvertes couteuses bien que gratuites (qui finance ?). Elle offre ainsi l’occasion à l’observateur attentif d’en dessiner la cartographie et d’en apprendre des rudiments de langage.

Parlez vous le SMART ?

Du Smartphone à la SMARTCITY en passant par le SMARTPORT les SMART fleurissent dans la langue de la COM. Il ne semble pas que SMART soit une marque déposée, protégée par l’INPI ou ses équivalents internationaux ou obéissant à quelque norme  ISO internationale non plus que d’un label attribué à des franchisés.

Il s’agit donc d’un signe auto-attribué et autoproclamé  de distinction au sens où l’entendait Bourdieu. Ceux qui l’utilisent en France le traduisent volontiers par INTELLIGENT. Voire.

SMART est à l’origine un adjectif anglais qui offre un très large spectre de sens autour d’une image centrale d’élégance et de brio mais qui veut aussi dire habile  voire, extrémité noire du spectre,  roublard ou retors. SMART présente bien, est brillant en société.

Qui veut traduire INTELLIGENT en anglais aura le choix entre intelligent, bright, clever, brainly mais devra éviter SMART, il convient de préférer le fond à l’apparence.

Une fois arrivé sur le territoire des SMART qui ouvrent volontiers leurs portes aux curieux et déjà alerté par ce premier détournement de sens on se met à l’écoute de ses habitants. A l’intérieur d’une syntaxe qui demeure française se niche un lexique SMART, sorte d’uniforme langagier qui distingue les CITIZEN SMART (clin d’œil à Orson Welles) des autres. Ce lexique regroupe une série de substantifs et de qualificatifs pour partie en langue anglaise pour partie en langue française mais en les détournant de leur signification courante.

Quelques mots-clés :

START UP ces entreprises nouvelles conformément au sens courant en anglais sont plutôt émergentes au sens boursier du terme constituent autant de villages SMART et mériterait s’il n’était phonétiquement trop redondant le titre de SMART-UP. Remarquez au passage la puissance phonétique des deux mono syllabes cousins SMART et START bien adaptés au prêche. Mais attention toutes les entreprises nouvelles ne sont pas des START UP, le jeune couple qui dans votre quartier crée une SARL pour ouvrir une boutique de fleuriste n’est pas des leurs  à moins de mettre sur le marché des bouquets artificiels fabriqués avec une imprimante 3D et livrés par un drone.

            INCUBATEUR : Les START UP peuvent naitre dans de maternités SMART spéciales nommées incubateurs ou bien y être accueillies et choyées dans leur plus jeune âge. Il est cocasse de constater  que l’incubation terme médical attribué à la période s’écoulant entre la contamination et la déclaration de la maladie est ici vue très positivement pour désigner des naissances incertaines (tout nouveau né est fragile) mais prometteuses du point de vue de la création d’une nouvelle source de profit. Le profit serait-il une maladie ? Etrange renversement de sens à moins que le spectre de la baisse tendancielle ne hante les nuits des SMARTIENS.

VALEUR : les CITIZEN SMART n’entretiennent pas la confusion si fréquente chez les politiques : « nos valeurs » « les valeurs démocratiques »  « les valeurs européennes » etc. Ce mot, blason des classes dirigeantes, mis  à toutes les sauces et dans lequel elles drapent un port qui se veut césarien. Non Il s’agit bien pour ces entreprises capitalistes adolescentes de la valeur boursière ou de la valeur ajoutée, assiette de l’impôt. Créer de  la valeur c’est gagner de l’argent en vendant un nouveau produit .L’avantage du caractère apparemment impersonnel de l’expression est de laisser croire qu’il s’agit d’ajouter à la prospérité collective alors qu’il s’agit au contraire d’une « charité » très bien ordonnée…

CONNECTIVITE : Que ce soit via internet, la 2, 3, 4 ou 5G, la fibre optique les CITIZEN SMART sont hyper-connectés avec ce qu’il faut de cryptage et de protection des données (pour éviter tout « détournement » de « valeur » (voir plus haut)

ECOSYSTEME : Pour les CITIZEN SMART un écosystème est une ensemble de partenaires : clients, fournisseurs banquiers, chambres de commerce, consultants,  chercheurs, organismes de recherche développement, distributeurs publics de subventions comme les collectivités territoriales, fondations, établissements publics, bref tout ce qui va faciliter la « création de valeur » en mettant des moyens matériels ou financiers sur la table.

Curieux glissement sémantique : ces écosystèmes sont des réseaux de  groupes et d’institutions humaines SMART COMPATIBLES et SMART BIENVEILLANTS  sans rapport avec la biosphère mais installés dans un espace géographique particulier qui permet malgré les immenses capacités de connectivité mises en œuvre par les groupes SMART la rencontre physique des leaders SMART. Dans les graphiques illustrant les réseaux ceux-ci sont  installés dans les HUBS, en anglais moyeu de la roue, en SMART nœud principal du réseau avec accès direct à tous les membres. Dans les écosystèmes SMART la biodiversité est pauvre et l’espèce des SMART a tendance à ne pas se préoccuper des autres espèces vivant sur le même territoire et à ne pas se préoccuper de l’éventuelle disparition de certaines d’entre elles : ouvriers, artisans, retraités, sdf. En fait les CITIZEN SMART chassent en meute mais ce sont des loups déguisés en moutons.

DISRUPTIF : simple francisation de l’adjectif anglais Disruptive il était jusqu’à présent peu utilisé soit par les physiciens pour qualifier des phénomènes consécutifs à un court circuit électrique soit métaphoriquement voir citation de Bergson « Que l'instinct primitif subsiste, qu'il exerce une action disruptive, cela n'est pas douteux. On n'a qu'à le laisser faire, et la construction politique s'écroule (Bergson, Deux sources, 1932, p. 294). » Le Littré ne lui consacre que trois lignes. Les CITIZEN SMART s’en sont récemment emparés. L’icône de la disruption est Steve Jobs le fondateur d’Apple qui crée une disruption dans le marché des ordinateurs et des téléphones portables. L’exemple est éclairant : ce qui est en jeu c’est la capture d’une fraction d’un marché en expansion rapide. Alors que tous les autres fabricants se battent à coup de rabais pour la vente de produits techniquement analogues, la pomme se fabrique grâce à une innovation technologique brevetée une citadelle commerciale. Sans le droit des brevets  droit typiquement capitaliste  puisque congénital à la propriété privée des moyens de production, la citadelle tomberait. Le disruptif n’est pas un révolutionnaire et reste dans les limites acceptables de l’économie oligopolistique.

BENCHMARKING : Quand un groupe de la tribu  SMART nourrit un projet « créateur de valeur » elle n’oublie pas qu’elle évolue dans un monde concurrentiel. Il va donc comparer son projet à d’autres du même type pour s’assurer de sa viabilité capitaliste.  Cela s’appelle chez eux le Benchmarking. Quand vous allez au marché et que vous compares le prix des pommes sur les différents étals vous pratiquez le Benchmarking sans le savoir. Bien sur vous pouvez affiner vos critères pour la comparaison : variétés pour croquer, pour  la compote, pour la tarte tatin, pour les pommes au four, bio ou pas, d’origine régionale ou lointaine. Mais vous êtes toujours dans le benchmarking.

La Doctrine SMART

Une fois éclairé sur ces quelques exemples le langage de la liturgie SMART, la question se pose inévitablement de découvrir la doctrine sous jacente, le ciment idéologique de la tribu. Elle existe et dans les rassemblements publics que les SMART organisent il y a toujours un grand prêtre pour la faire partager, pour rappeler ce qu’en économie on appelle les fondamentaux. Là, nulle casuistique, nulle subtilité byzantine. Lisez plutôt (phrase notée à l’occasion d’un évènement SMART public) : « le XX° siècle a été celui des Etats-Nations, le XXI° siècle est celui des métropoles connectées. » Vous qui vous préoccupez de la fracture numérique, des départements où il n’y a plus d’hôpitaux, des villes minières mourantes, vous êtes des attardés déposés mal en point sur la grève par le reflux de la vague du XX° siècle et de ses Etats-providence.

Le XXI° siècle est pour les CITIZEN SMART celui des métropoles interconnectées au reste du monde (aéroports, TGV, câbles, fibre optique, Wifi à tous les étages comme l’eau et le gaz au siècle passé) toutes reliées entre elles mais toutes concurrentes pour le plus grand bien du capital monopoliste transnational et de ses bourgeoisies  SMART  dopées aux START- UPS. Un seul Etat s’est vu qualifier de START UP NATION  (voir le livre de Dans Senor et Saul Singer publié en 2009 qui porte ce titre) c’est Israël. Les palestiniens et tous ceux qui les soutiennent apprécieront. Le macronisme s’inspire évidemment mais avec dix ans de retard de cette idéologie étique (laissons l’éthique à Paul Ricœur).  Oublions ces Etats qui s’efforcent encore tant bien que mal, face à un mécontentement sensible, de maintenir une certaine égalité entre les citoyens pour l’accès aux services collectifs de base. Dissolvons ces structures archaïques dans le grand bain  acide du capital mondialisé et connecté.

Dans cette démarche patente l’enrôlement des collectivités publiques locales est un impératif. Il faut leur faire oublier la pingrerie orchestrée de leur Etat central (lui-même encagé volontaire par les traités européens) et  laisser miroiter des trésors d’investissement et de financement. Le  partenariat public privé,  le fameux PPP, est l’outil privilégié de cette soumission. Le narcissisme de l’élu local est satisfait, il va couper des rubans où le tricolore cache de moins en moins le logo des sponsors, le constructeur partenaire ne prend aucun risque,  la banque s’engraisse, le contribuable, grisé d’inaugurations,  paiera cher l’addition, beaucoup plus tard.

***

Au sortir de cette brève visite dans cet étrange village revient nécessairement à l’esprit le très grand travail conceptuel de Samir Amin sur la relation centre-périphérie. Cette relation qu’il a abondamment illustrée en examinant le rapport Centre capitaliste mondialisant (Etats-Unis, Europe occidentale, Japon) et périphérie néo colonisée (aujourd’hui partiellement en voie d’émancipation) est à l’œuvre aujourd’hui à l’intérieur même des pays développés et dans nos villes. Il y a en France un centre (Paris) et les quelques relais métropolitains qu’il a choisis et des périphéries (territoires ruraux, petites villes, départements désindustrialisés et désertifiés) et  dans chaque grande ville ou métropole il y a un « CENTRE » connecté – pas nécessairement le centre historique  ils peuvent préférer,  grâce à des plans locaux d’urbanisme habilement susurrés à l’oreille des « décideurs » coloniser des secteurs où le foncier est moins cher - où les CITZEN SMART vont se regrouper et des périphéries où s’exerce depuis des décennies avec peine et sans grande réussite  la « politique de la ville », pauvre calmant déversé sur des plaies profondes.

 

 

 

 

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