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29 octobre 2017 7 29 /10 /octobre /2017 14:25

BRÈVE HISTOIRE DE LOTAN

DE 1991 À NOS JOURS

(2)

Manlio Dinucci


LINTERVENTION OTAN DANS LA CRISE DES BALKANS

 

Le « nouveau concept stratégique » de lOtan se trouve mis en pratique dans les Balkans, où la crise de la Fédération Yougoslave, due aux oppositions entre les groupes de pouvoir et aux poussées centrifuges des républiques, a atteint le point de rupture.

  En novembre 1990, le Congrès des Etats-Unis approuve le financement direct de toutes les nouvelles formations « démocratiques » de la Yougoslavie, encourageant ainsi les tendances sécessionnistes. En décembre, le parlement de la République croate, contrôlé par le parti de Franjo Tudjman, établit une nouvelle constitution par laquelle la Croatie est « patrie des Croates » (et non plus des Croates et des Serbes, peuples constituants de la république) et est souveraine sur son territoire. Six mois plus tard, en juin 1991, outre la Croatie, cest la Slovénie qui proclame sa propre indépendance. Immédiatement après, éclatent des affrontements entre larmée fédérale et les indépendantistes. En octobre, en Croatie, le gouvernement Tudjman expulse plus de 25 mille Serbes de la Slavonie, tandis que ses milices occupent Vukovar. Larmée fédérale répond, en bombardant et occupant la ville. La guerre civile commence à s’étendre, mais pourrait encore être arrêtée.

  La voie qui vient d’être prise est au contraire diamétralement opposée : lAllemagne, engagée à étendre son influence économique et politique dans la région des Balkans, en décembre 1991 reconnaît unilatéralement Croatie et Slovénie comme états indépendants. Conséquence : le jour suivant les Serbes de Croatie proclament à leur tour lautodétermination, en constituant la République serbe de la Krajina. En janvier 1992 lEurope des douze reconnaît aussi, outre la Croatie, la Slovénie. Dès lors senflamme aussi la Bosnie-Herzégovine qui, à petite échelle, représente la gamme complète des nœuds ethniques et religieux de la Fédération Yougoslave.

   Les casques bleus de lOnu, envoyés en Bosnie comme force dinterposition entre les factions en lutte, vont être volontairement laissés en nombre insuffisant, sans moyens adaptés et sans directives précises, finissant par devenir otages au milieu des combats. Tout concourt à démontrer la « faillite de lOnu » et la nécessité que ce soit lOtan qui prenne en main la situation. En juillet 1992 lOtan lance la première opération de « réponse à la crise », pour imposer lembargo à la Yougoslavie.

  En février 1994, des avions Otan abattent des avions serbo-bosniaques qui violent lespace aérien interdit sur la Bosnie. Cest la première action de guerre depuis la fondation de lAlliance. Avec elle lOtan viole larticle 5 de sa propre charte constitutive, puisque laction guerrière nest pas motivée par lattaque dun membre de lAlliance et est effectuée en dehors de son aire géographique.

 

 

LA GUERRE CONTRE LA YOUGOSLAVIE

 

Lincendie ayant été éteint en Bosnie (où le feu couve sous la cendre de la division en états ethniques), les pompiers de lOtan courent jeter de lessence sur le foyer du Kosovo, où depuis des années est en cours une revendication dindépendance par la majorité albanaise. A travers des canaux souterrains en grande partie gérés par la Cia, un fleuve darmes et de financements, entre fin 1998 et début 1999, va alimenter lUck (Armée de libération du Kosovo), bras armé du mouvement séparatiste kosovar-albanais. Des agents de la Cia déclareront ensuite être entrés au Kosovo en 1998 et 1999, en habits dobservateurs de lOSCE chargés de vérifier le « cessez-le-feu », fournissant à lUck des manuels étasuniens dentraînement militaire et des téléphones satellitaires, afin que les commandants de la guérilla puissent être en contact avec lOtan et Washington. LUck peut ainsi déclencher une offensive contre les troupes fédérales et les civils serbes, avec des centaines dattentats et denlèvements. Alors que les affrontements entre les forces yougoslaves et celles de lUck provoquent des victimes des deux côtés, une puissante campagne politico-médiatique prépare lopinion publique internationale à lintervention de lOtan, présentée comme unique façon darrêter la « purification ethnique » serbe au Kosovo. La cible prioritaire est le président de la Yougoslavie, Slobodan Milosevic, accusé de « crimes contre lhumanité » pour les opérations de « purification ethnique ».

    La guerre, nommée «Opération force alliée », commence le 24 mars 1999. Pendant que les avions des Etats-Unis et dautres pays de lOtan larguent les premières bombes sur la Serbie et le Kosovo, le président démocrate Clinton annonce : « A la fin du XXème siècle, après deux guerres mondiales et une guerre froide, nous et nos alliés avons la possibilité de laisser à nos enfants une Europe libre, pacifique et stable ». Dans la guerre, le rôle de lItalie va être déterminant : le gouvernement DAlema met le territoire italien, en particulier les aéroports, à disposition totale des forces armées des Etats-Unis et dautres pays, pour opérer ce que le président du Conseil définit comme « le droit dingérence humanitaire ».

  Pendant 78 jours, décollant surtout des bases italiennes, 1100 avions effectuent 38000 sorties, larguant 23000 bombes et missiles. 75% des avions et 90% des bombes et missiles sont fournis par les Etats-Unis.  Sont aussi étasuniens le réseau de communication, le commandement, le contrôle et le renseignement à travers lesquels sont conduites les opérations : « Sur 2000 objectifs traités en Serbie par les avions de lOtan -documente ensuite le Pentagone- 1999 ont été choisis par le renseignement étasunien et un seulement par les Européens ».

  Systématiquement, les bombardements démantèlent les structures et infrastructures de la Serbie, provoquant des victimes surtout parmi les civils. Les dommages qui en dérivent pour la santé et lenvironnement sont incalculables. De la raffinerie de Pancevo, notamment, s’échappent, à cause des bombardements, des milliers de tonnes de substance chimiques hautement toxiques (dont dioxine et mercure). Dautres dégâts sont provoqués par lemploi massif par lOtan, en Serbie et Kosovo, de projectiles à uranium appauvri, déjà utilisés dans la guerre du Golfe.

   Participent aussi aux bombardements 54 avions italiens, qui accomplissent 1378 sorties, attaquant les objectifs indiqués par le commandement étasunien. « Par le nombre davions nous navons été seconds que par rapport aux USA. LItalie est un grand pays et on ne doit pas s’étonner de lengagement démontré dans cette guerre », déclare le président du Conseil DAlema pendant sa visite le 10 juin 1999 à la base dAmendola, en soulignant que, pour les pilotes qui y ont participé, cela a été «une grande expérience humaine et professionnelle ».

   Le 10 juin 1999, les troupes de la Fédération yougoslave commencent à se retirer du Kosovo et lOtan met fin aux bombardements. La résolution 1244 du Conseil de sécurité de lOnu indique que la présence internationale doit avoir une « participation substantielle de lOtan » et être déployée « sous contrôle et commandement unifiés ». A qui revient le commandement ? Le président Clinton lexplique en soulignant que laccord sur le Kosovo prévoit « le déploiement dune force internationale de sécurité avec lOtan comme noyau, ce qui signifie une chaîne de commandement unifiée de lOtan ». « Aujourdhui lOtan affronte sa nouvelle mission : celle de gouverner », commente le Washington Post.

   La guerre finie, les Etats-Unis envoient au Kosovo plus de 60 agents du FBI, mais on ne trouvera pas de traces de massacres pouvant justifier laccusation, faite contre les Serbes, d’ « épuration ethnique ». Slobodan Milosevic, condamné à 40 années de réclusion par la Cour Pénale Internationale pour lex Yougoslavie, meurt en prison après cinq années de détention. La même cour le disculpe, en 2016, de laccusation de « purification ethnique ».

    Le Kosovo, où les Etats-Unis installent une grande base militaire (Camp Bondsteel), devient une sorte de protectorat de lOtan. En même temps, sous la couverture de la « Force de paix », lex Uck au pouvoir terrorise et expulse plus de 250 mille Serbes, Roms, Juifs et Albanais « collaborationnistes ». En 2008, avec lautoproclamation du Kosovo comme Etat indépendant, est accomplie la démolition de la Fédération Yougoslave.

 

(2. A suivre)

BRÈVE HISTOIRE DE LOTAN

DE 1991 À NOS JOURS

(3)

Manlio Dinucci

 

LE CONTOURNEMENT DE LARTICLE 5 ET LA CONFIRMATION DU LEADERSHIP USA

 

Alors quest en cours la guerre contre la Yougoslavie, est convoqué à Washington, les 23-25 avril 1999, le sommet qui officialise la transformation de lOtan en « une nouvelle Alliance plus grande, plus flexible, capable dentreprendre de nouvelles missions, y compris les opérations de réponse aux crises ».

   Dune alliance qui, sur la base de larticle 5 du Traité du 4 avril 1949, engage les pays membres à assister même avec la force armée le pays membre qui serait attaqué dans laire nord-atlantique, elle est transformée en alliance qui, sur la base du « nouveau concept  stratégique », engage aussi les pays membres à « conduire des opérations de riposte aux crises non prévues par larticle 5, en dehors du territoire de lAlliance ».

  Pour éviter tout équivoque, le président démocrate Clinton explique dans une conférence de presse que les alliés nord-atlantiques « réaffirment quils sont prêts à affronter des conflits régionaux au-delà du territoire de lOtan ». A la question de savoir quelle est laire géographique dans laquelle lOtan est prête à intervenir, « le Président se refuse à spécifier à quelle distance lOtan entend projeter sa propre force, en disant que ce nest pas une question de géographie ». En dautres termes, lOtan entend projeter sa propre force militaire en-dehors de ses frontières non seulement en Europe, mais aussi dans dautres régions.

   Ce qui ne change pas, dans la mutation de lOtan, est la hiérarchie à lintérieur de lAlliance. La Maison Blanche dit en toutes lettres que « nous maintiendrons en Europe environ 100 mille militaires pour contribuer à la stabilité régionale, soutenir nos liens transatlantiques vitaux et conserver le leadership des Etats-Unis dans lOtan ».
  Et c
est toujours le Président des Etats-Unis qui nomme le Commandant Suprême Allié en Europe, qui est toujours un général ou amiral étasunien, et non pas les alliés, qui se bornent à ratifier le choix. Même chose pour les autres commandements clé de lAlliance.

  

 

LA SUBORDINATION DE LUNION EUROPÉENNE À LOTAN

 

Le document qui engage les pays membres à opérer en-dehors du territoire de lAlliance, souscrit par les leaders européens le 24 avril 1999 à Washington, rappelle que lOtan « soutient pleinement le développement de lidentité européenne de la défense à lintérieur de lAlliance ». Lidée est claire : lEurope occidentale peut avoir son « identité de la défense », mais elle doit rester à lintérieur de lAlliance, cest-à-dire sous commandement USA.

   Ainsi est confirmée et consolidée la subordination de lUnion européenne à lOtan. Le Traité de Maastricht de 1992 établit, à larticle 42, que « lUnion respecte les obligations de certains Etats membres, lesquels estiment que leur défense commune se réalise par lintermédiaire de lOtan, dans le cadre du Traité de lAtlantique Nord ». Celui-ci stipule, à larticle 8, que chaque Etat membre « assume l'obligation de ne souscrire aucun engagement international en contradiction avec le Traité ».

   Et dans une confirmation ultérieure de ce quest le rapport Otan-UE, le protocole n° 10 sur la coopération instituée par larticle 42 souligne que lOtan « reste le fondement de la défense » de lUnion européenne.

 

 

LADOPTION PAR LITALIE DUN « NOUVEAU MODÈLE DE DÉFENSE » QUI VIOLE LARTICLE 11 DE SA CONSTITUTION

 

En participant avec ses bases et ses forces armées à la guerre contre la Yougoslavie, pays qui navait accompli aucune action agressive ni contre lItalie ni contre dautres membres de lOtan, et en sengageant à conduire des opérations non prévues par larticle 5 en-dehors du territoire de lAlliance, lItalie confirme avoir adopté une nouvelle politique militaire et, simultanément, une nouvelle politique étrangère. Celle-ci, en utilisant comme instrument la force militaire, viole le principe constitutionnel, affirmé par lArticle 11, que «lItalie répudie la guerre en tant quinstrument datteinte à la liberté́ des autres peuples et comme mode de solution des conflits internationaux ».

   Cest le « nouveau modèle de défense » adopté par lItalie, dans le sillage de la réorientation stratégique étasunienne, quand, avec le sixième gouvernement Andreotti, elle participe à la guerre du Golfe : les Tornado de laéronautique italienne effectuent 226 sorties pour un total de 589 heures de vol, bombardant les objectifs indiqués par le commandement étasunien. Cest la première guerre à laquelle participe la République italienne, en violant lArticle 11, un des principaux fondements de sa propre Constitution.

   Immédiatement après la guerre du Golfe, pendant le septième gouvernement Andreotti, le Ministère de la défense publie, en octobre 1991, le rapport Modèle de défense / Lignes de développement des Forces Armées dans les années 90. Le document reconfigure le positionnement géostratégique de lItalie, en la définissant comme « élément central de laire géostratégique qui s’étend de façon unitaire du Détroit de Gibraltar jusqu’à la Mer Noire, en se reliant, à travers Suez, avec la Mer Rouge, la Corne dAfrique et le Golfe Persique ». Etant donné la « significative vulnérabilité stratégique de lItalie » surtout pour lapprovisionnement pétrolifère, « les objectifs permanents de la politique de sécurité italienne se configurent dans la protection des intérêts nationaux, dans la plus vaste acception de ces termes, partout où cest nécessaire », en particulier de ces intérêts qui «ont une incidence directe sur le système économique et sur le développement du système productif, en tant que condition indispensable pour la conservation et le progrès de lactuelle organisation politique et sociale de la nation ».

   En 1993 -pendant que lItalie est en train de participer à lopération militaire lancée par les USA en Somalie, et quau gouvernement Amato succède celui de Ciampi - lEtat-major de la défense déclare qu’« il faut être prêts à se projeter à longue distance » pour défendre partout les « intérêts vitaux », afin de « garantir le progrès et le bien-être national en conservant la disponibilité des sources et voies dapprovisionnement des produits énergétiques et stratégiques ».

   En 1995, pendant le gouvernement Dini, l’état-major de la défense fait un nouveau pas en avant, en affirmant que « la fonction des forces armées transcende le strict cadre militaire pour se hausser aussi à la mesure du statut et du rôle du pays dans le contexte international ».

  En 1996, pendant le gouvernement Prodi, ce concept va être développé dans la 47ème session du Centre des hautes études de la défense. « La politique de la défense -affirme le général Angioni - devient un instrument de la politique de la sécurité et, donc, de la politique extérieure ».

    Cette politique anticonstitutionnelle, introduite par des décisions apparemment techniques, se trouve de fait institutionnalisée en passant au-dessus dun parlement qui, dans sa très grande majorité, sen désintéresse ou ne sait même pas précisément ce qui est en train dadvenir.

 

(3. A suivre)

***

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