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29 mars 2016 2 29 /03 /mars /2016 18:07

De l’enfer, il reviendra…

CHARLES BLE GOUDE ancien ministre ivoirien sous la présidence de Laurent Gbagbo est, on le sait, son compagnon de détention et de procès à la CPI. Il vient de publier aux Editions du moment un livre  « DE L’ENFER, JE REVIENDRAI ».

Ayant fui la Côte d’Ivoire après le coup d’Etat français du 11 avril 2011 il se réfugie au Ghana voisin. Dénoncé, il est trahi par le gouvernement ghanéen, enlevé par la police ivoirienne et séquestré pendant 14 mois  à Abidjan dans les locaux de la police  politique ivoirienne (DST) qu’il ne quittera qu’en mars 2014 pour être transféré dans la prison de la CPI à La Haye.  Il y fait la rencontre de « Mohamed » un djihadiste lui aussi prisonnier à la DST. Quelques jours après l’attentat de GRAND BASSAM ce récit, bref extrait d’un chapitre du livre, est éclairant.

Précisons que Blaise Campaoré, homme clé de la Françafrique, chassé de son pays et de son  pouvoir par un soulèvement populaire s’est réfugié chez son ami Alassane Ouattara qui vient de lui accorder la protection de la nationalité ivoirienne.

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Revenons à ma relation avec mon voisin djihadiste. Mauritanie, Maroc: bien qu'arabophones, ces deux pays d'où vient Mohamed sont aussi francophones. Je lance alors le sempiternel « Bonjour mon frère» à Mohamed, une expression usuelle entre détenus pour essayer de briser le mur de la méfiance. À ma grande satisfaction, il me répond avec ce que je devine être un sourire: « Bonjour Monsieur le ministre. »

Super! Il parle français, me dis-je. Avant même que je formule mon souhait d'échanger avec lui sur quelques sujets de temps à autre en profitant des moments d'inattention de nos geôliers, Mohamed s'empresse de me dire qu'il était l'homme à tout faire de Mokhtar Belmokhtar, le patron de Al-Mourabitoune, une union de factions djihadistes qui sévissaient dans le nord du Mali et auteur de plusieurs prises d'otages. Moktar Belmokhtar régnait en maître dans cette région. Durant les neuf mois que nous partageons à la DST, à travers les moyens de communication propres aux prisonniers, Mohamed m'apprend beaucoup sur bien des situations dont j'avais entendu parler de loin, ou même que j'ignorais tout simplement. Un jour que Mohamed s'arrête devant ma cellule, il me dit: « Monsieur le ministre, c'est dommage que je ne vous aie pas connu avant. J'aurais pu vous prévenir de tant de choses qui vous auraient évité bien des malheurs. » Intrigué, je lui demande: «De quoi aurais-tu pu me prévenir? »

Mohamed me raconte alors que l'attaque des 18 et 19 sep­tembre 2002 (note COMAGUER : première tentative française de renversement du président Gbagbo) qui s'est muée en rébellion s'est plus ou moins préparée sous ses yeux, du moins avec des gens qu'il connaissait bien au Burkina Faso. Et Mohamed de me demander si je connais un certain Mustapha Chafi 1. Je ne connais pas ce monsieur. Mohamed m'explique alors personne se disant proche de son entourage m'en parle ainsi directement. Mohamed poursuit pour me dire que tous, djihadistes et rebelles ivoiriens, étaient voisins à Ouaga 2000, un quartier huppé de la capitale burkinabée. C’est dans ce quartier que vivaient les chefs de la rébellion ivoirienne à l'époque. Ça, je le savais comme beaucoup d'autres Ivoiriens. Ce que j'ignorais, c'est le fait que l'ex-président burkinabé était le tuteur des djihadistes qui prenaient les Occidentaux en otage en échange de rançons. Mohamed y était logé au nom de son patron Mokhtar Belmokhtar au compte de l'État burkinabé. Son quotidien, ses repas, ses soins, tout était pris en charge par le pouvoir ouagalais.

«Mais, Mohamed, que gagnait le Président Blaise Compaoré à donner gîte et couvert aux djihadistes?» lui ai-je demandé. «Blaise Compaoré était notre maître, me répond-­il, notre démarcheur. Il gagnait, nous aussi nous gagnions. Il avait l'exclusivité de négocier avec les Occidentaux chaque fois que nous prenions en otage un de leurs ressortissants. Le deal avec lui était que nous acceptions que les fonds exigés soient réceptionnés par lui. Nous avions aussi convenu de ne pas faire de prise d'otage au Burkina Faso. »

Je n'en crois pas mes oreilles tellement je trouve trop grave et trop gros ce que m'affirme Mohamed.

Alors, je lui dis: «Mohamed, arrête de me raconter des contes de fées et prends-moi au sérieux s'il te plaît. » En fait je veux le stimuler à m'en dire davantage. C'est la seule occasion que j'ai pour m'informer en profondeur sur ces chefs d'État qui le jour, prononçaient des discours véhéments contre le terrorisme aux différentes tribunes des organisations internationales mais qui, nuitamment, servaient d'intermédiaires dans le cadre d'opérations pilotées par des hommes sans foi ni loi. La cohérence avec laquelle Mohamed détaille son récit me laisse sans voix. La seule condition que Mohamed me pose avant de continuer à parier est que je puisse un jour faire savoir au monde entier tout ce qu'il va me dire. En écrivant ces quelques lignes, je ne suis pas en train de trahir des confidences ou des secrets; bien au contraire, je ne fais que tenir la promesse faite à Mohamed d'en témoigner comme il me l'a demandé. Sûrement se doutait-il que, comme nombre de ses compagnons, il n'avait pas une longue espérance de vie. En outre, la portée propagandiste de pareille confession, habituelle dans les mouvements djihadistes, n'est pas à négliger.

Il raconte. «Dès que nous prenons un otage, on avertit tout de suite Blaise et il se charge d'informer les autorités du pays dont est originaire l'otage. Quand nous exigeons par exemple 1 000000 d'euros pour la libération d'un otage, Blaise dira aux autorités concernées que nous demandons 3000000 d'euros comme rançon. Une fois l'argent disponible, les autorités burkinabées nous facilitaient le transport pour retourner à notre base au nord Mali. On répartissait la rançon en deux parties. Un tiers nous revenait et Blaise gardait les deux tiers restants. Il en disposait comme bon lui semblait mais je dois reconnaître qu'il nous fournissait du matériel militaire, des vivres et des médicaments. On prenait beaucoup d'otages au Niger et au Mali sauf au Burkina Faso. En retour, Blaise nous couvrait, il nous a beaucoup aidés. On choisissait aussi la nationalité des Occidentaux à kidnapper selon la réputation de leurs pays d'origine à bien payer. Il y a des pays qui ne paient jamais. Nous, on n'avait rien à faire avec leurs ressortis­sants. Quelques rares fois où nous avons pris en otages certains de leurs ressortissants, c'était pour faire pression afin qu'on nous rende certains des nôtres qui étaient accusés de terrorisme et qui croupissaient dans les prisons. Il-y a des pays qui officiel­lement disent ne jamais payer de rançons et ne jamais négo­cier avec nous, mais qui en réalité sont de bons payeurs. C'est surtout leurs ressortissants qui étaient nos cibles privilégiées parce qu'avant tout, avec ces prises d'otages, notre objectif principal était d'avoir de l'argent pour nos besoins en matériels et aussi gérer notre quotidien et l'entretien des otages. Il fallait aussi mettre à l'abri du besoin les familles des candidats à l'explosion avec les ceintures. Voilà ce qui se passait, et c'est comme ça que je me suis lié d'amitié avec Mustapha Chafi. C'était lui qui servait de pont entre Blaise et nous. Aujourd'hui, après la prise de Kidal et de bien d'autres localités par les forces françaises, Chafi croit que nous ne sommes plus utiles, donc il me livre aux autorités ivoiriennes. C'est pourtant avec lui que nous avons monté l'opération en Côte d'Ivoire. Mais qu'il sache qu'il nous le paiera. »

Je veux savoir de quelle opération il parle. Mais à peine commence-t-il à répondre qu'on entend un bruit au niveau de la grande porte métallique qui ouvre le couloir de nos cellules. Vite, il se précipite dans la douche et me promet de me raconter la suite dès que l'occasion nous permettra de parler à nouveau. En prison, s'il y a une chose dont on dispose, c'est de temps. Hormis les dépla­cements surprises à la DST qui peuvent désorganiser nos plans, on a tout le temps pour nous, beaucoup trop d'ailleurs. J'attends donc patiemment que se présente une occasion pour poursuivre ce dialogue. Je viens enfin de trouver quelque chose à faire pour occuper utilement mon temps: aller au bout de cette affaire. Comme quoi, il n'est pas faux d'affirmer que toute épreuve est une oppor­tunité. Je ne compte pas rater la mienne. Dans ce cachot, me voici transformé en enquêteur.

Quand j'ai à nouveau l'occasion de discuter avec Mohamed, je le prie de me raconter son histoire d'opération montée en Côte d'Ivoire. Sans la moindre hésitation, mon voisin de fortune me raconte comment il s'est retrouvé à la DST. En voici le récit que je lui ai promis de partager.

Mohamed: « Nous sommes en mission en Côte D'Ivoire. » CBG: «Quand tu dis "nous", tu parles de qui puisque tu es seul ici à la DST? »

Mohamed: «Je parle de nous, les djihadistes. Moi je me suis marié avec une Ivoirienne et j'ai un enfant avec cette dernière; ce qui a facilité mon intégration en Côte d'Ivoire. En vérité, la jeune femme ne sait pas qui je suis, elle ne sait pas grande chose de mes activités de djihadiste. Elle ne sait même pas que je suis en prison. Elle sait simplement que je suis en voyage. J'ai loué plusieurs maisons où j'ai tout disposé. Tout était déjà planifié. »

CBG: «Mais pourquoi tout ça, mon frère? Pourquoi la Côte d'Ivoire ?»

Mohamed: «Monsieur le ministre, nous, on n'a rien contre les Ivoiriens. On en veut beaucoup au président Ouattara, c'est tout. Il va nous payer ce qu'il a fait. »

CBG: « Quoi? »

Mohamed: « Tu ne sais pas que c'est le président Alassane Ouattara qui a demandé à l'armée française de nous bombar­der dans le nord du Mali alors qu'on avait déjà conquis le pays?

En tout cas, même s'ils m'ont pris, tout le monde est décidé à réaliser l'opération. »

J'ai le souvenir en effet du rôle joué par Alassane Ouattara dans le déclenchement de l'opération Serval de l'armée française, puis de la MINUSMA conduite sous l'égide de la CEDEAO au nord du Mali. En sa qualité de président en exercice de cette institution sous-régionale entre 2012 et 2014, Ouattara avait contribué à conférer une base légale à cette intervention internationale qui a eu pour effet de momentanément stopper l'avancée djihadiste. En effet, c'est à la CEDEAO qu'en octobre 2012, le Conseil de sécurité de l'ONU avait confié la charge de la reconquête du nord Mali alors occupé comme on le sait par une myriade de groupes islamistes. Ceci peut donc expliquer les propos de Mohamed et l'obsession de ses compagnons à vouloir se « venger» du président ivoirien.

CBG: « Puisque tu veux que j'écrive un jour, dis-moi tout. »

Mohamed: «Quand les avions des Français auront fini de voler dans le ciel du Mali, ils vont nous trouver à terre. Cette histoire ne finira pas comme ils l'ont prévu. Elle finira au-delà du Mali et même au-delà de l'Afrique. Quant aux Occidentaux, cette guerre va les trouver eux. Tant qu'ils ne nous laisseront pas en paix, ils ne connaîtront plus jamais la paix. Ici en Côte d'Ivoire, on a déjà fini nos repérages. …….. (Souligné par nous)

 

1. Mustapha Limam Chafi est un ressortissant mauritanien qui a servi comme conseiller plus ou moins occulte de l'ex-président du Burkina Faso, Blaise Compaoré. Il est soupçonné d'être un intermédiaire des mouvements rebelles ou terroristes de la zone sahélo-saharienne, Soupçonné régulièrement d'activités subversives par nombre de pays ouest-africains notamment, il fait l'objet d'un mandat d'arrêt international émis par son pays d'origine, la Mauritanie. Il est supposé établi en Côte d'Ivoire où il a rejoint Blaise Compaoré après la chute de ce dernier. (Cf. supra pour un portrait plus complet du personnage.)

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