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12 février 2015 4 12 /02 /février /2015 15:37

LE CAS HUNTINGTON

  En ces temps de simplifications abusives, de caricatures écrites, de nominalismes ségrégatifs, d’identités-minute, d’étiquetages sociaux à péremption rapide, il n’est pas sans intérêt de se pencher sur le cas d’un intellectuel étasunien.

  D’entrée l’appellation d’intellectuel fait problème. Clarifions : Huntington est professeur à Harvard, une des plus prestigieuses universités étasuniennes si ce n’est mondiales. Sans donner plus d’importance à ces classements qui ont plus à voir avec le marketing qu’avec une science exacte, elle occupe très souvent la première place. Il y a enseigné pendant 58 ans

  Il publie des articles dans des revues prestigieuses et il écrit des livres dont certains ont eu un lectorat planétaire après avoir été traduits dans des dizaines de langues (39 d’après les biographies officielles).

  Son ouvrage de très loin le plus célèbre, le plus traduit, le plus vendu et le plus commenté est le CHOC DES CIVILISATIONS (en anglais CLASH OF CIVILISATIONS)

  Avant d’accéder à la notoriété mondiale Huntington était déjà intervenu dans le champ idéologique occidental comme co-auteur en 1974 d’un ouvrage THE CRISIS OF DEMOCRACY qui servit de référentiel idéologique au lancement de la COMMISSION TRILATERALE. Celle-ci prenait la suite du CLUB DE BILDERBERG en élargissant le cercle des puissances capitalistes dominantes au Japon.

  L’ouvrage avait donc trois auteurs : Huntington pour les Etats-Unis, un français Michel Crozier pour l’Europe occidentale et un japonais.

  Le propos était de préserver les apparences démocratiques (pluripartisme en évitant par divers dispositifs constitutionnels un parlementarisme trop accentué et trop instable) tout en limitant l’influence des mouvements de masse contestant les choix stratégiques des groupes dirigeants et émanant des couches désormais éduquées et nombreuses du prolétariat industriel et tertiaire.

  Pour Crozier l’objectif en Europe de l’Ouest était de ramener le calme dans les usines et les universités et d’éviter la poursuite de l’alliance ouvriers-étudiants qui avait touché l’Allemagne, l’Italie et en France avait débouché en Mai 68 sur la plus grande grève de masse de l’histoire nationale. L’idée était donc de distraire les nouvelles couches éduquées en leur proposant des loisirs nouveaux et en leur ouvrant le champ d’institutions politiques secondaires en décentralisant l’appareil d’Etat. Le projet fut poursuivi sous la forme des préconisations du rapport NORA-MINC et par les lois de décentralisation du gouvernement Mauroy.

  Aux Etats-Unis et pour Huntington il s’agissait d’éviter par tout moyen la réédition du mouvement contre la guerre du Vietnam qui avait fortement ébranlé la société, avait eu sa part dans la capitulation de 1974 et avait provoqué l’émergence de nouveaux mouvements non maitrisés pas les appareils politiques et syndicaux traditionnels.

  Mais en rédigeant son chapitre de ce petit livre, HUNTINGTON, le professeur de Harvard, ne faisait au fond rien d’autre que d’occulter l’autre HUNTINGTON, en fait le même SAMUEL P. HUNTIGNTON qui avant de revêtir la toge professorale avait été un conseiller très proche des présidents étasuniens en matière de conduite de la guerre au Vietnam. Pour détruire le Viêt-Cong et l’empêcher de détruire le régime fantoche que Washington avait mis en place à Saigon Huntington avait en effet le préconisateur des regroupements de villageois ce qui voulait dire rassembler de force la population paysanne et rurale du Vietnam dans des lieux strictement contrôlés par l’armée US et pouvoir ensuite détruire le Viêt-Cong en détruisant la campagne et la forêt où il se cachait. Samuel Huntington qui s’est inspiré des stratégies contre révolutionnaires mises au point par l’armée française coloniale (en Algérie et au Cameroun notamment) est donc le concepteur de la guerre étasunienne au napalm et aux défoliants et les parents d’enfants vietnamiens déformés et handicapés à vie par la dioxine auraient été fondés à le poursuivre devant la Cour Pénale Internationale si elle avait été créée à l’époque des faits. Ce chapitre de la biographie de Huntington est bien sûr passé le plus souvent sous silence.

  Le livre CRISIS OF DEMOCRACY sera un des livres de chevet de l’équipe du Président Jimmy Carter dont presque tous les membres appartiennent à la Commission Trilatérale et qui va tenter de gommer les aspects les plus monstrueux de la politique impériale en soignant mieux les apparences. Huntington lui-même est alors membre du Conseil National de Sécurité.

  Ainsi installé Intellectuel organique de l’impérialisme, HUNTINGTON va encore lui rendre un grand service en publiant en 1993 le « CHOC DES CIVILISATIONS ». En effet il va ainsi combler le vide stratégique laissé par la disparition sans combat de l’URSS. L’épouvantail communiste ne pouvant plus être brandi pour justifier de nouvelles interventions extérieures et la Chine ayant choisi une politique de temporisation avec le pouvoir capitaliste étasunien qui va lui éviter le face à face militaire immédiat et dramatiquement inégal, il faut fabriquer un nouvel ennemi. Les leçons de la guerre d’Afghanistan sont tirées : de grands succès sont possibles et avec une relative économie de moyens comparés à ceux de la guerre classique en manipulant le fondamentalisme islamique et cette manipulation est d’autant plus intéressante pour l’impérialisme étasunien qu’elle peut s’exercer au détriment de ses rivaux économiques (et néanmoins alliés) l’Europe et le Japon dont le talon d’Achille est la dépendance pétrolière.

Sitôt publié le livre de HUNTINGTON qui dans la foulée des travaux de l’orientaliste Bernard Lewis fait du choc OCCIDENT-ISLAM le principal conflit on passe aux travaux pratiques .Ben Laden et ses amis viennent avec un passeport bosniaque tout frais s’employer à faire exploser la Yougoslavie suivant les lignes de partage prévues (catholiques croates, musulmans bosniaques et albanais, orthodoxes serbes ….).D’autres combattants étrangers interviennent aussi en Tchétchénie pour poursuivre le dépeçage considéré comme insuffisant de la Russie. En Palestine également tout est fait pour que l’union interconfessionnelle dont l’OLP était l’expression, difficile mais réelle, se dissolve. L’Algérie qui a arraché son indépendance dans le sang et sous un étendard politique se voit « gratifiée » d’un épouvantable épisode de tueries islamistes.

  Le terrorisme islamiste est lancé et la politique de Bush après le 11 Septembre 2001 l’installera comme ennemi principal et quasi universel, un zeste d’anticommunisme persistant pour la seule Corée du Nord.

  Les faits ont depuis lors amplement démontré que cet ennemi est souvent un complice des actions impérialistes de déstabilisation et de désordre. Ainsi ces derniers jours de nombreuses voix autorisées aux Etats-Unis s’élèvent contre la politique d’Hillary Clinton en Lybie qui a utilisé des terroristes islamistes pour renverser un chef d’Etat qui les avait contenus jusqu’alors.

  Le livre d’HUNTINGTON apparait donc pour ce qu’il est : une caution universitaire à la poursuite de la politique de domination mondiale violente qui est depuis un siècle poursuivie par la classe dirigeante étasunienne après qu’elle se soit assurée dans les décennies précédant 1918 la domination sur le continent américain. Huntington n’est ni un savant ni un chercheur c’est un chien de garde impérial.

  Un véritable intellectuel , Edward W. Saïd , dans son article CLASH OF IGNORANCE (le choc de l’ignorance) publié en Octobre 2001 critiquera sur le fond le livre d’Huntington et implicitement la « guerre contre le terrorisme » en faisant observer que les civilisations ne sont pas des données intangibles traversant l’histoire humaine, qu’elles connaissent des transformations dans le temps comme dans l’espace, que les phénomènes d’influence , d’interpénétration en constituent au contraire la trame et que les « chocs » ne sont souvent que la simple mise en œuvre par les puissants de la vieille règle impériale : « Diviser pour régner » .

 

 

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